Le LEGS D'ANDRÉA est un roman-feuilleton en 30 épisodes publié à raison d'un épisode par semaine. Afin de ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au blogue sous la rubrique « pour s'abonner ». Vous recevrez en primeur une notification chaque semaine. C'est gratuit ! Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique « Rattrapage ».

LEGS (épisode17 : Phil et ses révélations)

⁨Slottsparken allé⁩, Oslo @ Photo de Marcel Viau

Le café de Phil était froid maintenant. Il n’y avait pas touché. Zoé avait vidé son verre. Elle attendait qu’il continue.

— Vous ne m’avez pas répondu. Pourquoi Madame Andréa ne voulait-elle pas vous pardonner ?

— Vous voulez un autre café, dit Phil en éludant la question.

– Non merci.

— L’une des dernières fois où je suis allé au village, c’était pour revoir mes parents qui étaient tous les deux malades. J’avais évidemment une idée derrière la tête. Je voulais reprendre contact avec Andréa. Elle était seule maintenant. Je voulais renouer avec elle, reprendre là où nous nous étions quittés avant son mariage avec Miller. J’étais heureux. Enfin, j’allais lui déclarer mon amour, ce que je n’avais jamais osé faire auparavant : trop timide et elle hors d’atteinte. J’étais devenu plus sûr de moi. J’allais bientôt gagner honorablement ma vie, et ne passerait pas mes journées et mes nuits sur ces foutus bateaux de pêche pour un salaire de misère. Je pouvais lui offrir plus que cela… C’était sans compter sur ce maudit village avec ses commérages immondes. En descendant du bateau, mes bons amis se sont fait un plaisir de m’annoncer qu’Andréa sortait maintenant avec le Français. Non seulement s’affichait-elle avec lui, mais il avait emménagé chez elle ? Ils étaient ensemble maintenant. Et ils n’étaient même pas mariés, vous vous rendez compte. « Pas de chance, Phil », m’a lancé l’un de mes anciens camarades. Pas de chance. Il ne savait pas ce qu’il disait, le cave.

— Qu’avez-vous fait ?

Phil leva la tête et regarda Zoé. Il sembla hésiter à continuer.

— Vous n’avez peut-être pas à savoir tout ça, Zoé. Ces histoires ne vous concernent pas après tout. Vous êtes jeune, vous avez votre vie à vivre. Et tout cela, c’est du passé. Ce sont des histoires de vieux.

— Ça m’intéresse beaucoup au contraire, dit Zoé en pensant à l’importance que commençait à prendre sa grand-mère dans sa vie au moment même où elle allait la perdre.

— Andréa nageait en plein bonheur avec lui. J’étais incapable d’accepter de me voir une nouvelle fois évincé. Comment Andréa pouvait-elle me faire cela ? Elle le savait pourtant comment je l’aimais. Je n’en pouvais plus. Alors je suis allé chez elle cet été-là pour lui dire qu’elle se mettait en danger avec un tel homme. Et surtout, surtout, pour la première fois, je lui ai avoué mon amour. Pour une fois, je n’ai pas eu peur. Pour une fois, je n’ai pas été lâche. Le voulais qu’elle sache que j’avais changé, que je n’étais plus le petit froussard d’autrefois, que je m’étais pris en main, que j’étais prêt à l’accueillir auprès de moi. Quel naïf j’étais ! Oui quel naïf !

— Pourquoi dites-vous cela ?

— J’ai bien vu qu’elle était heureuse avec cet homme. Je l’ai bien senti. Et j’en fus désespéré. Je ne pouvais pas y croire. De plus, elle m’a fait l’affront de me demander si je voulais bien rester son ami. Son ami ! Elle n’avait rien compris. Rien.

— Ou peut-être avait-elle tout compris, au contraire.

Phil regarda Zoé avec un air de chien battu.

— Mais je l’aimais et elle m’aimait. Je le savais au fond de moi. Je l’avais toujours su. Elle ne l’avait pas encore réalisé, tout simplement. Alors… alors j’ai pris les moyens pour qu’elle le réalise.

— Qu’avez-vous donc fait ?

