LE VOYAGE D’HÉNEAULT raconte l’histoire d’un homme qui cherche la vérité, sa vérité. Le roman est publié en 16 épisodes à raison d’un par semaine. Pour ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au site sous la rubrique « pour s’abonner ». Si vous manquez un épisode, vous pouvez vous rattraper en allant sous la rubrique « rattrapage ».

Épisode III: En vue de l’Etna

« Anoplognathus Parvulus » un dessin de Christophe Viau

Il pleut des hallebardes.

Le bruit de l’eau tombant à torrents sur le toit métallique de l’auto est assourdissant. Les essuie-glaces battent à plein régime, mais ne parviennent pas à évacuer du pare-brise la cataracte. On ne voit avec précision que par intermittence. Dans une fraction de seconde, le détail de la rue apparaît dans toute sa laideur : l’anthracite du pavage, la séparation en frottis blanc de la ligne centrale, les trottoirs de béton beiges. Et le portrait s’efface de nouveau. Les lignes se déforment, deviennent mobiles. L’ombre bleutée dispute sa place à la lumière blafarde. Les couleurs s’estompent, se mélangent, dans une étrange bouillie visqueuse.

Puis, encore une fois, les balais surprennent les formes molles en pleine décomposition et leur redonnent un peu de vigueur, de rectitude. On voit surgir alors les murs de briques rougeâtres mal alignées et les portes de guingois, mais surtout, les innombrables escaliers de fer forgé qui descendent en se déhanchant. Ces rampes noires ouvragées s’étendent à perte de vue. Typiques de certains quartiers de Montréal, ce sont les seules caractéristiques originales de logements d’ouvriers construits à la va-vite à la fin du siècle dernier. Produits d’artisan, pièces uniques accrochées à des murs d’une plate uniformité.

Héneault, appuyé des deux mains sur le volant, regarde sans voir, indifférent à ces transformations. Il attend.

Oudjda, 20 mars 1969

Les choses ont changé depuis l’arrivée du « poète ». Homme d’âge mûr (la quarantaine, je dirais), en bonne forme physique malgré des tempes grisonnantes. Il se tient un peu trop droit et, lorsqu’il marche, c’est toujours en prenant une attitude « princière », dirait-il. Je la qualifierais plutôt de « risible ». Il est accompagné d’une femme plus jeune, la trentaine peut-être. Une brunette aux cheveux courts à la mine intelligente. Un lien invisible les rattache. De prime abord, on dirait une fille aveuglée par son amour pour un gars. Mais, en réalité, les choses sont plus subtiles : lui ne peut se passer d’elle, et elle ne peut voir personne d’autre que lui.

Au début, nous avons vu arriver avec méfiance ce couple de l’autre monde. Ils avaient emménagé près de notre bosquet, dans une hutte de leur confection. Le premier soir où le poète est venu s’asseoir près du feu de camp, il a décidé de briser le rituel en lisant à haute voix, avec l’accent des Irlandais de Boston, sa dernière « production littéraire ». Wayne et Bob furent immédiatement conquis. Quand sa déclamation cessa enfin, il nous raconta avoir tout lâché (lâché quoi ? On ne l’a jamais su) afin de se consacrer à la seule chose dorénavant importante pour lui : la poésie.

Quand il parlait, ça sonnait faux. Il paraissait toujours sur le qui-vive, ne cessant de prendre des poses pour un photographe invisible. Sa façon de regarder juste un peu au-dessus de nos têtes me l’a tout de suite rendu antipathique. Mais il n’en allait pas de même pour le reste de la bande. Les Anglo-Saxons s’entichèrent de lui. On l’invitait (oh, sacrilège !) à nos bains de soleil, on le priait de lire un de ses poèmes. Et lorsqu’il daignait s’exécuter, on l’écoutait avec vénération.

