Le LEGS D'ANDRÉA est un roman-feuilleton en 30 épisodes publié à raison d'un épisode par semaine. Afin de ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au blogue sous la rubrique « pour s'abonner ». Vous recevrez en primeur une notification chaque semaine. C'est gratuit ! Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique « Rattrapage ».

LEGS (épisode 10: Pierre rencontre Andréa)

Bali © Marcel Viau

Andréa regardait toujours la statuette avec des yeux que Zoé ne lui connaissait pas.

— C’est Pierre qui me l’a donnée. Il était si beau, cet homme. J’ai été tout de suite conquise lorsque Miller me l’a présenté.

— C’est votre mari qui vous l’a présenté ?

— Oui. Miller l’appréciait comme pêcheurs, ils travaillaient parfois ensemble.

***

Cela devait bien faire deux mois que le Français pêchait sur l’un des bateaux de Miller quand un matin, il vit arriver le capitaine du Marie-Jeanne en titubant comme s’il était sur une mer houleuse. Il était complètement saoul. Il monta péniblement à bord en saluant le Français et le jeune dont c’était la deuxième sortie en mer par un : « Ohé les pirates, à l’abordage ». Puis, il se dirigea vers la cabine, mais ne démarra pas le moteur. Les deux pêcheurs attendirent un temps jusqu’à ce que le Français aille aux nouvelles. En entrant dans la cabine, il vit le capitaine endormi appuyé sur la barre. Il dit au jeune de courir chercher Miller.

Dans les grosses périodes de pêche comme maintenant, Miller n’était jamais loin sur le quai. Le jeune le trouva rapidement et lui annonça la mauvaise nouvelle. Le Français le vit arriver presque en courant, étonné de son agilité pour quelqu’un de son gabarit. Il agitait les bras en vociférant quelque chose. Le jeune trottinait en arrière la tête basse.

Arrivé sur le pont, il demanda sans saluer le Français : « Où est-il, le sacrament ? » Le Français lui indiqua la cabine. L’autre y entra, furibond. On entendit à l’intérieur le bruit d’un corps qui se déplace en se cognant partout. Puis soudain, le capitaine sortit en roulant littéralement sur le pont. Son visage était amoché par les coups de Miller, cela ne faisait aucun doute. Il criait en se protégeant le visage.

— Mais M’sieur Miller, c’est pas ma faute.

— Comment ça, c’est pas ta faute ? C’est ta bonne femme qui t’a forcé à boire, lui dit Miller en lui donnant un coup de pied dans le ventre.

Le capitaine se tordit de douleur en se recroquevillant. Il pleurait maintenant à chaudes larmes. Miller lui dit.

— Debout ! Pis arrête de chialer, maudite moumoune.

Il le prit par les épaules et le releva d’un coup. Pourtant le capitaine n’était pas petit. Les ragots que l’on rapportait sur Miller venaient de prendre tout leur sens : il était d’une force herculéenne et savait s’en servir avec brutalité. Miller poussa sans ménagement l’homme vers le bordage, le fit monter sur le quai et lui donna un formidable coup de pied au cul, tellement que l’autre leva de terre. L’homme roula de nouveau sur le sol en geignant. Autour, les autres marins qui préparaient leur gréement ont croulé sous un grand éclat de rire, mais ils cessèrent aussitôt lorsque Miller les regarda avec des yeux de feu.

— Qu’est-ce que vous attendez ? Appareillez ! Les poissons n’attendront pas, eux autres.

Puis il se tourna vers l’ex-capitaine en lui montrant le poing.

— Pis, que je te ne revois plus ici. T’as compris. Nulle part, tu m’entends.

L’homme savait maintenant qu’il n’avait plus aucun avenir au village.

