LE VOYAGE D’HÉNEAULT raconte l’histoire d’un homme qui cherche la vérité, sa vérité. Le roman est publié en 16 épisodes à raison d’un par semaine. Pour ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au site sous la rubrique « pour s’abonner ». Si vous manquez un épisode, vous pouvez vous rattraper en allant sous la rubrique « rattrapage ».

Épisode VII: Alceste devient roi

« Papillon crâne 3 » un dessin de Christophe Viau

LA COMMUNAUTÉ DE L’ÎLE

Les mots apparaissent sur un panonceau de bois teinté. On avait grossièrement peint les lettres à la main ; sous quelques-unes, la couleur avait dégouliné sans retenue. L’écriteau pendouille à un pieu de cèdre dangereusement incliné. D’ailleurs, tous les poteaux bornant la lice tiennent debout par l’intervention d’une force mystérieuse. Ils ressemblent à de petits boxeurs groggy, les bras baissés, luttant contre la force gravitationnelle, inexorablement entraînés vers le bas. Ils chancellent, tournoient, vacillent, titubent. Certains, se tenant pour battus, touchent presque au sol. D’autres s’accrochent désespérément aux fils barbelés. Mais en définitive, l’issue du combat est prévisible.

La grosse américaine s’engage dans le chemin de terre. Deux ornières séparées par un terre-plein de mauvaises herbes font office d’avenue. Le véhicule avance d’abord en se dandinant. Mais plus il roule, plus il cahote de tous bords et tous côtés, entraîné malgré lui dans une samba effrénée. L’auto s’arrête enfin près d’une maison de style ancien : toit pentu, étage mansardé, lucarnes proéminentes. La surface extérieure faite de planches de pin avait été laissée à nu. Avec le temps, le bois décoloré a pris une teinte grisâtre, donnant un aspect misérable à une maisonnette sans doute coquette en d’autres circonstances.

L’automobiliste au pardessus marine descend en jetant un regard soupçonneux autour de lui. Au moment précis où il referme la portière, la porte d’entrée de la cabane s’ouvre. Un petit homme en sort lentement. Il porte une sorte d’aube sale lui tombant sur les talons. Des sandales de cuir sanglent ses pieds. Il a les cheveux très noirs, mais courts et arbore une moustache de même couleur. Le petit s’avance en souriant bêtement vers le visiteur et lui tend les deux bras.

— Bienvenu dans notre famille.

Ce dernier, embarrassé par la situation, lui offre la main droite. L’autre l’entoure comme on l’aurait fait pour protéger un petit oiseau blessé. Le voyageur se retire rapidement.

— Je suis Gérard Héneault.

Devant l’air inquisiteur du petit, il ajoute :

— Je suis le père de Julien.

Mais le point d’interrogation s’imprime toujours sur le visage chétif.

— Mais oui, vous savez bien ? Julien Héneault. Il a vécu avec vous il y a quelques mois.

— Ah ! Vous voulez parler de Shankar. Bien sûr, il a fait partie un temps de notre famille. Comment va-t-il maintenant ?

— Êtes-vous le responsable ici ?

— Oh non bien sûr. Je ne suis qu’un pauvre laquais. Notre Maître est à l’intérieur. Il se repose. Vous désirez le voir peut-être ?

— Oui, s’il vous plaît.

— Je vais vérifier s’il peut vous recevoir.

Il tourne le dos au visiteur et se dirige aussitôt vers la porte de la maison, puis s’y engouffre. Après quelques minutes, la porte s’entrebâille et le petit lui fait signe d’approcher. Héneault s’avance jusqu’aux marches, les grimpe rapidement et se retrouve plongé sans transition dans une atmosphère surchauffée remplie d’une odeur d’encens mêlée de patchoulis.

