Il y a parfois des situations si terribles qu'elles nous apparaissent sans issue. Nous posons des gestes irréparables qui nous poursuivent jusque dans la tombe. Aurions-nous pu faire autrement? Sur le moment, nous ne le pensons pas. Par la suite, il nous faut survivre en espérant être sauvés. Encore faut-il croire le salut possible.

Briser le cercle

3.Negati AffirmatioIl arrive que l’on entende des histoires troublantes. Certaines vous hantent longtemps. Nul ne sait pourquoi. On tente de comprendre, on s’acharne, on vire l’affaire dans tous les sens, et on n’y arrive tout simplement pas. Ce fut mon cas il y a quelque temps. Pourtant, l’histoire frôlait le fait divers qui serait passé inaperçu si mon ami Jason ne me l’avait racontée. Il y en a tant, de ces faits divers, tous plus ou moins déroutants. On les lit dans les journaux, puis on les oublie. Pourquoi alors est-ce que je n’arrive pas à oublier celui-là?

Jason est un vieil ami, depuis très longtemps même. Jason est pasteur. Nous ne nous voyons pas souvent, il est vrai, chacun étant pris par son travail. C’est toujours lui qui m’appelle. Alors, nous décidons de nous payer une bonne bouffe dans un bistro agréable où nous passons des heures à causer, jusqu’à ce que le serveur finisse par nous inviter poliment à lever le camp. Bref, nous prenons le temps de nous donner des nouvelles ou de refaire le monde, selon notre état d’esprit du moment. Mais aussi nous nous racontons des histoires. Surtout Jason, en fait. Ma vie à moi est plutôt terne, mais lui, comme pasteur qui en voit tant, il a toujours des choses à raconter. On se réfère à lui, on a confiance en lui, on lui fait des confidences. Comme il a une mémoire d’éléphant, il profite de nos rares retrouvailles pour me raconter.

La plupart du temps, ses récits sont pleins d’humour. Il a le don de déceler les travers des gens et de les faire ressortir. Ce n’est jamais méchant, mais tellement drôle. Il est au courant de nombreux secrets aussi. Un jour, je lui ai demandé s’il avait le droit de me dire tout cela : « vous n’avez pas une sorte de secret de confession? » Il m’a répondu en s’esclaffant : « tu me prends pour un de ces papistes? Et puis, je te raconte bien ce que je veux te raconter. »

Donc, la dernière fois que nous nous sommes vus, comme à son habitude, Jason m’a raconté une histoire. Mais cette fois, il était très sérieux, même triste. Il semblait affecté par un événement qui le touchait profondément. Il n’y a pas si longtemps, il avait rencontré une femme qui l’avait marqué. Il n’avait jamais osé en parler jusqu’à maintenant. Or, il avait appris sa mort récemment et tout lui est revenu d’un coup.

C’était une femme exceptionnelle, me dit-il. Elle était très belle, d’une beauté naturelle, sans apprêt. Elle se maquillait à peine. Des yeux noirs et les cheveux long et bouclé, noirs également. Le genre de femme dont on tombe amoureux, tu vois. Si je n’avais pas été marié, j’aurais été tenté de succomber à son charme. Pourtant, elle n’avait rien d’une séductrice. Plutôt, elle ne jouait aucunement sur sa séduction. C’était le genre de femme qui inspirait le respect. Elle avait une façon de te regarder qui te faisait garder tes distances.

Elle n’était pas d’ici. Elle venait de l’un de ces pays du Moyen-Orient : la Géorgie, l’Arménie ou un pays qui se termine en – stan. Tu vois à peu près? Elle s’appelait Madeleine, mais ce n’était pas son vrai nom. Elle disait en avoir changé en arrivant au pays, le sien étant trop difficile à prononcer pour nous. Mais je n’ai jamais cru à cette version. Il y avait autre chose. Je l’ai appris par la suite tout au long de nos conversations. Car, nous nous sommes vus plusieurs fois.

