Le roman LA FEMME QUI AIMAIT LE FROID est présenté ici en 25 épisodes à raison d'un par semaine. Suivez l'histoire de cette femme perdue dans la toundra qui ressasse ses souvenirs et se perd dans ses rêves. Si vous avez manqué un épisode, vous pouvez vous reprendre en allant à la rubrique RATTRAPAGE.

Épisode 20 : La transgression

« Allituq » Un dessin de Marcel Viau

Catherine attendait depuis longtemps sans bouger, adossée au mur de l’igloo. Son dos refroidissait. Elle avait finalement consenti à se déplacer pour arranger la peau d’ours de façon à recouvrir l’arrière de son corps, sans se rhabiller toutefois. Elle avait besoin d’être nue, nue devant son passé, nue devant son avenir.

Puis des bruits se sont fait entendre derrière le rideau. Des « plou-plou » comme le font certaines créatures de la mer lorsqu’elles crient depuis les profondeurs quand elles veulent prendre une respiration sous la pression de leurs puissants poumons. Puis de nouveau le silence.

À un moment, le rideau avait bougé. Il se passait quelque chose derrière. L’une des jambes de Tulimaaq, la droite, est sortie de son voile opaque. Ce fut ensuite son genou gauche. Le chaman émergeait du rideau en avançant comme un pénitent qui s’achemine vers l’autel, un seul genou par terre. Finalement, il s’était relevé. Son allure était effrayante. Il était dans un état pitoyable, comme s’il avait vieilli de dix ans, lui qui paraissait déjà trop vieux pour son âge. Son corps nu était tout ruisselant. Était-ce de l’eau de mer ou de la sueur ? Il aurait été très difficile d’affirmer quoi que ce soit à ce sujet.

Tulimaaq s’était avancé dans la partie opposée où Catherine se tenait. Il avait enlevé ses kamiks et ses moufles, puis enfilé son pantalon avec de grands efforts. Il l’avait bien attaché avec sa ceinture de corde. Il avait ensuite remis ses kamiks, mais pas ses moufles, tout en restant torse nu. Il s’était par la suite assis adossé sur le mur de l’igloo, croisé les jambes et mis en posture de suppliant, la tête baissée.

Catherine attendait. Le chaman respirait lourdement, la poitrine oppressée par ce qu’il venait de vivre. Au bout d’un moment, il avait commencé à parler :

« J’ai quelque chose à dire. »

Il s’était tu encore pendant un moment, cherchant à ramasser ses énergies.

« J’ai plongé jusqu’au fond de la mer. J’ai vu la maison de Sedna. Elle était immense, construite tout en blocs de glace, mais ce n’était pas de la glace. On pouvait voir à travers. Elle était éclairée de l’intérieur. »

Tulimaaq s’était arrêté de parler. Catherine n’osait souffler mot, respirant à peine, suspendue aux lèvres de ce vieil homme qui lui avait sauvé la vie. Elle était arrivée au bout de son voyage, arrivée au point de non-retour. Y avait-il encore de l’espoir pour elle ? En cet instant précis, il était impossible de le dire. Elle attendait. Il lui fallait écouter le récit du chaman.

« J’ai quelque chose à dire.

— Dans le passage qui mène à la maison, il y avait un chien, le chien de Sedna, celui avec lequel elle avait déjà été mariée. Il était couché de travers à l’entrée, prenant toute la place. Le chien mâchouillait un gros os. C’était une partie de quelqu’un de malade, quelqu’un qui avait transgressé un tabou.

 —C’était un morceau de toi, Qataq ».

Catherine, subjuguée par le récit de Tulimaaq, avait tressailli. Il savait. Le diable d’homme savait à propos d’elle, à propos de ses vilenies. Il savait qui elle était vraiment. Il le savait. À ce moment-là, sa tête était venue lentement reposer sur ses genoux, la face de côté, le regard dans le vide.

« J’ai quelque chose à dire.

— Sedna est aussi vieille que le temps. Elle était couchée sur un lit répugnant. Il y avait autour d’elle tout plein d’animaux marins : des phoques annelés, des morses, des bélugas. Ils semblaient la servir et être à ses ordres. Il y avait aussi d’autres êtres qui souffraient, des êtres ayant enfreint les tabous. Cela rendait le lieu encore plus terrifiant. Sedna a des cheveux très longs formés en tresse lorsqu’ils sont propres. Mais au fur et à mesure, les mauvaises actions et les offenses commises par les hommes s’y collent. Alors, ils deviennent hideux. Des serviteurs doivent la peigner constamment pour les nettoyer. Sedna ne peut pas le faire, car elle n’a pas de doigts.

— Je me suis avancé vers Sedna qui était dos à moi, je l’ai saisie pas les épaules et lui ai tourné le visage vers la lumière. Je lui ai caressé les cheveux. Elle était très en colère avant, mais elle est devenue plus calme lorsque j’ai lissé sa coiffure. Lorsque sa colère était apaisée, j’ai pu lui parler. »

Le chaman était toujours en position de suppliant, la tête baissée. Catherine l’écoutait religieusement, fascinée par ce récit qui résonnait étrangement dans son âme. Elle était subjuguée par cette « déesse de la mer », à la fois mère protectrice et monstre marin qui laissait son chien dévorer ses victimes. Colérique, Sedna pouvait aussi être douce et capable de pardonner malgré le mal subi par les innombrables transgressions. Sedna était à la fois la déesse de la mort en mesure d’affamer une population entière, et aussi la déesse de la vie offrant son salut pour autant qu’on lui montre du respect.