Il règne dans la pièce un joyeux désordre. Une vieille cuisinière au bois, une table massive, des chaises bancales, un banc d’église et un vieux fauteuil déchiré meublent ce qui sert à la fois de cuisine, de salle à manger et de boudoir. Un gros chat gris circule prudemment autour du visiteur en se tenant à une distance respectueuse. Deux jeunes filles habillées de robes multicolores tombant sur leurs minces sandales s’affairent sur un comptoir de fortune. Celle aux cheveux blonds très longs le regarde avec un sourire franc, mais mélancolique. Elle écosse des haricots. L’autre, de dos, besogne à battre une matière pâteuse récalcitrante. Elle ne se retourne pas pour le saluer. On entend vagir un bébé. Il y a donc d’autres pièces.

Pendant le temps où l’hôte observe la scène, le petit s’esquivait par une porte à sa gauche. Maintenant, il revient tout rayonnant et annonce pompeusement : « Sri Acestukrishna ». Puis, de son bras tendu, solennellement, il décrit un grand arc de cercle dont la trajectoire se termine sur la porte d’où il vient de surgir.

Un homme apparaît dans l’embrasure. Grand, massif et pansu, il doit avoir un peu plus de trente ans. Des cheveux très frisés et une barbe fournie forment un halo sombre autour d’un nez rond et rouge. Deux petits yeux de taupes brillent sous des sourcils trop épais. Lui aussi porte une aube, mais immaculée celle-là, à la manière des gourous de carte postale. Un collier de coquillages bringuebale à son cou. Il est pieds nus, et l’on peut apercevoir au ras de la tunique des mollets à la pilosité fournie.

Le gourou s’avance d’une démarche se voulant majestueuse. Mais à mi-chemin de son parcours, un petit événement se produit. Le métatarse de son pied droit frôle un peu trop brutalement le plancher gondolé, lui faisant perdre le rythme altier de son allure. La foulée, jusque-là ample et digne, se transforme en une série de petits pas courts et rapides. Le pauvre ne parvint à stopper son trottinement qu’à la toute fin du périple, à moins d’un mètre de Héneault. Ce dernier tend déjà les bras pour le rattraper. Croyant peut-être à un signe d’amitié, le gourou lui prend aussitôt les deux mains et les serre avec solennité.

— Bienvenue dans notre famille.

Il lui propose le banc d’église et va lui-même s’installer dans le fauteuil fatigué. Puis il ferme les yeux un long moment. Après un certain temps, il entrouvre les paupières et laisse apparaître deux minces fentes, cherchant peut-être à se donner ainsi un air de gravité.

— Vous vouliez nous parler d’un ancien membre de notre famille, dit-il d’une voix nasillarde en se donnant sans pudeur du « nous » de majesté.

— Oui. De Julien… Je veux dire, de Shankar.

Le gourou bouge légèrement sur son siège. Il semble réfléchir. Levant une petite main potelée, il se met en frais de lisser sa barbe noire à plusieurs reprises. À chaque fois, le geste se termine par le pincement de la peau glabre de sa gorge. Parfois, ses petits yeux s’écarquillent un peu, pour reprendre aussitôt leur forme d’interstice.

— Nous nous souvenons bien de ce jeune homme, bien sûr. Il n’est pas resté longtemps ici.

En disant ces dernières paroles, il tourne sa tête ébouriffée vers le petit en aube sale. Ce dernier lui sert vraisemblablement de lieutenant. Aussitôt, il se penche à son oreille et lui murmure quelque chose.

— Près de deux mois. C’est bien cela, deux mois. Suffisamment longtemps pour avoir le droit de recevoir le nom sacré. Julien Héneault. C’était bien son nom. Il avait reçu le nom de Shankar lors de la cérémonie des fleurs… Un nom prestigieux qu’il a déshonoré. Nous nous souvenons parfaitement de lui maintenant. Mais pourquoi voulez-vous savoir cela ?

— Je suis son père.

— Ah bon ? Nous le pensions orphelin. Il ne nous a jamais parlé de sa famille. N’est-ce pas Venkata ?

Il se tourne de nouveau vers le lieutenant qui lui fait un signe de dénégation.