Pourtant, ses écrits étaient sans grande valeur. On y parlait du « soleil de l’été », de la « nature généreuse » : les lieux communs habituels quoi ! Mais lui se prenait pour Walt Whitman. Un déclic se fit en moi à cette période-là. Notre merveilleuse communauté de copains libres et audacieux ne serait-elle, après tout, qu’une bande d’enfants naïfs ?

Je n’ai pas eu à me poser la question bien longtemps, car, quelques jours plus tard, par un magnifique après-midi, au beau milieu de notre sieste, des flics en uniforme ont cerné le bosquet et ont fouillé systématiquement les lieux. Ils firent sortir chacun et confisquèrent les passeports. Nous étions ahuris ! Que se passait-il ? Hank avait osé poser la question et il fut poussé sans ménagement vers le panier à salade. En un instant, nous nous sommes tous retrouvés dans le camion. Et avant même d’avoir eu le temps de réfléchir, nous étions partis pour une destination inconnue. En jetant un coup d’œil par la fenêtre arrière, je vis un groupe de policiers sortir nos bagages et les lancer en tas sur la plage. D’autres arrosaient d’essence les bosquets avant de les enflammer. Voilà notre beau rêve parti en fumée.

Au poste de police, on nous a parqués sans rien nous dire dans une grande salle. Chacun manifestait son angoisse à sa façon. Mais le plus déconfit fut sans doute le poète : il avait complètement perdu son air hautain. Totalement prostré, il était assis dans un coin. Sa brunette le tenait dans ses bras et le berçait doucement. Quelle pitié !

Au bout d’une heure environ, deux inspecteurs en civil sont entrés dans la salle. Ils parlaient seulement le français. Thierry et moi fûmes donc obligés de traduire tant bien que mal. Je ne me souviens plus très bien des termes exacts, mais il était question de faire trop de bruit, de perturber la tranquillité des vrais touristes (ceux qui payent bien, sans doute), de drogue, etc. Bref, ils nous obligeaient à quitter les lieux illico, après avoir pris nos empreintes digitales. Je me souviens des protestations de Wayne : « It’s illegal! Who do you thing you are? » Cela n’a évidemment rien changé.

Lorsque nous sommes sortis du poste de police, c’en était fait de notre groupe. Certains voulaient le reconstituer en se déplaçant sur une plage plus au nord, où nous serions censément plus tranquilles. D’autres décidèrent de se diriger vers Tanger ou vers Ouarzazate. Quant à moi, je désirais partir seul pour l’Algérie et je l’ai annoncé à Paul. « On pourra se retrouver plus tard, ailleurs ». Il avait l’air penaud du petit chien obligé de se séparer de son maître. Nous nous sommes entendus pour nous écrire à la poste restante de Rome à une date précise. Puis, je me suis dirigé vers la gare avec mon sac à dos jeté négligemment à mes pieds par un policier.

À l’heure où j’écris ces lignes, je suis dans un petit village à la frontière du Maroc et de l’Algérie. Je profite du changement de train pour souffler un peu. Comme je suis peu argenté, j’ai pris un billet de troisième. Le wagon dans lequel j’ai voyagé fut sans doute naguère un char à bestiaux auquel on a ajouté des roues de métal et pratiqué des ouvertures en guise de fenêtre. Pas un banc de bois auquel il ne manque une latte ou deux. J’ai dû dormir à même le plancher tellement ils étaient inconfortables, la tête appuyée sur mon sac afin d’éviter de me le faire voler par quelques rapaces aux pieds nus n’attendant que le bon moment.