« J’ai quelque chose à dire, disait Tulimaaq.

— Lorsque Sedna s’est calmée après que je lui aie lissé les cheveux, je lui ai demandé la nature du mal qui te rongeait. Alors Sedna s’est mise à produire des sons comme des craquements avant de répondre, en parlant très lentement, avec beaucoup de difficultés, un langage inconnu des gens ordinaires. Je suis le seul à pouvoir comprendre sa signification, parce que je peux comprendre tous les langages, quelle que soit leur forme.

— J’ai quelque chose à dire.

— Ton âme se trouve là-bas, Qataq, et le chien de Sedna est en train de la mâcher. Moi, je suis incapable de la lui reprendre. J’aurais aimé le faire et remonter avec elle, mais je n’ai pas ce pouvoir. Le seul à être capable d’arracher son os à ce chien malveillant, c’est Sedna. Mais elle ne le fera pas à moins que tu te confesses. Alors ton âme sera libérée par Sedna et elle te guérira. Sinon, son chien la mâchera jusqu’au bout, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien. Si tu parles, Sedna reprendra ton âme au chien et la relâchera, mais seulement une fois avoir révélé tes secrets au grand jour. »

Tulimaaq s’était enfin arrêté de parler, harassé par tant d’effort, épuisé par tant de mots. Il avait relevé lentement la tête et l’avait regardée. Celle-ci était toujours dans la position de petite fille rêveuse adoptée précédemment. Mais elle ne rêvait pas. Elle était plutôt tétanisée par le récit du chaman, surtout par sa finale. Celui-ci avait ajouté la formule sacrée :

« Il est temps que les mots surgissent, Qataq. Les mots doivent surgir. »

Catherine gardait toujours le silence tout en se balançant lentement comme elle l’avait fait en attendant le vieil homme. Sa tête, relevée maintenant, oscillait de droite à gauche dans un mouvement clair de déni. Non, elle ne voulait pas. Non ! Non !

« Qui est Xavier ? avait dit Tulimaaq doucement.

— Comment… ? Comment tu… ?

— C’est ce nom que tu m’as donné lorsque je t’ai secourue au pied de l’Inukshuk. Tu m’as appelé Xavier. »

Elle ne se souvenait pas de lui avoir donné le nom de Xavier. Une chose était certaine : il fallait parler maintenant. Il le fallait. Sinon, il serait trop tard. Sedna ne pourrait plus la sauver et son âme serait dévorée par son chien méchant.

« Xavier est arrivé dans ma vie alors que j’étais perdue et que je ne le savais pas encore »

Catherine s’était de nouveau adossée au mur de l’igloo. Elle était prête maintenant. Oui, prête ! Il surgissait du fond de son âme une force de vie jusqu’alors mésestimée. Il fut un temps où, croyait-elle, seule comptait la puissance de l’esprit. Le corps n’était qu’une entité secondaire au service de l’âme. Dans ses prières — parce qu’elle avait longtemps prié —, elle demandait au Seigneur le courage de supporter la souffrance comme Lui, car Lui l’avait fait sur la croix. Elle se sentait inutile et impuissante devant le beau projet de son Dieu, priant pour une conversion « à la saint Paul » tombé de son cheval après avoir reconnu le visage du Christ. Elle avait tant désiré s’oublier elle-même pour Lui.

Catherine avait voulu concrétiser cet abandon de soi en devenant enseignante afin de se donner aux autres au lieu de se livrer directement à Dieu. Après tout, les Ursulines ne répétaient-elles pas à satiété que chaque personne était le visage du Christ ? Une enseignante consacrait sa vie aux autres, les aidait à s’épanouir. Elle s’oublierait elle-même pour les enfants.

Mais on ne peut pas s’oublier soi-même. C’est impossible. Son corps le lui avait rappelé brutalement. Catherine était une femme. Une femme normalement constituée, plus belle qu’elle ne le croyait. Elle se trouvait trop grande, trop mince, ses seins trop petits, ses cheveux trop raides, ses yeux trop ternes. De toute façon, cela ne la préoccupait guère. Du moins, elle l’avait cru longtemps. Seul l’esprit comptait.

Elle avait eu tort.

« Xavier était un garçon magnifique. Tu aurais dû le voir. De beaux cheveux châtains ondulés et soyeux, des yeux très bleus, des épaules carrés d’un homme… mais ce n’était pas un homme.

— Que veux-tu dire ?

— Ce n’était pas un homme. C’était un gamin. Un enfant. Tu comprends, c’était un enfant et je l’ai aimé passionnément, comme on devrait aimer seulement un homme. »

Tulimaaq gardait le silence en attente de la suite. Catherine avait scruté ses réactions pour voir comment ses confidences pouvaient résonner en lui. Mais c’était un Sphinx. Ce diable d’homme avait sans doute déjà tout entendu dans sa vie.

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