La mer ne pardonnait pas une attitude comme celle du capitaine. Tous les marins le savaient. La mer est comme un tigre tapi dans l’herbe qui attend sa prochaine victime. La mer peut paraître si douce qu’on a envie de la flatter. Elle peut être aussi silencieuse et aussi calme qu’un gros chat. Puis soudain, comme un félin prédateur, elle tend ses muscles et s’élance. Alors seul un marin expérimenté toujours sur le qui-vive est capable d’échapper à la bête. Un capitaine saoul met non seulement sa vie en danger, mais celle de son équipage en plus du bateau lui-même. Pas un marin ne pouvait avoir pitié du capitaine déchu. Mais la manière de le faire, elle, avait été plutôt contestable, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais qui aurait osé élever la voix pour protester ?

Le jeune, un gringalet tout maigre et nerveux, ne tenait pas en place. Il dit à Miller.

— Qu’est-ce qu’on fait maintenant, Monsieur Miller ? On repart chez nous ?

Miller embarqua et le regarda en le fusillant du regard.

— T’es qui, toi, le chicot ?

— Robert, je m’appelle Robert.

— Ben le chicot, tu feras ce qu’on te dit. Je prends la barre et on appareille. Tu suivras les conseils du Français. Il sait ce qu’il a à faire.

Miller jeta à peine un coup d’œil au Français, puis se dirigea vers la cabine. Il démarra le moteur et s’éloigna lentement du quai pour se diriger vers son lieu d’ancrage. Poc-à-poc, poc-à-poc, poc-à-poc. Le moteur Acadia dont le bruit caractéristique se reconnaissait entre mille poussa le bateau au large à la vitesse maximale. Du quai, on pouvait voir se dresser les voiles de foc et de brigantine sur les deux mâts afin d’utiliser le vent plutôt que le mazout. C’est de cette façon que l’on reconnaissait Miller à la barre : tout pour faire des économies.

Pendant que le Marie-Jeanne filait vers le banc de pêche, les trois hommes s’étaient mis à la tâche pénible de dérouler la trawl lovée sur de grands et lourds dévidoirs à chevalet appelés « pianos ». La trawl se composait d’une longue corde solide de quelque six mille pieds. À tous les quatre pieds se trouvait attachées des cordes plus petites, les avançons, qui se terminaient par un hameçon, un croc dans le jargon de pêche. Le pêcheur devait faire vite pour accrocher à chacun des crocs un morceau de harengs, cette boëte pêchée la nuit au filet. Il y avait quatre pianos et donc quatre lignes qui allaient devoir être jetées à la mer bientôt.

Arrivés sur le banc de pêche. Miller affala les voiles et ferma le moteur qui tournait au ralenti. Les trois hommes se sont empressés de terminer d’appâter les lignes afin de débuter la pêche.

Quand le travail se termina, il fallut jeter les trawls à l’eau. Ce n’était pas l’exercice le plus difficile, mais c’était sans doute le plus délicat. Des cordes qui traînaient partout sur le pont pouvaient à tout moment s’empêtrer dans les pianos et les renverser. Or ces derniers étaient suffisamment lourds pour blesser gravement un homme. On pouvait aussi, si l’on n’y prenait garde, se faire emprisonner un pied dans la corde qui se déroulait de plus en plus vite à mesure qu’elle descendait au fond. Les lignes étaient lestées de lourdes pesées de plomb espacées régulièrement. On savait que la descente était terminée lorsque le flotteur rouge sautait par-dessus bord, un grappin maintenant solidement la ligne sur le fond marin. Ainsi, on pouvait retrouver facilement le produit de la pêche dans quelques heures.

Ce jour-là, un accident avait été évité de justesse. Pendant que deux des trois hommes, les plus expérimentés, travaillaient en silence et en vitesse, le jeune suait à grosses gouttes malgré la brise fraîche. Il se parlait sans arrêt à lui-même. Évidemment, les deux autres ne l’écoutaient pas. À l’évidence, le jeune n’était pas suffisamment rapide et cela rendait Miller furieux. Il s’apprêtait à intervenir lorsque le Français, qui avait terminé l’hameçonnage de sa ligne, vint aider le jeune. Ainsi, quand le bateau se positionna selon les courants des vents et des marées de manière à éviter d’emmêler les lignes, les trawls étaient toutes prêtes à être descendues.

