Le LEGS D'ANDRÉA est un roman-feuilleton en 30 épisodes publié à raison d'un épisode par semaine. Afin de ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au blogue sous la rubrique « pour s'abonner ». Vous recevrez en primeur une notification chaque semaine. C'est gratuit ! Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique « Rattrapage ».

LEGS (Épisode 20 : Le tribut de Peio)

Oslo@Photo de Marcel Viau

Méduse était en pleine expansion. Peio avait de nouveaux projets d’achat de camions et d’agrandissement de ses entrepôts. Il visait le développement de son entreprise vers l’Espagne et vers l’Allemagne. Rien ne pouvait l’arrêter, surtout pas les timides manifestations qu’il rencontrait parfois lorsqu’il venait au bureau. Des socialistes qui voulaient syndiquer ses travailleurs. Peio se demandait bien pourquoi. Ses employés étaient bien traités. Ils ne voulaient rien de plus, même si l’on disait le contraire chez ses adversaires politiques : ils étaient sous-payés, pas de pensions, n’avaient pas suffisamment de protection sociale contre un éventuel coup du sort, etc.

Peio se voyait lui-même comme un bon patron. Il lui semblait que ses employés étaient tous contents de le voir lorsqu’il venait les rencontrer parfois, pas souvent il est vrai. On le saluait avec un sourire. Il leur disait des mots d’encouragement. Oui, ils étaient heureux de le voir. Mais très franchement, on ne peut pas dire qu’à cette époque, c’était le sort de ses employés ni même de son entreprise qui le préoccupaient le plus. Méduse était devenue sa vache à lait personnelle destinée à lui fournir en permanence et en abondance de quoi alimenter son train de vie extravagant. Il considérait que tout cela lui était dû, comme un droit inaliénable. Il était né sous une bonne étoile et suivait le chemin tracé par la Voie lactée, comme sa mère l’avait prophétisé jadis.

Un jour, il reçut une sorte d’avertissement, comme un éclair soudain et fugace dans un ciel bleu sans nuages. Comme d’habitude, il était allé danser au Cascarot, une discothèque à la mode à Biarritz. La musique était infernale, les lumières kaléidoscopiques créaient une ambiance hallucinée. Les corps sautaient sur place, entassés les uns sur les autres. Peio en était déjà à sa dose limite de cocktails et il commença en avoir marre. Les deux filles qui l’encadraient rivalisaient de minauderies en espérant que l’une d’elles serait choisie. Mais Peio décida de partir seul.

Il s’approcha lentement de sa voiture en se demandant s’il n’avait pas trop bu pour conduire lorsqu’il entendit une voix derrière lui. « Hé Mec ! ». Il ne se retourna pas, persuadé que l’interpellation ne s’adressait pas à lui : « Hé mec. C’est à toi que je parle ». Alors, Peio vira les talons et aperçut dans l’ombre celui qui lui parlait. C’était un clochard assis par terre le dos appuyé sur un muret. Il était sale et pouilleux, habillé d’un long manteau pouvant sans doute le tenir au chaud l’hiver, mais qui était nettement moins approprié pour cette saison. Il était barbu, hirsute, pas vraiment attirant.

— T’as une clope ? File-moi une clope.

Peio resta sur place pendant qu’il lui parlait, ne sachant trop comment réagir. Il avait l’habitude de voir ces mendiants dans certains quartiers où il allait. Jamais il ne se serait arrêté pour eux. Mais ce soir, allez savoir pourquoi, le type l’intrigua. Il sortit trois cigarettes de sa poche et s’avança vers lui, l’odeur le guidant.

Arrivé tout prêt du clodo, il lui présenta ses cigarettes.

— Je t’ai demandé une clope, pas trois.

Le clodo prit l’une des cigarettes, la posa sur ses lèvres et attendit. Peio resta figé.

— Et alors ! T’as du feu ?

Peio, comme s’il se réveillait, sortit son briquet en or et alluma la cigarette. En s’approchant du visage de l’homme, il put observer ses yeux. D’habitude les alcooliques finis ont les paupières lourdes et les yeux éteints. Mais pas celui-ci. Ses yeux brillaient littéralement dans le noir et ils le fixaient avec intensité.

— Il est l’heure…, lui dit le clodo comme s’il lui donnait un ordre.

Peio le regarda sans comprendre, se demandant ce qui se passait. D’habitude si sûr de lui, il se sentit — il ne savait trop comment dire — « vulnérable » en présence de ce mendiant. Pourtant, rien ne prédisposait cet individu à lui faire cet effet. Rien. Et Peio n’avait jamais été homme à se laisser intimider par quiconque. Normalement, il serait reparti sans demander son reste. Pourquoi avait-il plutôt décidé de rester ?