Hier, le train s’est arrêté dans une gare (en réalité, une cabane de terre et un poteau télégraphique). Il y avait là des vendeurs de nourriture et d’eau. J’étais assis à contempler l’horizon lorsqu’un vieil Arabe enturbanné portant une djellaba élimée m’a touché à l’épaule. Il m’offrait un gobelet d’eau, un œuf dur et un quignon de pain. De prime abord, j’ai pensé à un autre marchand ambulant. Je lui ai fait comprendre par signes mon indigence. Il fit ce mouvement caractéristique de la tête accompagné d’un petit claquement de langue, geste si difficile à saisir pour un Américain fraîchement débarqué dans le Maghreb. C’était un signe de dénégation. Il ne voulait pas être payé. Il m’offrait la moitié de son goûter, gratuitement, sans rien demander en retour. J’avais eu l’occasion plusieurs fois de constater des actes de générosité semblables de la part des Arabes. Plusieurs attitudes comme celle-ci m’ont fait rejeter une certaine image de profiteur et de voleur si bien entretenue par les Européens et, en particulier, par les Pieds-noirs.

J’ai assisté aujourd’hui à l’aurore dans le désert. Tout au long de la matinée, on a traversé un champ plat fait de pierrailles rougeâtres. Le soleil colore le paysage de teintes semblables à celles des peintures de Borduas. Le tableau est passé par toutes les gammes de rouge, du violacé de la fin de la nuit au bourgogne de l’aube et au terra cota du plein soleil.

Mon train repart bientôt. Où tout cela va-t-il me mener ? Depuis quelques jours, j’ai eu le temps de réfléchir. Je me suis demandé pourquoi je faisais ce voyage. Je cours après quoi au juste ? Mon départ de Montréal ressemblait à une fuite. Je me suis échappé de cette société pourrie qui m’emprisonnait dans ses préjugés et sa violence. Mais où en suis-je maintenant ?

***

Un bruit de klaxon fait sursauter Héneault. Il y a peut-être longtemps déjà, la voiture s’était arrêtée au feu rouge. Il est resté dans la même position, le regard perdu, à contempler cette fois le feu vert gluant. Il décide de manœuvrer brusquement l’embrayage et démarre un peu trop vite. Les pneus arrière de sa grosse américaine patinent légèrement, mais il parvient à la redresser et à rattraper le flot de voitures.

Les autos roulent lentement et le flux s’immobilise souvent. Il décide de virer à droite et de prendre une rue parallèle. Les maisons sont toutes de la même dimension, toujours et partout. Les quelques rares passants osant s’aventurer hors de leur abri courent en tenant fermé le col de leur pardessus trempé. Le petit restaurant du coin où le véhicule tourne maintenant est bondé. La plupart des clients appuyés au zinc boivent un café dans des tasses blanches. Les autres attendent la fin de l’orage debout près de la vitrine.

La grosse automobile arrive enfin dans un espace dégagé : le parking d’un édifice en hauteur d’une vingtaine d’étages. La couleur du bâtiment, d’un marron foncé, n’est pas sans rappeler le kaki des fantassins de l’armée canadienne. Le véhicule s’engage dans une voie réservée désignée par l’inscription Ministère de la Justice. Stationnement des visiteurs. Héneault s’approche d’une guérite vitrée, abaisse la glace et tend une note au contrôleur. Celui-ci agrippe le morceau de papier et décroche le téléphone. Après un court échange, il lui remet le document et, d’un geste nonchalant, le dirige vers un espace libre.

L’orage ne semble pas vouloir diminuer d’intensité. L’auto se range avec précaution dans l’une des places réservées. Après avoir arrêté le moteur, Hénault hésite à sortir en voyant tomber la pluie avec force. Il prend la résolution de se caler dans le fauteuil et d’attendre un peu. Les bras croisés, il se met en frais d’examiner avec soin la cabine. Son regard s’attarde sur le vinyle du tableau de bord, puis sur les boutons chromés de la radio, le coffre à gants, le siège tout propre du passager, le plancher impeccable. Il termine son enquête sur le manche d’embrayage fixé à la colonne du volant.

***

Ce matin-là, il s’était éveillé au bruit du crissement des pneus, d’enfants qui pleurent et de motos pétaradantes. S’extirper des draps neufs et inconfortables achetés la veille en catastrophe n’avait pas été une mince affaire. Après ses ablutions matinales, il avait fait bouillir de l’eau dans une casserole bosselée. L’écran translucide formé par la vapeur l’avait sorti de sa torpeur. Sitôt versé dans la tasse, le liquide chaud avait pris la coloration caractéristique du café instantané dissous. À la première gorgée, il fit la grimace.

