Un conte de Noël (ou presque!) L’amour excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout. Car si nous voyons l'autre ici-bas comme dans un miroir, il arrivera un jour que nous le découvrirons face à face. Alors seulement nous connaîtrons la vérité. Et nous en resterons subjugués.

À vau-l’eau

Fall Castle

Il était une fois un roi qui s’appelait Ignatius. Il habitait un vaste château traversé par un fleuve impétueux au sommet d’une montagne. Il y vivait seul avec sa fille adorée, la princesse Yolanda. Elle était tout pour lui depuis qu’il avait perdu en couche sa bien-aimée, la reine. Le roi Ignatius était bon et bienveillant pour tous. Le royaume vivait des temps paisibles.

Un jour, la belle princesse fut enlevée par un méchant magicien qui la transforma en biche et l’envoya vivre dans la forêt profonde. Personne ne pouvait y accéder, hormis son gardien, un être immonde avec des yeux tout le tour de la tête.

Le roi Ignatius pleura amèrement la disparition de sa Yolanda. Il envoya ses serviteurs par toute la ville pour la chercher. Il lança des expéditions au-delà des montagnes sacrées pour la retrouver. Rien n’y fit. Pas de princesse. Personne ne savait où elle était. Et il continua à pleurer de plus belle.

Or, il y avait dans le royaume une fée appelée Isis. Cette fée était bonne. Sur ses conseils, le roi avait fait construire son château au-dessus du grand fleuve. La fée lui avait demandé d’en être le gardien pour toujours. Et le roi Ignatius n’avait jamais failli à sa parole. Il avait toujours défendu son fleuve contre ceux qui voulaient le réduire ou le détourner.

Pour la première fois depuis la construction du château, le roi fit appel à la fée Isis. Il l’implora de l’aider à retrouver sa Yolanda. Il lui dit comment il lui avait toujours été fidèle. Il la supplia pendant des jours et des jours jusqu’à ce que la fée lui apparut une nuit. Elle avait pris le roi en pitié. Or, il était impossible à la fée Isis d’aider le roi, car elle devait rester à la même place sous le château. Un sort l’empêchait de se déplacer au-delà de ses hauts murs.

Cependant, elle pouvait faire une chose, mais cela ne plairait sûrement pas au roi. Après qu’Ignatius eut insisté pour en savoir plus, la bonne fée lui apprit qu’elle avait le don de transformer les êtres vivants en gouttelettes d’eau de son fleuve adoré. Le fleuve coulant partout dans le pays et au-delà, il pourrait ainsi faire des recherches là où les autres ne pouvaient pas aller. Comme il s’empressait d’accepter, la fée Isis le mit en garde :

— Si vous faites cela, vous ne pourrez jamais redevenir un humain.

— Mais il est possible que je retrouve ma fille, n’est-ce pas?

— C’est peut-être le seul moyen d’y arriver.

— Alors j’accepte.

— Vous perdrez votre royaume sans être certain de retrouver votre gentille princesse. Êtes-vous prêt à cela?

Le roi Ignatius était triste, car ce n’était pas la perte de son pouvoir ou de sa richesse qui le faisait hésiter. Mais son peuple comptait sur lui pour faire prospérer le royaume.

— Je suis prêt à tout sacrifier du moment que je peux la revoir encore une fois.

— Vous savez qu’elle ne vous reconnaîtra sans doute pas. Vous ne pourrez pas non plus la serrer dans vos bras.

Le roi était encore plus triste d’entendre cela. Il ne pouvait cependant hésiter à saisir la dernière chance de revoir sa gentille princesse.

La décision fut prise. La fée agita de toutes ses forces le fleuve sous le château et aussitôt, le roi disparut dans la cascade bouillonnante tombant de la falaise.

Il parcourut de nombreux paysages encore longtemps, anonyme parmi les anonymes gouttelettes du fleuve impétueux. D’où il était, il pouvait observer son royaume qui s’en allait à vau-l’eau, perdu sans son roi. Il ne pouvait que s’en désoler. Mais il avait pris sa décision et elle était irrévocable. Il allait retrouver sa Yolanda.

Un jour, à la faveur d’un ouragan terrible qui dévasta le royaume, de nouveaux lits se sont formés. Un de ceux-là l’intéressait grandement. Une petite rivière inconnue jusqu’alors s’était mise à couler dans la forêt profonde. Cette forêt n’avait jamais été explorée par les humains tellement elle mettait l’effroi dans leur cœur. Mais une petite rivière, toute simple, ne pouvait rien attendre de mal de ce lieu.

Le roi Ignatius, gouttelette parmi les gouttelettes, prit tous les moyens pour se diriger dans ce filet d’eau. Il y parvint à force de jouer du coude — si l’on peut parler ainsi d’une goutte d’eau. Il se faufila si bien qu’il finit par s’enfoncer progressivement au cœur de la forêt, là où la lumière ne perce presque plus à travers l’épais feuillage des arbres centenaires.

C’était vraiment un lieu effrayant, rempli de rochers noirs et sombres et de ronces noueuses. Il y régnait une odeur malsaine de terre humide et de feuilles pourries. Un brouillard courait en lames à quelques centimètres du sol, ne permettant que de rares éclaircies. Le roi n’y voyait pas grand-chose, c’est certain. Il avait beau regarder à la ronde, tout ce qu’il apercevait n’était que ruine et ravage.

