Le LEGS D'ANDRÉA est un roman-feuilleton en 30 épisodes publié à raison d'un épisode par semaine. Afin de ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au blogue sous la rubrique « pour s'abonner ». Vous recevrez en primeur une notification chaque semaine. C'est gratuit ! Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique « Rattrapage ».

LEGS (épisode13 : Les déboires d’Andréa)

Bangkok©Marcel Viau

Aujourd’hui, ce n’était pas un bon jour pour Andréa. La pluie tombait, légère mais constante. Andréa tenait encore la statuette de corail à la main. Zoé s’assied auprès d’elle en la regardant. Elle la voyait de profil, mais c’était suffisant pour sentir sa tristesse. Elle était encore perdue dans ses souvenirs. Il y avait tant de douleur dans ce visage ! Zoé attendit qu’Andréa prenne la parole.

***

La veuve Landry fumait une pipe de plâtre assise dehors sur sa chaise berçante. Il faisait une journée magnifique. Le soleil était au rendez-vous et le vent était tombé, enfin. Elle regardait l’horizon, la plage toute proche, les vagues. À quoi pensait-elle ? Cette femme, cette vieille gribiche comme on l’appelait, revoyait sans doute les moments heureux avec son Maurice, qu’elle avait tant aimé. Il avait été son seul et unique amour. Elle ressassait sans doute ses regrets de ne pas avoir eu d’enfants, elle qui en voulait tant. Avec des enfants, elle n’aurait pas fini sa vie seule. Au seuil de la mort, elle ne trouvait aucune joie à son existence.

Elle aperçut sa nièce sur la plage qui se dirigea vers la maison. La vieille esquissa un tout petit sourire en retirant la pipe de la bouche. Andréa s’approcha de la véranda. Sa robe d’été était si jolie. Elle était pieds nus, tenant ses souliers dans les mains. Ses cheveux blonds glissaient dans l’air au gré de ses mouvements ondulants. Elle portait des verres fumés, ce qui était normal avec ce soleil éclatant.

— Bonjour, tante Jeanne.

— Alors ma Pitchounette. T’es venue voir ta vieille tante. Viens m’embrasser, là.

Andréa monta les quelques marches et s’avança pour embrasser sa tante restée assise sur la chaise berçante. Elle puait le tabac bon marché. Avant de s’asseoir sur le rebord de la galerie. Elle vit, appuyé sur le mur près de la porte d’entrée, le grand balai dont sa tante se servait pour dépoussiérer le seuil. Elle lui dit en riant.

— Tu fais toujours peur aux enfants avec ton balai ?

— Ils ne demandent que ça, les p’tits sacripants, dit-elle à son tour en souriant.

Andréa aimait beaucoup sa tante. Elle venait la voir régulièrement, bien plus d’ailleurs que ses propres parents qu’elle ne visitait pratiquement jamais. Elle avait beaucoup de rancœur à leur égard. Elle ne leur pardonnait pas leur « trahison » — c’est ainsi qu’elle appelait la décision qu’ils avaient prise de la marier à Miller. Ils en étaient tristes, mais la connaissant, ils savaient qu’ils ne pouvaient rien y faire. Andréa était butée. Elle avait toujours été comme cela. Plus que tout, elle ne supportait pas que l’on ait pris une telle décision à sa place. Ils lui avaient coupé les ailes alors qu’elle commençait à peine à s’envoler, libre, vers le large. Non, elle ne leur pardonnait pas.

— Je suis contente que tu sois là, ma pitchounette. C’est t’y seulement pour moi que t’es venue ? dit la veuve Landry avec un sourire en coin.

— C’est bien certain, ma tante. Pour qui d’autre à part toi ?

— Voyons ma belle, tu sais bien qui j’héberge sous mon toit.

— Qui ça donc ? dit Andréa en feignant l’ignorance.

— Fais pas l’innocente. Je te connais comme si je t’avais tricoté.