— Bref, lorsque Shankar est arrivé chez nous, il était très désemparé. Il n’a jamais vraiment donné la raison de sa venue. Il avait fait un long voyage. Il aurait désiré se rendre en Inde… Mais le malheureux n’a jamais pu réaliser son rêve. Il voulait connaître le Vedânta, que notre vénéré Vivekânanda nous a enseigné par la voix de ses disciples.

— Notre Maître, dit Venkata, a fait un long séjour à l’ashram de Ramakrishna, à Calcutta et…

Le gourou arrête net le débit rapide du lieutenant d’un simple geste de la main.

— À Belur, mon fidèle Venkata, à Belur.

À ce moment précis, le bébé qu’on avait entendu vagir tantôt se met à crier à fendre l’âme. Il s’époumone, s’égosille, proteste avec la dernière des énergies. Le bruit envahit la maison jusqu’alors relativement calme. L’une des jeunes filles (celle restée de dos) se dirige lentement vers une autre porte, y entre et en ressort avec un tout-petit appuyé sur son sein dénudé. L’enfant boit goulûment. Elle s’assied sur une des chaises et penche la tête pour regarder le nouveau-né engloutir sa pitance.

— Où en étions-nous ?

— Il vous a déshonoré, avez-vous dit ?

— Non, non, pas moi. Moi je ne suis qu’une larve au pied de Krishna. Il avait pourtant bien commencé. Il étudiait avec attention les Upanishad, comme nous lui avions enseignés. Il s’occupait de notre petit jardin en connaisseur. Beaucoup de nos beaux légumes viennent de sa main experte. Mais… mais…

— Mais quoi ?

— Mais c’était une forte tête.

Le lieutenant, resté debout un peu derrière son maître, prend la parole à sa suite. Il est manifestement en colère.

— Imaginez ! Il osait remettre en question certaines décisions de notre Maître concernant les affaires de notre famille. La voix de Krishna parle directement par celle de notre Maître. Cela, il l’avait pourtant appris. Il ne pouvait l’ignorer.

— Ne te laisse pas dominer par tes passions, mon fidèle Venkata. Il faut plutôt prendre en pitié notre disciple. Il fut incapable de s’extirper des tortures de son enveloppe charnelle pour s’élever à des niveaux où l’orgueil n’existe plus.

— Seul notre Maître est en mesure de connaître la Voie. Personne ne peut lui dicter sa conduite. Selon son bon vouloir, les femmes de la maison doivent…

Héneault détourne le regard et le fixe sur la jeune fille en train d’allaiter le bébé. Le portrait ressemble à un tableau de la Vierge à l’enfant peint par un coloriste dément. Noir des cheveux, bandeau orange autour de la tête, rouge, jaune, vert et bleu de la robe, blanc des langes. Tableau surréaliste et pourtant si conventionnel.

Le gourou vient d’interrompre la diatribe de son lieutenant d’un geste brusque.

— Merci, Venkata… Bref, nous avons dû l’inviter à partir. Il n’avait plus sa place parmi nous. Il n’était pas encore prêt à se plier aux enseignements en mesure de lui ouvrir les portes de l’Illumination.

— Je vois, je vois.

Il se lève sans attendre et s’approche du gourou. Mais aussitôt le petit lieutenant s’interpose et arrête son geste en lui murmurant :

— Seul le Maître prend l’initiative de la salutation.

Pendant ce temps, le gourou se met debout avec peine et élève les deux bras mollement. Au lieu de tendre à son tour les mains, l’homme bascule légèrement le tronc en une salutation toute prussienne et fait mine de se retourner. Il aperçoit le visage indigné du petit lieutenant.

— Nous nous souvenons que Shankar voulait continuer ses études universitaires. Est-ce qu’il réussit bien dans sa nouvelle vie ?

— Non, il ne réussit pas bien. Il est mort.

Tout se fige soudain. Même le bébé cesse de téter. Puis, après un bref instant, le mouvement revient. Le visiteur sort sans saluer. En descendant les marches, il entend se refermer derrière lui la porte du palier.

Print Friendly, PDF & Email
%d blogueurs aiment cette page :