Comme la veille, il avait marché vers les rideaux de la seule fenêtre et fait le même geste pour le repousser. Aujourd’hui, le ciel l’intéressait. Des nuages noirs et gris s’amoncelaient déjà, annonciateurs d’un orage d’automne. Il était reparti aussitôt vers la table de cuisine en tenant avec précaution sa tasse par le ventre. Le cahier noir était toujours là. Il avait repris la place et la position exactes de la veille.

Constantine, 8 Avril 1969

Époustouflant ! Cette ville d’Algérie occupe un site vraiment exceptionnel. Elle est construite sur des falaises entourant les gorges de l’oued Rummel. Du mon point de vue, j’embrasse d’un seul coup d’œil l’immense plaine désertique. C’est une véritable forteresse naturelle. Constantine est une espèce de symbole de la résistance contre les colonisateurs. Ahmed m’en a raconté l’histoire prestigieuse avec moult détails. Ahmed, c’est mon bon samaritain. Comme le hasard fait parfois bien les choses. Certains jours, en faisant du pouce, on peut attendre des heures à la sortie d’une ville ou faire à peine quelques kilomètres. D’autre fois, c’est le coup de chance, le voyage rêvé. Tel fut mon cas avec Ahmed.

Commençons par le début. Pour entrer en Algérie sans argent, il m’a fallu prendre le train au Maroc et descendre à la première gare venue, l’autre côté de la frontière. Il n’était pas sage, m’avait-on dit, de faire de l’auto-stop pour traverser en Algérie. On pouvait me renvoyer d’où je venais. Je n’ai donc pris aucun risque. Arrivé là, j’ai eu toutes les peines du monde à continuer mon chemin. J’ai dû marcher pendant de longs et chauds kilomètres avant de tomber sur une vieille guimbarde ou un camion déglingué me prenant en charge pour un bout de route.

Oh ! je ne le regrette pas. Cela m’a permis d’observer de près le gouffre séparant le Maroc, pays capitaliste et monarchie « éclairée », de l’Algérie socialiste et démocratique. Les petits enfants marocains, en haillons, s’accrochent à vos basques dès votre arrivée à Tanger ou à Fez pour quêter quelques sous. En Algérie, rien de tel. Les enfants sont propres et soignés. Ceux d’âge scolaire, tous vêtus du même tablier blanc et de sandales solides, marchent en rang pour se rendre à l’école. La santé sociale d’un pays se jauge à la façon dont l’État prend en charge ses enfants.

Bien sûr, l’Algérie reste un pays ancré dans ses coutumes arabes. Même vivacité dans le geste, même regard ténébreux, mêmes paysans couverts du sable du désert, mêmes marchés en plein air ou ambulants. D’ailleurs, il m’est arrivé une petite aventure lorsque j’attendais sur la route. Un gamin poussant un chariot bricolé avec quatre planches de bois et deux roues de bicyclette s’est arrêté près de moi. La caisse était remplie d’oranges fraîchement cueillies. Il en saisit quelques-unes dans ses petites mains déjà rugueuses et me les a remises. J’ai d’abord refusé de les prendre en prétextant mon manque d’argent pour les payer. Mais il a insisté, les a déposées par terre près de moi et est reparti en faisant grincer les roues mal ajustées de son binard. La générosité de cette civilisation ne cessera jamais de me troubler.

Toujours est-il que je suis finalement arrivé à Oran. J’avais bien eu l’intention d’aller au désert, à Beni-Abbes, ou plus loin peut-être. Mais j’ai vite déchanté. Paumé comme j’étais, cela ne pouvait être qu’un rêve. Enfin ! Qui s’est déjà rendu au désert en auto-stop ? De toute façon, j’étais plus intéressé par les humains que par les dunes du Sahara. J’ai donc continué mon chemin sur les routes menant à la mer.