Lorsque la première ligne fut jetée à l’eau, le jeune était distrait et regardait la mer au loin plutôt que de se concentrer sur son travail. Le Français sentit immédiatement le danger lorsqu’il posa son regard sur lui. Le jeune ne s’était pas aperçu qu’il avait mis l’un de ses pieds dans une boucle de la ligne. Le déroulement était déjà avancé et la corde défilait à toute vitesse. Le jeune n’était pas très lourd et risquait de passer par-dessus bord si la ligne le prenait au piège. Le Français s’élança à toute vitesse vers lui, à la surprise de Miller se demandant ce qui se passait. Le Français se jeta littéralement sur le jeune, le prit à bras le corps, le souleva de terre et s’effondra avec lui sur le pont loin de la trawl dont le flotteur venait tout juste de passer par-dessus bord.

Pendant que le jeune, éberlué, se releva péniblement, Miller lui hurla : « maudit sans dessin. T’aurais pu te faire tuer ». Le Français se releva à son tour sans dire un mot. Les deux hommes se toisèrent. Miller regarda le Français avec une pointe d’admiration dans les yeux, ce qui lui arrivait très rarement. C’était fugace, il est vrai, mais la lueur était quand même restée pendant une seconde ou deux. Le Français quant à lui, selon son habitude, ne dit pas un mot et regarda Miller droit dans les yeux sans aucune émotion apparente, ni positive, ni négative. Plus personne ne parla du reste du voyage.

À la fin de la pêche vers la fin de l’après-midi, le Marie-Jeanne avait fait une bonne pêche malgré le bris d’un des treuilles mécaniques qui avait obligé le Français à soulever l’une des lignes à la force de ses bras. Cet exercice que les vieux pêcheurs connaissaient bien, mais qui ne se pratiquait plus aujourd’hui avec la mécanisation était des plus pénibles. Imaginons tirer une corde à laquelle étaient attachées une centaine de morues, lequel n’est pas un petit poisson avec sa quarantaine de kilos. Les vieux disaient que c’était comme essayer de remonter le fond de l’eau.

Quand le déchargement fut terminé, les trois hommes préparèrent leur barda pour partir chacun de leur côté. Miller n’eut pas un mot pour le jeune qui partit la tête basse. Toutefois, il s’approcha du Français et lui dit. « Viens donc prendre un verre à la maison ». Il arrivait à Miller d’inviter des gens chez lui. La plupart du temps, c’était par intérêt : un fournisseur ou encore un acheteur potentiel. Très rarement avait-il invité un employé. Le Français accepta. Ils marchèrent jusqu’à la maison de Miller sans prononcer un seul mot ni l’un ni l’autre.

Évidemment, la porte n’était pas fermée à clé. Aucune porte n’était verrouillée au village. En entrant, il fit comme d’habitude beaucoup de bruit, déposant son barda, enlevant ses bottes et son parka. Miller lança.

— T’es là, Andréa ?

— Oui, oui, j’arrive, répondit Andréa de sa voix veloutée si particulière.

En entrant dans le salon, elle fut très surprise de voir son mari accompagné d’un autre homme. Elle resta là à regarder le visiteur avec ses beaux yeux bleus de mer et son sourire figé. Le Français semblait frappé de stupeur. Il ne s’attendait pas à une si belle femme. Toutes celles qu’il avait vues au village jusqu’à maintenant lui paraissaient ou trop vieilles ou trop ordinaires. Or devant Andréa, il se posa une question : que pouvait bien faire cette beauté avec un tel homme ? Le Français était très rarement pris au dépourvu devant quelqu’un, que ce soit un homme ou une femme. Mais là, il en fut bouche bée, lui qui parlait déjà si peu.

— C’est le Français. Tu sais, je t’en ai déjà parlé.