— L’heure de quoi ?

— Il est l’heure que tu paies ton tribut au roi.

— Qu’est-ce… c’est quoi ce… ce roi ? balbutia-t-il.

— Bien oui, le roi. Il faut que tu paies maintenant.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— C’est le roi qui t’a mis sur le trône. En retour, tu lui dois un cadeau.

— Un cadeau ? Quel cadeau ?

— Un cadeau de roi : une tête.

Peio était désemparé par cette conversation de plus en plus surréaliste. Qui était ce type ? Et pourquoi lui disait-il de telles choses ? Un illuminé qui apostrophait de la même façon tous ceux qu’il voyait ? Pourtant, il semblait s’adresser spécifiquement à lui, à lui seul, comme s’il le connaissait intimement. Pendant une fraction de seconde, Peio pensa que ce clodo était descendu de la voûte céleste pour lui parler. Pourtant, ce ne pouvait pas être le cas. Il avait sûrement trop pris de cocktails.

— Une tête ? Une tête de quoi ? demanda stupidement Peio

— La tête du monstre.

— Un monstre ?

— Celui que tu as créé.

— J’ai créé un monstre, moi ?

— Oui et tu ferais bien de la lui couper, la tête. Il faut payer ton tribut au roi.

Peio décida que le jeu était terminé. Il jeta un dernier regard sur le mendiant qui le fixait toujours. Il tourna ensuite sur lui-même et s’approcha rapidement de son auto sport. Arrivé tout près, il se retourna machinalement pour jeter un dernier coup d’œil au clodo. Il constata, surpris, qu’il n’était plus là. Peio jeta un regard à la ronde afin de tenter de l’apercevoir, sans succès. Il n’était vraiment plus là, il avait disparu, comme s’il n’avait jamais existé.

Peio secoua la tête en souriant. Il se dit qu’il avait sûrement rêvé cette rencontre. C’était même certain. Il avait trop pris de cocktails. Il s’apprêta à prendre ses clés dans sa poche lorsqu’il sentit quelque chose dans sa main. Il la leva vers lui, puis l’ouvrit. Il regarda longuement ce qu’il tenait.

Il y avait là un briquet et deux cigarettes. Seulement deux.

Peio oublia cet incident jusqu’au jour où les événements se précipitèrent. Cela avait commencé par quelques actes isolés de vandalisme sur ses camions. Il n’y avait pas pris garde au début, certain que c’était ces foutus socialistes. Croyaient-ils vraiment qu’on lui ferait peur ? Il avait rapporté ces faits à la police sans plus s’en préoccuper.

Ensuite — c’était plus sérieux —, une compagnie bretonne spécialisée aussi dans le transport réfrigéré, Céto et cie, était récemment venue s’installer dans la région. De prime abord, il n’y avait là qu’un fait des plus banal. Céto avait acheté un petit entrepôt abandonné et l’avait rénové. Personne n’avait vu plus de deux ou trois camions sur le parking, rien à comparer à la flotte de la trentaine de semi-remorques de Méduse.

Peio ne s’inquiéta pas jusqu’à ce qu’il prenne des renseignements sur la compagnie. C’était en fait l’une des plus grosses entreprises de transport de Bretagne dans ce créneau. Sûr de lui comme il l’était, il n’avait jamais pris la peine de s’informer des entreprises qui pouvaient lui faire du tort. Et là, c’était bien le cas. La stratégie de Céto était toujours la même. Elle s’installait dans une région côtière en faisant profil bas. Elle se constituait lentement un réseau local en cassant les prix. Quand le poisson était ferré, elle prenait rapidement de l’expansion. Peio ne s’était pas méfié, mais Céto en était déjà rendu à un point de non-retour.

Rien ne sembla ébranler la confiance de Peio en sa bonne étoile. Il ne voyait rien tout en continuant comme avant, plus qu’avant même, à dépenser sans compter, séjournant dans les meilleurs hôtels d’Ibiza ou perdant des sommes astronomiques à Monte-Carlo. Il délaissa de plus en plus la gestion quotidienne de Méduse aux mains de ses comptables et de ses avocats.

