Que faire quand l'objet de notre amour nous échappe? Il nous reste à rêver. Car le rêve permet de nous échapper de notre quotidien insignifiant. Il nous emmène ailleurs dans un monde que l'on crée, lequel pourtant n'est jamais totalement irréel.

Le rêveur

Le rêveur est amoureux

Je l’aime. Je l’aime à la folie. Ce qu’elle est belle. J’arrive toujours au bureau une demi-heure à l’avance. On pense que c’est parce que je suis particulièrement zélé… Et l’on m’en veut pour ça. Mais ce n’est pas le cas. Je ne fais rien. Je ne travaille pas. Je me croise les bras et j’attends. Je l’attends. Simplement.

Lorsqu’elle entre enfin, et dès qu’elle franchit la porte vitrée de son pas léger, aérien, alors la vie recommence. Je sens monter en moi un immense bonheur, le même qui avait disparu la veille à 17 heures quand les bureaux ont fermé et qu’elle est repartie. La pire journée, c’est le vendredi. Tout le jour, je jette un œil discret vers elle et le désespoir commence à s’infiltrer, lentement, jusqu’à la fermeture. Horreur, non, je ne la verrai plus pendant deux jours. Non, Seigneur, je vous en prie, pas ça !

Aujourd’hui, je suis bien. C’est mardi et tout va pour le mieux. Je la vois sortir de l’ascenseur et je soupire. Elle est là. Quand il est arrivé — si peu souvent heureusement — qu’elle ne soit pas venue à cause d’une mauvaise grippe, j’ai cru que le ciel me tombait sur la tête. J’ai traîné ma bosse tout le jour, repoussé les choses à faire, maugréé sur mon café que je trouvais mauvais. Je m’inquiétais de son état de santé et n’avais qu’une seule espérance : la voir revenir le lendemain.

Aujourd’hui elle est là et je suis soulagé.

Voilà qu’elle approche de son cubicule. Elle est à peine à trois bureaux de moi. Évidemment, elle ne me voit pas puisque nous sommes tous rangés de la même façon, l’un derrière l’autre, dans cette immense salle. Je n’aperçois que son si joli dos. Heureusement d’ailleurs, sinon je devrais affronter son regard et j’en suis incapable. Chaque fois que c’est arrivé, pas souvent il est vrai, j’ai tout de suite détourné les yeux, effondré. Je l’aime tellement.

Quand elle paraît, encore tout endormie, je la vois enlever sa petite veste bien taillée. Son chemisier laisse transparaître — Oh très pudiquement ! —, ses formes parfaites, si parfaites. Des épaules bien droites, une poitrine une peu petite, mais juste assez. Un corps plutôt maigre, mais juste assez. Quand elle s’assied, c’est sublime. La façon qu’elle a de faire ce petit déhanchement avant de se poser sur le siège… Sublime !

Aujourd’hui, elle commence à relever adroitement ses cheveux en chignon et à les attacher avec de petites pinces. Ô quel bonheur ! C’est la journée du chignon. Quand elle fait ça, c’est toujours en toque qu’elle les relève. On dirait une déesse. On voit alors sa racine de cheveux, de beaux cheveux châtains, qu’elle doit entretenir soigneusement. Ils sont soyeux. La manœuvre laisse toujours paraître quelques mèches rebelles retombant sur sa nuque. Chaque fois qu’elle bouge la tête, les mèches s’envolent, comme si un ange passait près d’elle et laissait dans son sillage un souffle léger. J’adore ses cheveux.

Un jour, c’est arrivé comme ça sans prévenir — je tourne encore en boucle dans ma tête ce jour béni —, je revenais d’aller chercher ma boisson habituelle : un grand café avec du lait et un sucre. Toujours le même mélange. J’étais concentré sur le couvercle que je venais de refermer hermétiquement. En relevant la tête, juste à ce moment-là, je suis arrivé face à face avec elle. J’ai arrêté brusquement et voulu m’excuser. Mais je la vis me sourire en disant : « Holà, nous avons frôlé l’accident ! » Je n’ai rien répondu tellement j’ai été ébloui par sa beauté et son charme. J’ai baissé la tête, sans rien dire. Elle m’a contourné, mais en continuant à me regarder avec son sourire. Je ne l’ai pas vu, mais je l’ai senti.

Je ne l’avais jamais remarqué auparavant. Nous sommes tellement nombreux dans cet immense hall anonyme. Il est vrai que je ne me passionne pas pour mes collègues. Ils n’ont strictement rien d’intéressant. C’est en tout cas ce que je pensais avant de la rencontrer. Elle est éblouissante. Pas comme ces gamines qui s’habillent n’importe comment pour se faire voir ou comme ses joliesses bien coiffées. Non, elle c’est autre chose. Discrète, un brin d’élégance, affable, mais gardant ses distances. Sa beauté est classique, sans cet éclat suspicieux que je déteste tant.