— Andréa devait sortir de son rêve éveillé avec cet homme. Elle devait comprendre qu’il n’était pas pour elle. Il allait la quitter tôt ou tard et elle serait encore plus malheureuse. Il n’était pas celui qu’il disait être. Elle devait connaître la vérité. Alors, j’ai pris les moyens…

Phil s’arrêta de parler. Il avait la bouche sèche. Zoé s’en rendit compte et elle lui dit qu’elle allait lui chercher un verre d’eau. Elle commença à prendre conscience de ce que ce petit homme frêle et intelligent pouvait être capable de faire. Pas avec ses poings, certes. Il était l’inverse d’une brute comme Miller. Mais de tels êtres peuvent faire bien pire quand ils sont acculés, justement parce qu’ils sont faibles et se sentent impuissants. Elle se rappelait comment sa mère était capable de la faire souffrir. Oh pas de coups de gueule ni règles trop rigides à respecter. Seulement quelques piques et petites remarques incisives. Parfois, Zoé aurait préféré qu’elle lève le ton plutôt que d’utiliser ces moyens insidieux qui allait la chercher là où ça faisait mal.

Zoé revint s’asseoir avec une bouteille d’eau. Phil la décapsula et en prit une longue gorgée. Pendant ce temps, Zoé le regarda, intriguée. Pourquoi cet homme sentait-il le besoin de déballer sa vie à une inconnue ? Elle n’aurait jamais fait cela, elle. Trop pudique ou trop fermée sur elle-même ? Elle n’était pas capable encore de répondre à cette question maintenant. Évidemment, cet homme semblait aussi seul qu’Andréa. Zoé était persuadée qu’il n’avait ni femme ni enfants. Il avait vécu tout ce temps avec une seule idée en tête : retrouver l’objet de son unique amour. Il y avait quelque chose de maladif dans cette attitude. Et comme tout obsessif, il avait besoin de raconter l’histoire de son obsession. Qui de mieux qu’une jeune femme inconnue qui avait réussi à toucher sa belle Andréa, ce que lui n’avait jamais été capable de faire.

— Ça va, monsieur Phil ?

— Oui, oui. Ça va. Un simple coup de pompe. Ça va aller.

Zoé resta là devant lui, à le regarder, se demandant s’il allait continuer à parler ou partir sans se retourner. Il semblait troublé.

— Comme je savais que l’amant d’Andréa était français, j’ai commencé par faire des recherches dans nos archives. Ces investigations étaient plus difficiles alors que maintenant, avec l’internet et les réseaux sociaux. J’avais bien quelques contacts parmi les policiers, mais ils n’étaient pas suffisamment bien placés pour que je leur demande une telle faveur. J’ai donc entrepris de feuilleter les journaux français de l’époque. Je connaissais l’année précise où le Français était arrivé au village. J’en ai déduit qu’il avait quitté son pays la même année pour venir directement ici. Ce n’était peut-être pas exact, mais c’était la seule piste que j’avais.

Cela m’a pris pas mal de temps, je commençais à désespérer jusqu’à ce que je tombe sur une photo. Un homme en veston cravate sortait de son entreprise, vraisemblablement harcelé pas les journalistes. Il se cachait une partie du visage. Je l’ai immédiatement reconnu. Le français avait une particularité qui était connue de tout le village : l’un de ses sourcils était barré en diagonal par quelques poils blancs. C’était bien lui. « Je te tiens », me suis-je dit. Il fallait en savoir plus, car l’article du journal était beaucoup trop sommaire.

J’avais vu sur la photo que l’entreprise d’où le Français sortait était située à Saint-Jean-de-Luz, une petite ville du sud de la France. J’ai décidé d’y aller. Il y a certains avantages à être journaliste dans un grand journal comme le mien. On profite parfois d’occasions que d’autres n’ont pas. Nous avons régulièrement des propositions de la part de nombreux pays pour aller faire des reportages toutes dépenses payées. Nous savons tous que c’est une forme de publicité déguisée, mais nous nous y plions de bonne grâce. Certes, on nous laisse libres d’écrire ce que nous voulons, mais les commanditaires savent pertinemment que nos reportages seront positifs. Bref, j’avais découvert une demande de la part de la France pour visiter le Pays basque français. Je me suis porté volontaire.

Zoé trouvait ce récit passionnant. Elle avait ses raisons plus que la simple curiosité. Phil avait retrouvé les traces de son grand-père. Zoé avait fait des calculs à partir de l’âge de son père. Eliott ne pouvait pas être le fils de Miller. C’était impossible. Il n’y avait qu’une conclusion possible : il était le fils de Pierre.

Phil continua son récit.