Je dirigeais alors un Centre de réfugiés appartenant à l’Église dont j’étais le pasteur. Notre but était de recevoir sans poser de question tous ceux qui voulaient nous rencontrer. Nous étions un peu leur bouffée d’air frais face à l’appareil gouvernemental qui n’en finissait plus de vouloir en savoir plus sur leur passé. On les pressait de questions jusqu’à ce qu’ils répondent. Or, la plupart voulaient oublier, le plus vite possible. Pour se refaire une nouvelle vie.

Madeleine était une femme instruite, cultivée. Elle parlait relativement bien l’anglais et encore mieux le français, en plus de sa langue maternelle bien sûr. Il me semble avoir saisi (parce que sur bien des points, elle restait délibérément vague), il me semble donc avoir saisi qu’elle avait été enseignante ou professeure même, dans une université. Je ne l’ai jamais su de toute façon. Elle était arrivée au pays quelques années auparavant. Elle n’avait pas encore sa nationalité, mais les démarches étaient en cours et le processus se passait bien. Ce n’était pas pour cela qu’elle était venue au Centre. Non, ce n’était pas pour ça.

Elle avait besoin de parler, de parler à un inconnu. Elle voulait se soulager d’un fardeau. Et ce fut long avant d’arriver au point crucial. Je me suis contenté de l’écouter patiemment. Madeleine était très vive d’esprit; elle savait aussi cacher ses intentions. En discourant, elle utilisait tout un lot de métaphores et de digressions, ce qui exigeait de moi une concentration extrême pour arriver à garder le fil rouge. Comme la plupart des Orientaux, elle savait raconter pour maintenir l’attention de son interlocuteur. J’en avais connu plusieurs comme elles (pas comme elle, elle était unique), mais plusieurs réfugiées de cette région du monde. Ils avaient tous ce don de conteurs, sans exception.

Bref, elle avait besoin de me parler et je l’ai écouté. Au début, rien de plus banal dans son parcours. C’est-à-dire rien de plus banal pour quelqu’un comme moi qui frayait quotidiennement avec des réfugiés. Elle venait d’un pays en guerre. Une guerre civile, je crois. Des groupes se battaient contre d’autres groupes et on arrivait parfois à ne plus savoir pourquoi : de vieilles rivalités, des vengeances tribales dont le souvenir se perdait dans la nuit des temps. Puis venaient se mêler à cela les religions. Pour Madeleine, les religions n’étaient qu’un prétexte à la guerre et non un objectif. Elle n’était pas croyante, du moins pas croyante dans le sens traditionnel du mot. Et cela m’a étonné au début, sachant de quelle région du monde elle venait. N’étaient-ils pas tous plus ou moins religieux dans ce coin-là? Comme tu le vois, on ne finit jamais d’affronter ses préjugés et d’en découvrir de nouveaux.

Ils ne savent plus pourquoi ils se battent, m’a dit Madeleine. Ces hommes portent en eux le goût du sang, de la vengeance, de la mort. Vous savez, Jason, il y a de la sauvagerie dans ce pays. Et la barbarie est profondément ancrée dans le cœur de ces hommes. Une espèce d’instinct viscéral qui ne les quitte jamais. Ils se jettent dans la bataille sans une once de regret, sans même réfléchir. Ils font sauter leur bombe aveuglément, obéissant à je ne sais quel ordre primordial. Je n’en pouvais plus. Je n’en pouvais plus. Et nous, les femmes, nous attendons que les hommes reviennent. Nous nous en occupons, nous les soignons, nous leur faisons des enfants que nous élevons pour qu’ils deviennent de futurs guerriers. C’est un cycle sans fin, un cercle infernal. Je n’en pouvais plus.