— Je ne sais pas de qui tu parles, dit Andréa en souriant cette fois.

— Il est quand même pas mal, le Français. C’est tout un homme ça. Si j’avais trente ans de moins, tu sais…

— Voyons ma tante, t’étais bien trop amoureuse de ton Maurice pour même regarder d’autres hommes.

— C’est bien vrai. Mon Maurice… J’y pense encore tous les jours, surtout quand je regarde la mer comme aujourd’hui.

Le silence se prolongea un certain temps. La veuve Landry reprit sa pipe, la ralluma et jeta quelques bouffées.

— Il n’est pas là ? dit enfin Andréa en hésitant.

— Non, je l’attends.

— C’est un bon pensionnaire, Pierre ?

— Tu l’appelles Pierre maintenant ! dit-elle en riant franchement cette fois, puis elle reprit. Ça oui, il paie d’avance. Il est propre de sa personne. Il fait son ménage et parfois le mien. Il n’est pas capricieux et mange n’importe quoi.

— Ça, ce n’est pas difficile. Tu es une vraie cordon-bleu, tante Jeanne.

— C’est vrai que je fais bien à manger. C’est plus intéressant d’en faire quand on sait qu’on n’est pas seule à en profiter.

Andréa voulut vraisemblablement en savoir plus, mais n’osa pas le demander. Elle regarda sa tante à travers ses lunettes fumées. Celle-ci la faisait languir, c’était évident. Andréa ne voulut pas se lancer, mais finit par s’échapper en demandant.

— Quel genre de personne est-ce ?

— Ton Pierre ? Ah, tu sais, il n’est pas bavard. En fait, il est fermé comme un bourgot hors de l’eau. Il desserre rarement les dents. Très poli, prévenant à mon égard. Il m’appelle toujours « madame Landry ». Jamais un mot plus haut que l’autre. En fait, il est tout à fait charmant.

La veuve regarda sa nièce avec un petit air complice et ajouta après avoir tiré quelques bouffées.

— Tout à fait charmant… Un homme, un vrai.

Andréa se tourna vers la mer et enleva ses lunettes afin de mieux voir l’horizon. Quand elle se retourna vers sa tante, celle-ci aperçut son œil tuméfié. Le visage de la vieille vira au vert.

— Ah le salaud ! Le salaud !

Andréa la regarda avec des yeux mouillés. Elle ne savait que dire. Sa vie se déglinguait petit à petit depuis qu’elle était mariée à ce monstre. Elle était prise dans un filet dont elle ne pouvait pas sortir. Tout le monde l’avait laissé tomber, ses parents, le village, tout le monde, sauf tante Jeanne. Elle se souvenait des protestations de sa tante auprès de sa sœur et de son beau-frère. Elle leur disait qu’ils étaient en train de sacrifier leur fille, qu’elle ne serait jamais heureuse, eux qui l’aimaient tant. Elle les avait littéralement suppliés de ne pas faire cela. Mais eux se sentaient pris à la gorge. Andréa le comprenait mieux maintenant : eux aussi étaient des victimes du monstre.

Tante Jeanne était la seule qui l’avait défendu. Elle avait même fait un esclandre lors de son mariage, ce qui lui avait valu d’être ostracisée aujourd’hui. On la traitait de femme acariâtre, de vieille gribiche, de femme insupportable. Pourtant, Jeanne était la plus douce des femmes, la plus attentionnée qu’Andréa a connu. Aujourd’hui, elle payait le prix fort de son courage.