— J’ai pris l’avion et je suis descendu à Paris, une ville magnifique que je n’ai pas pris assez de temps pour visiter. Je n’étais pas là pour ça. J’ai pris le train jusqu’à Biarritz, loué une automobile pour faire une tournée de la région. C’était mon objectif officiel. J’ai visité Bayonne pour son jambon et Espelette pour son piment. Je suis allé jusqu’à Saint-Jean-Pied-de-Port, une ville mythique sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. J’ai pris des notes bien sûr, mais le cœur n’y était pas. J’ai terminé mon périple à Saint-Jean-de-Luz. J’ai réussi à interroger plusieurs personnes au sujet du Français. Il avait été une figure de proue de la région. Et il avait laissé des souvenirs amers. Son nom n’était pas Pierre Ségal, mais Peio Loyola.

Zoé était fascinée par cette découverte. Il lui restait encore tant de choses à connaître sur son passé, un passé qui lui avait échappé presque complètement jusqu’à maintenant. Elle commençait à ressentir ce besoin vital de retrouver ses racines. Cela lui avait manqué, elle le comprenait maintenant. Pourquoi se sentait-elle si seule ? Elle n’avait pas réussi à se l’expliquer jusqu’à maintenant. Peut-être que les réponses allaient venir ?

— Avez-vous raconté cette histoire à Madame Andréa ?

— J’avais rapporté des extraits de journaux et des photos. J’avais même retranscrit plusieurs témoignages de gens qui l’avaient connu. Je voulais lui donner des preuves. Je voulais qu’elle me croie. Je lui ai tout raconté… pour mon malheur !

— Comment ça ? Pourquoi aurait-elle été contrariée de connaître la vérité sur Pierre, sur Peio ?

— Parce que… parce que… Je ne l’avais pas compris jusqu’alors… Elle ne voulait pas connaître la vérité sur lui. Elle voulait vivre le moment présent et ne rien devoir au passé.

— Ce n’est pas suffisant, il me semble, pour qu’elle vous rejette ainsi.

 — C’est qu’il n’y avait pas que cela. J’avais découvert au sujet du Français des choses pas très catholiques. Il n’était pas dans les bonnes grâces des gens du coin, c’était le moins que l’on puisse dire. On lui en voulait pour ce qui s’était passé, pour ce qu’il avait fait et surtout ne pas fait. Comme je le pensais, il n’était pas celui qu’elle croyait… Et je l’ai dit à Andréa.

— Comment a-t-elle réagi ?

— Je me souviendrai toujours de ce moment. Il est resté gravé là. Nous étions en hiver. J’étais revenu voir mes parents. J’avais en main le dossier complet, résultat de mes recherches, pour le remettre à Andréa. Je suis allé la voir pendant que le Français était absent. Je lui ai tout révélé, dans tous les détails. Elle en a été choquée, bien sûr. J’ai été un moment persuadé qu’elle se détournerait de lui et qu’elle me remercierait de lui avoir révélé la vérité. Ce n’était qu’une question de temps avant qu’elle ne me tombe dans les bras.

— Ce n’est pas ce qui s’est passé ?

— Tout le contraire. Elle m’a giflé si fort que j’en ai perdu mes lunettes. Je n’en croyais pas mes yeux. Son Français était un imposteur et elle se vengeait sur le messager. J’ai essayé de m’expliquer, mais elle m’a foutu à la porte en m’insultant. Elle m’a crié qu’elle ne voulait plus jamais me revoir… et qu’elle ne me pardonnerait jamais.

Phil était maintenant effondré dans le fauteuil. Zoé le trouva tellement triste et désemparé. En même temps, elle ne le comprenait pas. Pourquoi avait-il fait cela ? Pensait-il vraiment récupérer sa bien-aimée de cette façon ? En fait, Phil était tellement jaloux qu’il a utilisé les seuls moyens qu’il connaissait pour détruire son adversaire. Il ne pensait pas à elle en faisant cela. Il pensait plutôt à lui. C’était en réalité un égoïste. Zoé comprenait la réaction d’Andréa. Elle avait vu clair dans son jeu.

Phil ajouta.

— Allez-vous dire à Andréa que je suis là, que je l’attends ?

— Je lui dirai.

— Je vous remercie. Vous êtes une jeune fille charmante. Au fait, vous semblez avoir établi un lien particulier avec elle. C’est du moins ce que les gens ici m’ont dit à votre sujet. Vous avez pu entrer en contact avec elle plus que tous les autres bénévoles avant vous. Comment avez-vous fait ?

— Oui en effet, j’ai un lien particulier avec elle. C’est ma grand-mère.

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