Le Français s’approcha d’Andréa et lui tendit la main.

— Pierre… Pierre Ségal.

— Andréa.

Pierre fut charmé par la voix mélodieuse d’Andréa. Il lui serra la main doucement, bien que fermement, comme il avait l’habitude de le faire avec les femmes. Andréa lui mit la main dans la sienne. Elle était chaude. Andréa avait de longs doigts, « des doigts de pianistes », pensa-t-il. Il ne lui avait pas fait de baisemain parce qu’il savait que ce n’était pas bien vu dans ce pays.

De son côté, Andréa ne voyait pas souvent des hommes comme lui au village. Il était grand et sans doute fort, il avait un air assuré qui respirait la sécurité et la confiance. Elle remarqua ses poils blancs dans l’un de ses sourcils et trouvait que cela lui donnait un charme supplémentaire. La main qu’elle venait de sentir dans la sienne n’était pas une main de marin. Il y avait bien des débuts de callosités, mais pas autant que dans celles des hommes d’ici. Ce n’était pas un pêcheur professionnel. De cela, elle en était certaine.

— Viens donc t’asseoir, mon homme. Andréa ! Apporte-nous la bonne bouteille de cognac.

Andréa retourna à la cuisine et revint presque aussitôt avec une bouteille de cognac et deux verres. Elle les déposa sur la table du salon. Pierre la regardait circuler. Il la trouva très élégante. Sa robe d’un beau vert forêt allait à merveille avec ses cheveux d’un blond vénitien. Cette femme soignait son apparence, à l’évidence. Elle marchait en ondulant très légèrement, tout naturellement. Ses gestes étaient posés sans affectation. « Naturel », ce fut le mot qui lui vint à l’esprit. Une beauté naturelle.

Andréa s’apprêta à repartir lorsque Miller l’interpella : « viens donc t’asseoir avec nous ». Elle s’installa sur le canapé en face d’eux. Pierre trouva sa façon de s’asseoir parfaitement adaptée. Elle avait croisé les pieds de biais dans une pose encore là si naturelle. Il était charmé, c’est le moins qu’on puisse dire.

— Tu sais que notre Français, c’est un sacré bonhomme. Il a sauvé la vie d’un homme aujourd’hui.

Pierre ne dit rien, se contentant de secouer la tête. Un silence tomba. Andréa prit la parole.

— Vous vous plaisez ici, M. Ségal ?

— Pierre.

— D’accord Pierre. Et alors vous aimez cela ici, au bout du monde.

— Si. C’est très beau. Ce paysage boréal est presque irréel.

« Boréal ». Voilà un mot que personne ici n’avait jamais entendu. On devinait que cela voulait dire « du nord » ou quelque chose de semblable.

— Vous venez d’où, Pierre ?

Pierre ne répondit pas à cette question, se contentant de lever le regard vers les bateaux miniatures dans les bouteilles de verre posées sur l’étagère d’en face

— C’est très joli.

— J’en fais une collection, dit Miller. Alors, levons nos verres et santé !

Les deux hommes cognèrent leur verre ensemble et avalèrent d’un coup le liquide ambré. Sur ce, Pierre déposa son verre de cristal sur la table, se leva et serra la main à Miller.

— Merci pour le cognac, Miller.

Personne n’avait jamais appelé Don Miller ainsi. C’était « Monsieur Miller ». Mais il ne s’en formalisa point.

— Salut le Français. À une prochaine tournée en mer.

Pierre s’avança vers Andréa qui se leva aussitôt. Il lui serra la main une autre fois en la regardant dans les yeux cette fois. Andréa rosit à peine et baissa les siens.

— Au revoir, madame Miller.

— Andréa. Appelez-moi Andréa, je vous en prie.

— D’accord Andréa. À une autre fois, alors.

Pierre se rhabilla, prit son barda et sortit.

C’était la première rencontre entre Pierre et Andréa. Andréa était convaincue que ce ne serait pas la dernière.

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