Lors d’une cérémonie de mariage, il y a toujours un moment où le curé demande si quelqu’un a des objections à l’union en cours. Jeanne s’était alors levée d’un bond et avait dit : « moi ». Il y eut alors une clameur dans l’église. Tout le monde était stupéfait de son audace. Certains, la petite minorité, enviaient son geste qu’eux-mêmes auraient voulu poser. Pour les autres, seulement la peur dominait. Lorsque Miller entendit la voix, il se retourna lentement, embrassa l’église du regard et fixa avec furie Jeanne qui tremblait de tous ses membres. Le curé ne savait plus quoi faire. C’était la première fois de toute sa carrière que quelqu’un s’opposait ainsi. Il s’apprêtait à dire quelque chose, lorsque Miller s’était tourné vers lui sans tenir compte de l’émoi de sa future épouse et lui avait dit. : « Continuez ». Le curé avait baissé la tête et repris son discours comme s’il ne s’était rien passé. Jeanne était alors sortie du banc, avait couru vers l’arrière de l’église et claqué la lourde porte en sortant. Le bruit s’était répercuté longtemps en écho.

Andréa et Jeanne bavardaient encore lorsque Pierre se pointa à l’improviste. Il avait son barda à la main, revenant certainement d’une autre tournée en mer. Il était sale, sentait le poisson et semblait fourbu. Lui-même ne s’attendait pas à voir Andréa apparaître.

— Salut le Français, dit la veuve qui l’avait vu le premier.

— Bonjour Pierre.

Pierre parut surpris et plutôt embarrassé. Il ne se présentait pas sous son meilleur jour et détestait cela. Ignorant la veuve Landry, il dit à Andréa.

— Bonjour, Andréa, ça fait longtemps ?

— Oui, c’est vrai. La dernière fois, je crois, c’était lorsque je faisais mes courses. Vous vous souvenez.

— Bien sûr, nous avons failli nous heurter avec nos caddies. D’ailleurs, n’est-ce pas cette fois-là que tu avais demandé de se tutoyer.

Andréa se souvenait avec bonheur de cette rencontre fortuite. Ils avaient parlé de tout et de rien, de la température, de la pêche qui était bonne cette année, de la beauté du paysage « boréal ». Pierre se demandait pourquoi il y avait si peu de fruits et de légumes. Andréa lui avait expliqué que l’on attendait encore le bateau d’approvisionnement. La conversation avait duré suffisamment longtemps pour soulever la suspicion des clientes autour d’eux. D’abord, on ne voyait jamais un homme seul faire ses courses. Ensuite, ces deux-là paraissaient coupés du monde tellement ils étaient absorbés par leur conversation banale.

Quand Pierre lui rappela cette promesse de tutoiement, le visage d’Andréa rosit. Elle lui dit.

— Oui c’est vrai. Et toi, ça va ?

Pierre était toujours en bas des marches et tint la rampe branlante afin de monter les marches.

— Oui, ça va. Pardonne ma tenue, je suis dégueulasse… et je pus.

— Oh tu sais, les odeurs de poisson, je connais.

— Oui, je n’en doute pas.

En disant cela, il leva la tête vers le beau visage d’Andréa. Il aperçut immédiatement la cocarde à l’œil. Rien ne sortit de sa bouche, mais ses mâchoires se serrèrent pour former un bloc solide. Ses yeux changèrent de couleur et de forme. Les deux femmes n’avaient sûrement jamais vu des yeux semblables. Ils passèrent d’un marron doux qui faisait son charme au noir dur comme du marbre du Lac-Saint-Jean. Andréa avait oublié de remettre ses lunettes fumées lorsque Pierre apparut, ce qu’elle s’empressa maintenant de faire. Mais c’était trop tard. Il avait vu l’œil tuméfié.

Plutôt que de dire quoi que ce soit, Pierre commença à monter en serrant tellement la rampe que son poing en devint blanc. La rampe tremblait de haut en bas, sur le point de céder sous la force de cet homme d’ordinaire si placide. Il regarda la rampe et dit à la veuve :

— Je vais la réparer tout à l’heure, madame Landry.

Il continua à monter les marches, toujours aussi en colère, et s’approcha doucement d’Andréa, le poing fermé tressautant le long de son corps.

— Je vais… je vais…

Andréa lui saisit le poing qui se détendit immédiatement. Elle s’entendit émettre un son : « Chut ! Chut ! »

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