Puis un jour, il reçut un coup de fil de sa banque. On lui annonça que son découvert était beaucoup trop élevé. On lui demanda de rembourser ses dettes dans les plus brefs délais. Lorsque Peio s’assit avec ses comptables pour examiner la situation, il prit conscience de l’état catastrophique des finances. Méduse était au bord du gouffre. Pour la première fois de sa vie, Peio fut confronté à une situation qu’il ne pouvait pas contrôler et il dû demander des conseils, ce qui le répugnait au plus haut point. Il fallut engager un expert afin d’effectuer un audit qui lui révéla l’état de sa situation : elle était désespérée. Même s’il réduisait la taille de l’entreprise en vendant certains actifs, en licenciant des employés et en réduisant drastiquement son niveau de vie, il était sans doute trop tard.

La nouvelle commença à se répandre. Méduse avait le cou dans la guillotine et ce n’était qu’une question de semaines, voire de jours, avant que la lame tombe. Les fournisseurs se bousculèrent au bureau pour se faire payer. Les employés qui le croisaient lui demandèrent avec des visages inquiets :

— M. Loyola, c’est vrai ce qu’on dit : Méduse va déposer son bilan ?

Peio s’efforça de calmer tout le monde en disant que c’était une mauvaise phase normale dans une entreprise en expansion, qu’il fallait être patient et surtout ne pas cesser de se battre pour la compagnie. « Ensemble, nous allons y arriver », disait-il avec une conviction feinte. Il est vrai qu’il avait toujours été un beau parleur. Il maîtrisait bien les fibres sensibles autant des consommateurs que des fournisseurs ou des employés. Mais il était inquiet. Et surtout un sentiment nouveau s’insinua chez lui qu’il n’avait jamais connu auparavant : la peur.

Toutefois, Peio ne reconnut pas cette peur en lui, tout simplement parce qu’elle était inavouable. Il n’en resta pas moins qu’elle le faisait hésiter sur les actions à prendre et surtout sur ses propres capacités à relever le défi. Lui qui avait toujours cru aveuglément en lui, il était en train de comprendre que cette confiance démesurée n’était peut-être qu’un leurre soigneusement entretenu par sa mère. L’idée qu’il s’était toujours faite de son destin éclatait en mille morceaux.

Son orgueil démesuré lui fit se chercher des excuses. C’était cette compagnie de merde qui ne jouait pas franc-jeu. C’était ses employés qui n’étaient pas suffisamment productifs. C’était les banques, ces requins, qui étaient trop pressées et trop gourmandes. Personne ne disait rien quand ils s’en mettaient plein les poches. Maintenant, ils étaient tous à l’affût de sa débandade. De petits diablotins venaient même lui souffler à l’oreille : « ne te laisse pas entraîner dans la chute. Va-t’en loin et laisse tout cela derrière toi ». Il était horrifié par cette idée qui allait à l’encontre de tous ses principes. Il leur répondait alors : « Je ne suis pas un lâche. Je suis Peio, celui que les étoiles ont désigné pour faire de grandes choses. Je ne m’enfuirai pas et j’affronterai mon destin. »

Jamais il n’avait été si abattu que le jour où son frère Iban lui tomba dans le bras en pleurs. On venait de lui apprendre que sa prochaine tournée à Rungis serait la dernière.

— Ce n’est pas vrai, Peio. Dis-moi que ce n’est pas vrai. Tu avais promis. Tu te souviens ? Tu avais promis.

— Calme-toi, Iban, calme-toi ! Je suis vraiment désolé. Vraiment désolé. Je ne peux rien y faire. Je suis pris à la gorge.

 — Mais tu peux tout faire, mon grand frère. Je le sais.

— Non, Iban, je ne peux plus rien faire. Nous allons fermer boutique dans quelques jours.

Peio était si triste de voir pleurer sur son épaule, ce grand gars baraqué. Peio en avait les larmes aux yeux. Son pauvre frère, dans son si simple raisonnement, se sentait trahi par lui. Et pourtant, il ne lui en voulait pas. Il avait encore un espoir que Peio puisse transformer la situation. Il pouvait tout.

— Ce n’est pas possible Peio. Ce n’est pas possible. Qu’est-ce que je vais devenir ?

— Tu trouveras autre chose, Iban. Tu es un bon conducteur de camion. Tout le monde le sait.

Iban le regarda alors d’un air si désespéré que Peio baissa les yeux.

— Non Peio, je ne pourrai jamais trouver un autre travail. Jamais.

Puis il partit pour sa dernière tournée à Rungis sans même le saluer. Peio ne le savait pas encore, mais ce jour-là avait été décisif pour lui.

La faillite de Méduse avait été déclarée deux jours plus tard. La tête du monstre venait de tomber.

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