Il commençait à se décourager de ne jamais voir quelque être vivant, jusqu’au jour où il entendit du bruit tout près de son rivage. Une bête se faufilait à pas furtif à travers les fourrés. À peu près au même moment, la rivière se calma jusqu’au point où il n’y eut plus aucun remous ni aucune ride. Toutes les gouttelettes s’étaient donné le mot — si l’on peut dire —, pressentant qu’un événement allait se produire.

Il vit enfin sortir une bête du sentier sombre. Une biche, toute belle, toute fragile, venait se désaltérer dans le ruisseau nouvellement formé. Elle s’approcha, puis s’arrêta à quelques mètres de la rive. Elle regarda longuement l’onde et des larmes apparurent au coin de ses jolis yeux noirs. La biche s’approcha encore un peu et se mit à frapper le sol de son sabot. Le roi Ignatius, en l’observant, comprit que ses ruades n’étaient pas de simples coups au hasard. La biche traçait quelque chose sur le sol meuble. Systématiquement. Elle écrivait. Oui, elle écrivait un mot. Le roi s’approcha au plus près de la rive afin de lire la trace.

Il resta pendant un long moment interdit, paralysé. Toute la rivière se figea jusqu’à devenir miroir.

Le mot qui était écrit était : « Yolanda »

Il aurait voulu crier : « Malheureux que je suis. Es-tu bien ma fille que j’ai cherchée partout sur la terre? » Mais rien ne sortait de sa bouche, car il n’en avait pas. La biche se mit à gémir doucement, comme si elle avait compris son père.

— Malheureux que je suis, répéta-t-il. Tu ne peux pas parler, mais j’entends tes longs soupirs montés de ton cœur.

La jolie biche continua à jeter des larmes.

— Pardonne-moi ma fille. Je n’ai pas été présent pour toi. Trop de choses m’occupaient l’esprit. Je n’ai pas vu que tu changeais. Je n’ai pas compris. Je faisais des projets pour toi, mais ce n’était pas les tiens. Je t’ai perdu par ma faute.

La biche s’avança encore. Puis elle s’allongea tout près, tout près, jusqu’à toucher l’eau de ses sabots. Elle pencha son beau museau vers l’onde et vit son image se refléter sur la surface miroitante.

— Nous resterons toujours ensemble maintenant. Toujours.

Les yeux de la biche se firent velours. Ses sabots effleurèrent les flots avec douceur. Son col se releva avec fierté.

Elle ne quitta plus jamais la rivière.

Et l’herbe se mit à pousser à la place des gravillons. Et les ronces devinrent des roses. Et les arbres reverdirent. Et les rochers se changèrent en or. Et le ciel se fit éclatant de lumière.


© Supra, reproduction d’un dessin numérique de Christophe Viau : Fall Castle


 

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3 réflexions au sujet de “À vau-l’eau

  1. Dans une perspective jungienne, le roi en tant que personnage dans les « contes de fées », comprendre les contes où la magie opère et où les miracles entrent en jeu, le roi dis-je représente essentiellement le Moi, l’instance consciente responsable du Royaume, c’est-à-dire de l’ensemble de sa vie.

    Cependant, le roi, s’il perd contact avec son Anima, son âme, ce qui l’anime et dans le cas d’un homme la partie féminine de lui-même, il devient profondément malheureux. Il ne peut faire le deuil de cela sans mourir ou devenir Chose, ce qui n’est guère mieux. Le roi part donc à la recherche de sa fille bien-aimée, son Anima, sa Yolanda, une figure féminine essentielle dans sa vie. Il est prêt à tout risquer pour la retrouver et se soumet à une folle aventure qui consiste à chercher une aiguille dans une botte de foin, pire : une goutte d’eau dans l’océan. Une telle folie n’est pas toujours couronnée de succès mais notre roi est courageux et, surtout, il a une foi inébranlable dans cet amour qui le transporte, le Soi bienveillant de la fée Isis (pas n’importe quelle fée puisqu’elle porte un nom prestigieux, la fée étant la toute-puissante figure maternelle, celle qui a une baguette magique et des pouvoirs),fée Isis qui lui a proposé ce voyage insensé.

    Le Roi lui fait confiance et abandonne sa supériorité, son royaume, des sujets et surtout son château en surplomb de la vie, pour aller se fondre dans la masse des gouttelettes océanes – dans l’Infini à la limite – afin de retrouver cette partie indispensable de lui-même. Il redevient personne. Il se sacrifie en tant que Roi.

    Mais la magie opèrera et le roi redeviendra à nouveau « une » personne, une personne complète cette fois c’est à dire pleinement consciente, quand sa fille, la biche, viendra boire en sa présence et l’absorber en elle à tout jamais. Voilà que le Roi, qui n’est plus roi, a trouvé le bonheur…dans une union quelque peu incestueuse, disons-le, mais en même temps d’une grande pureté et d’une grande abnégation. Voilà mon commentaire qui, je l’espère ne t’offusquera pas.

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