J’avais toujours trouvé moyen jusqu’à maintenant de dormir à la belle étoile sans me faire déranger. Mais là, il y avait un problème. Oran était une grande ville populeuse. J’ai donc décidé de m’éloigner un peu de l’agglomération principale. Quelques heures de marche plus loin, épuisé, je me suis laissé choir sur la plage de galets. À peine mon sac sorti, je m’y suis enfilé dans mon sac de couchage et le sommeil me gagna aussitôt. Mais le matin dès l’aube, quelque chose d’inhabituel me réveilla. J’avais l’impression qu’on bougeait autour de moi et même sur moi. En ouvrant les yeux, j’ai aperçu un gigantesque rat mangeant voracement les quelques biscuits que j’avais gardés pour le petit déjeuner. En sursautant, j’ai fait fuir les deux ou trois autres s’égayant autour de moi, y compris celui qui me marchait dessus. Ces sales bestioles m’ont toujours fait horreur ! Je me suis juré de trouver un lieu plus approprié pour passer la nuit suivante.

En entrant dans Alger, j’ai tout de suite été pris à la gorge par la chaleur suffocante et l’odeur de pétrole. Les autos crachaient leur fumée en quantité industrielle. Je me suis dirigé rapidement vers la vieille ville, là où (toujours selon Ahmed) aurait commencé l’activité révolutionnaire. J’ai trouvé les gens sympathiques même s’ils ne me le rendent pas toujours. Ici plus qu’ailleurs, il existe une certaine méfiance envers les étrangers, surtout les « Américains » comme moi. Je passe souvent en effet pour un Américain des USA. Cela tient sans doute à ma façon de m’habiller ou à mon allure générale. Bref, je me suis retrouvé rapidement dans un hôtel de la vieille ville et j’ai pu, cette fois, dormir sans être dérangé. « Sans être dérangé », c’est beaucoup dire. Les bruits, les voix, les cris sont omniprésents, jour et nuit, dans cette espèce de sanctuaire protégé formé par les vieux murs. Il s’y passe toutes sortes de choses dont il vaut mieux se tenir loin, surtout lorsqu’on est étranger.

J’ai rencontré Ahmed le lendemain. Sa djellaba chamarrée dans les tons de gris et bleu était fabriquée de cette laine grossière protégeant si bien du soleil de plomb et des nuits fraîches. Les scorpions, semble-t-il, détestent s’approcher de ces tissus, ce qui n’est pas une mince protection dans ce pays où les plus inoffensifs d’entre eux côtoient les plus dangereux. Il portait également ce petit calot de laine fine, blanc avec des motifs bleu foncé. D’énormes moustaches noires, signes distinctifs de la plupart des Arabes d’âge mûr, barraient son fier visage.

Sans doute était-il relativement instruit puisqu’il parlait bien ma langue, avec parfois des hésitations cependant. Il fut tout de suite enchanté de m’entendre parler le français. Il baragouinait à peine l’anglais et le voyage aurait été plus long, m’avoua-t-il, si j’avais été un Anglo-Saxon (lui aussi m’avait pris pour un Américain. Décidément !). Il ne semblait pas avoir une aversion particulière pour l’étranger. En fait, tout au long du voyage, j’ai eu le temps de prendre la mesure d’un homme tolérant envers beaucoup de choses. Bien que peu religieux aujourd’hui, il m’avoua avoir été grandement influencé par le Coran dans sa jeunesse. Et le Coran enseignait surtout la tolérance.