Madeleine avait quitté son pays au plus fort de la guerre. Parce qu’elle avait de l’argent de famille, elle a pu suivre les canaux normaux de l’immigration. Pas de bateaux perdus en mer pour elle. Pas de passeurs véreux. Pas de parcage dans des enclos si elle arrivait à survivre. Elle est venue ici par avion, comme tout le monde. Elle a montré ses papiers et est entrée dans le pays, comme tout le monde. Sa situation était somme toute beaucoup plus avantageuse que la plupart des autres réfugiés.

J’ai voulu ce qui m’arrive, m’a-t-elle dit. J’ai accepté sans regret de quitter ma famille, mon mari, ma maison, mon pays. Je n’en pouvais plus. Je suis libre maintenant. Oui, je suis libre.

C’est à ce moment précis qu’il y eut un tournant dans nos conversations. Pour la première fois, elle était devenue émotive. Je la sentais prête à fondre en larmes ou à exploser de colère. Mais elle a continué à se contenir. Quelle maîtrise de soi tout de même! Et aussi, il faut bien le dire, quelle orgueilleuse bonne femme! Voilà quelqu’un qui n’acceptait pas d’être humiliée. On le voyait à son attitude fière, intransigeante. On en prenait pour son grade en face d’elle. La force de son intelligence, son ascendant naturel, sa volonté aussi. Je te le dis, je suis presque tombé sous son charme.

Mais il faut savoir, Jason, que l’on doit payer le prix fort pour sa liberté. Je ne parle pas ici d’argent. Non, le prix à payer est ailleurs. Ce que j’ai laissé là-bas fera toujours partie de moi. J’en porte le poids. C’est mon fardeau. Et il est très lourd. Très lourd. Bien sûr, j’ai laissé de la famille, des amis, une communauté. J’ai laissé une vie enviable selon certains. Mais j’ai laissé aussi la guerre, ses atrocités, sa sauvagerie. J’ai laissé un homme qui appartenait à cette race de tueurs, comme son père, comme ses frères. Et il en était fier. Ce n’était pas un monstre, certainement pas. Au contraire, c’était un homme responsable et attentionné pour nous. Il m’aimait à sa façon, de la manière apprise de ses ancêtres. Il avait de la rigueur morale. Il était convaincu de faire ce qu’un homme doit faire. Et il me demandait de faire ce que toute femme doit faire. Je n’en pouvais plus

C’était aussi un bon père pour nos deux fils. Il s’est effondré lorsqu’ils sont morts dans l’incendie de notre maison. J’ai dû le consoler pendant des jours. J’ai agi comme toute femme devait faire dans les circonstances. Mais au fond de moi, je ne ressentais rien. Plutôt, je ressentais de la haine pour ce qu’il représentait, pour ces hommes barbares, ces guerriers sanguinaires qui laissent les femmes se débrouiller avec l’empathie, la tendresse, l’amour maternel.

Il n’a jamais su ce que j’ai fait.

J’ai commencé à faire mes préparatifs de départ. J’ai demandé en secret à mon père de me laisser un peu d’argent pour aller à l’étranger visiter un cousin éloigné. Lorsque je suis partie, tous mes papiers étaient déjà en règle et personne n’était au courant que mon départ serait définitif.

Comme toujours, je trouvais captivant le récit de Jason. Son histoire était très intéressante. Touchante même. Mais je ne voyais pas encore comment le récit de Madeleine pouvait autant le troubler. Il en avait tant vu, tant entendu des récits semblables. Bien sûr, cette femme avait vécu de grands malheurs. Bien sûr, elle avait quitté sa famille. Bien sûr, elle avait perdu ses enfants. Mais c’était le lot de très nombreuses personnes dans notre monde. Et il y avait pire encore. En quoi ce récit était-il différent? J’allais bientôt le savoir.