J’aimerais qu’elle soit mon amie, mais je n’ose pas. Je n’ose pas lui parler, je n’ose pas l’aborder. Je crains que le charme se brise alors. M’aimera-t-elle à son tour ? Ou pire, s’intéressera-t-elle à moi ? Il y a tant d’autres garçons plus beaux, plus séduisants. D’ailleurs, elle ne m’a jamais plus regardé depuis ce jour. Elle entre dans la salle sans jeter un regard à personne, comme si elle était ailleurs. Quand on s’adresse à elle, elle répond par son sourire désarmant, puis se retire aussitôt. C’est une reine et je suis son sujet.

***

Je descends déjeuner à la cafette tous les jours de la semaine. J’y prends toujours la même chose, ou presque. J’aime bien la salade de poulet. Aussi le thon en sandwich. Une bouteille d’eau. Je ne veux rien de plus. Je n’aime pas m’empiffrer et je déteste ceux qui le font. Je m’assieds toujours à la même petite table, là au fond. D’ici, je peux observer la salle. Mon espoir, c’est de la voir venir prendre son repas. Mais elle vient rarement, malheureusement. Mon attente est souvent vaine.

Il est toutefois arrivé l’autre jour qu’elle soit venue. C’était un jeudi. Je ne l’ai pas aperçu immédiatement. Je regardais dehors. Il neigeait. Je me disais que le trajet de retour serait long. Quelle engeance, cette neige ! Je déteste la neige. Puis, en me retournant, elle m’est apparue comme par magie, assise à quelques tables de moi. Quel idiot ! Je ne l’avais pas vu se servir. Elle, bien elle ne me regardait pas, heureusement. De toute façon, elle ne m’aurait même pas reconnu. Elle était assise la jambe croisée dans une pose naturellement élégante. Son pantalon lui allait à merveille. Une petite veste noire sans bouton posée sur un chemisier de couleur corail lui couvrait le haut du corps. Elle portait un joli collier de perles assorties à des boucles d’oreilles sobres, sans ostentation. Son joli poignet légèrement hâlé arborait un bracelet doré simple, mais si raffiné. Elle mangeait sa salade avec précaution en jetant régulièrement un œil sur son téléphone. Parfois, elle souriait et écrivait un SMS avec des gestes rapides et efficaces.

Ses beaux cheveux soyeux retombaient ce jour-là librement sur une partie de son visage, l’encadrant de si belle façon. Elle ressemblait à ces portraits de femme que l’on voit parfois dans les musées. Ce qu’elle était rayonnante, comme tous les jours d’ailleurs. Son visage reflétait une espèce d’assurance tranquille, une joie intérieure que j’étais le seul à voir. Je l’aime tellement.

À un moment, j’ai eu très peur. Elle releva la tête et jeta un regard circulaire en semblant chercher quelqu’un. Fort heureusement, son mouvement s’arrêta avant d’arriver à moi. Qui donc pouvait-elle attendre ? Je ne l’avais jamais vu frayer avec quiconque, du moins avoir de longues conversations avec quelqu’un. Vraisemblablement, sa vie, sa vraie vie, était ailleurs, loin de cet environnement gris et monotone.

Je l’imagine en visite auprès d’amis ou de parents. On l’attend avec bonheur. On aime être en sa compagnie. Toujours gaie, contente d’être là et reçue avec le même enthousiasme. Les conversations sont sans doute animées, les anecdotes nombreuses. Elle est drôle, optimiste, avenante. Elle est le centre de l’attention, mais ne fait jamais subir aux autres son ascendant. Elle cause, elle bavarde, mais ne se livre pas. Elle ne se trouve pas suffisamment intéressante. « Trop ordinaire », se dit-elle.

Pourtant, tu es la plus sublime des créatures, justement parce que tu ne montres rien de ta grâce régalienne. Tu sors du lot précisément parce que tu ne veux pas être différente. Ta discrétion même est rayonnante. Tu es un diamant caché dans son écrin, pur comme lui. Il émane de toi une sorte d’assurance tranquille, une force intérieure qui ne s’impose pas aux autres. Une liberté aussi qui rend l’autre libre. Tu es une femme dans tous les sens du terme. Tu es LA femme, celle que j’aime et que j’aimerai toujours.

Demain, j’oserai l’impossible. Demain, je ferai semblant de partir chercher ma boisson un peu plus tôt que d’habitude. Demain, je m’arrêterai à ton bureau. Demain, j’oserai te dire : « veux-tu un café ? » J’en tremble, je ne pourrai pas, c’est certain. Je n’ai jamais pu.

Mais demain, j’oserai. Oui, demain. Demain.

 

À Sylvie


© Supra, un dessin de Christophe Viau : Le rêveur et amoureux.

 

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