J’avais été évidemment ravi d’apprendre sa destination. Il aurait fallu au moins deux jours pour me rendre à Constantine. Avec lui, j’y serais le jour même. Se montrant d’abord intéressé à ma présence en Algérie, il s’est ensuite mis à parler de la lutte armée à laquelle il avait participé quelques années auparavant. Il l’appelait, « la lutte de libération de mon peuple ». Cet homme s’était battu comme un diable et ce n’était pas de la vantardise. Il y avait d’ailleurs laissé quelques doigts, perdus, m’a-t-il dit, lorsqu’il avait été pris et battu par les « colonisateurs ». Laissé pour mort, il avait survécu et continué la lutte.

À mi-chemin entre Alger et Constantine, nous nous sommes arrêtés dans des collines de roches brunes et dures. J’étais intrigué. Il n’y avait aucune habitation aux alentours. Il me demanda de le suivre et, au détour d’une petite falaise, je découvris un emplacement où plusieurs personnes faisaient cercle autour d’une mare. Il s’agissait de sources d’eau chaude dans lesquelles un commerçant faisait cuire des œufs dans un sac maillé. De la vapeur s’échappait de la source et l’eau bouillait comme dans une marmite.

Ahmed acheta quelques œufs, m’en offrit une couple et m’expliqua que cet emplacement avait été un haut lieu de rassemblement des résistants pendant la guerre d’Algérie. Il me raconta les histoires d’horreur circulant au sujet des camarades tombés au combat ou sous la torture. Il me raconta la haine de l’occupant, non pas une haine des individus (toujours la tolérance), mais du système ayant engendré une telle situation. Il me raconta aussi l’espérance de tout un peuple uni dans une même lutte. Il me raconta enfin la fierté de combattre pour le bon droit, de mourir pour la cause.

Nous sommes restés plus d’une heure près de ces sources à bavarder. En réalité, j’étais plutôt suspendu à ses lèvres, fasciné par son récit. Quelle souffrance un peuple peut-il endurer pour payer le prix de sa liberté ? Comment est-il possible qu’une situation aussi désespérée ait soulevé tant d’espérance ? Je ne comprenais pas et du même coup je comprenais trop bien. Leur situation, c’était la nôtre. Oui, la nôtre, peuple du Québec. Colonisé par l’Anglais depuis des siècles, coupé des leviers de pouvoir. On nous a seulement laissé le strict nécessaire pour survivre : des terres incultivables, une religion de soumission et une langue appauvrie. Oui, nous sommes les Arabes d’Amérique du Nord.

C’est à ce moment-là, très précisément à ce moment-là, que la rage est revenue. Cette rage mêlée de peur ressentie lors de mon arrestation pendant les événements de Juin 68, le jour de la Fête de la Saint-Jean. On m’a insulté, frappé, emprisonné parce que j’ai voulu manifester ma fierté d’être Québécois face à un vendu de ma race. Moi aussi, comme Ahmed, j’ai été humilié. Oh, pas aussi violemment, bien sûr. Mais la douleur était la même et une douleur ne se cicatrise jamais complètement.

J’ai continué à l’écouter comme une éponge absorbe l’eau, comprenant que, de mon obscurité, surgissait maintenant la lueur. La solution pour nous résiderait donc dans la lutte révolutionnaire et dans le socialisme ? Il fallait libérer mon peuple, même au risque de perdre la vie. Nous devions apprendre à nous battre, nous, les soumis. Nous sommes aussi les « damnés de la terre ».

Ma rage au cœur, j’avais tenté de la fuir en quittant mon pays. Ici, à Constantine, elle s’est soudain ravivée. La solution serait-elle le socialisme ? Faudrait-il que je m’engage dans une lutte armée ? Quel est mon combat ? Qui est mon ennemi ?

***

Arrivé à la fin de la page, le lecteur s’était levé d’un bond et avait franchi rapidement la distance le séparant de la petite table de chevet. À cet instant exact, il avait consulté un carnet marron sorti de sa poche de veste. À cette heure-là, à cette minute précise, il avait saisi le combiné du téléphone et composé un numéro, puis deux, puis trois. Puis, il était parti vers l’immeuble de la Sûreté du Québec.

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