Madeleine n’en avait pas fini avec son passé, continua Jason. Elle était toutefois réticente à m’en dire plus. Pourtant, elle le voulait. Je le sentais. Elle a continué encore quelque temps à me parler de choses et d’autres : de son installation en ville, de notre mode de vie, du regard que les gens portaient sur elle. Elle en était plus amusée qu’autre chose. Elle vivait seule et ne s’en plaignait pas. Elle faisait un petit boulot très éloigné de ses compétences et de ses capacités. De cela non plus, elle ne se plaignait pas. À un moment, dans le cours de la dernière conversation que nous avons eue, j’ai dû faire allusion à ses fils. Il me semble lui avoir demandé s’ils lui manquaient.

Vous savez, Jason, une mère qui met des enfants au monde ressent forcément un vide immense lorsque ceux-ci partent avant elle. Je les ai portés dans la souffrance, je les ai allaités, je les ai soignés, je les ai aidés à marcher, je leur ai montré à lire et à écrire. C’était la chair de ma chair, le sang de mon sang. Et cela, rien ne pourra y changer quoi que ce soit.

J’ai vu aussi en eux ce que beaucoup ne voient pas ou ne veulent pas voir. Oh bien sûr, c’était des fils adorables, pleins de vie et de charme, comme tous les enfants. Mais c’était les héritiers de leur père, de leur grand-père, de leurs cousins. Ils auraient fini par porter en eux la même sauvagerie que les autres. Pas maintenant, pas toute de suite bien sûr. Mais ce n’était qu’une question de temps. Leur destin était tout tracé, inéluctable. Ils étaient déjà engagés dans le cercle infernal.

Il fallait que cela s’arrête. Il fallait que quelqu’un ait suffisamment de volonté pour sortir de ce cercle infernal. Il fallait briser le cercle. Et je l’ai brisé sans possibilité de retour en arrière. J’ai endormi mes fils avec des somnifères. Puis j’ai arrosé d’essence le salon, j’y ai mis le feu et je suis sortie. Je suis restée là, dehors, à regarder brûler ma maison jusqu’à ce qu’il ne reste que des ruines.

J’ai enfin compris toute l’horreur de la situation de Madeleine. J’ai aperçu d’un coup le gouffre dans lequel cette femme était plongée. J’ai pensé au Tartare des anciens, le lieu le plus infect, le plus noir des entrailles de la Terre. Un lieu nauséabond qui forme un rempart pour que nulle âme n’échappe à sa peine. J’en suis resté abasourdi. Je croyais avoir tout entendu. Mais là, j’étais choqué, confondu. Je n’ai pas su trouver les mots. J’ai laissé repartir Madeleine avec son fardeau. Je l’ai laissée mourir dans sa détresse. Dieu a-t-il été plus miséricordieux que moi? Oui… sans doute. Après tout, rien n’est impossible à Dieu.

Ce fut le moment choisi par le serveur pour nous apporter la petite note. Il a attendu que nous la réglions. Nous avons gardé silence tous les deux pendant tout le temps qu’a duré le petit manège des échanges de cartes. Le serveur a continué à attendre que nous partions. Nous ne nous étions pas aperçus qu’il était si tard. Nous nous sommes levés, toujours en silence. En sortant du bistro, Jason et moi nous sommes salués en nous disant « à la prochaine ». Puis, il est reparti de son côté et moi du mien.


© Supra, reproduction d’une peinture de Marcel Viau : Negati Affirmatio


 

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1 réflexion au sujet de “Briser le cercle

  1. Si nous savions les secrets qui se cachent derrière les gens que l’on rencontre furtivement à chaque jour, que ce soit dans le bus ou le métro, dans une file d’attente, au resto ou au magasin… chaque être… ou presque… a une histoire à raconter qu’il veut, bien souvent, cacher sous des tonnes de misères et de faux sourires.

    Merci de ce texte bien émouvant et qui fait réfléchir sur notre connaissance de l’autre…

    Quand à ce Madeleine raconte sur les hommes de son pays…tristounet et effrayant à la fois mais tellement vrai… et nous ouvrons nos portes toutes grandes à ces hommes qui importent leurs violences là où nous nous sommes tellement battus pour obtenir notre liberté… il y a de quoi se poser des questions, n’est-ce pas?

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