Le roman LA FEMME QUI AIMAIT LE FROID est présenté ici en 25 épisodes à raison d'un par semaine. Suivez l'histoire de cette femme perdue dans la toundra qui ressasse ses souvenirs et se perd dans ses rêves. Si vous avez manqué un épisode, vous pouvez vous reprendre en allant à la rubrique RATTRAPAGE.

Épisode 23: Les adieux

« Toquvoq » Un dessin de Marcel Viau

Tulimaaq attendait bel et bien Catherine dehors, debout, sans bouger. Quand elle s’était approchée, tout sourire, il avait enlevé son capuchon pour l’accueillir. Son sourire s’était aussitôt figé en lui voyant l’allure.

– Oh Tulimaaq, ça va pas toi.

Le vieil homme, si droit dans ses bottes d’habitude, était courbé. Il avait semblé à Catherine qu’il avait plus de cheveux blancs. Son visage si franc, dur comme du granit, avait ramolli. Il se forçait à esquisser un sourire.

« Mais non, tout va bien. Je suis indestructible, tu le sais. Et toi ?

– Moi ? Ça va mieux… Beaucoup mieux. »

Elle était très heureuse de le voir. Cet homme, elle avait appris à l’aimer pendant toutes ces années de fréquentation. Cela n’avait pas toujours été le cas. Il l’avait d’abord intriguée. Ce vieil homme lui semblait si étrange. Elle avait appris beaucoup de lui sur sa culture, sur ce qui faisait la fibre de ces communautés inuites.

Puis, Catherine avait expérimenté une sorte de crainte sacrée en sa présence. Ce qu’on disait de lui, ce qu’il disait aussi lui semblait venir de tellement loin, au moment où l’humanité était devenue humaine. Elle résistait à s’investir dans ce magma d’histoires et de croyances si insolites qui pourtant la touchaient en profondeur, la bouleversaient même. Ces mythes mettaient des mots sur des réalités inconnues, souvent ignorées des Blancs. En vérité, ce n’était pas Tulimaaq qui lui faisait peur, mais bien elle-même. Elle refusait de voir son propre malheur, sa propre souffrance. Le vieux chaman agissait comme le miroir de son âme.

Puis, Tulimaaq était venu à son secours. Il lui avait sauvé la vie, de toutes sortes de manières d’ailleurs. Un lien fort, indissoluble, venait de se tisser entre elle et lui. Catherine aimerait ce vieillard pour toujours dorénavant.

Tulimaaq lui avait tendu quelque chose :

« Tiens, prends Qataq »

Elle s’attendait à recevoir l’une de ses babioles pas très jolies, de celles sculptées de temps en temps pour elle. Ces petites sculptures s’accumulaient dans une vieille boîte à chaussures dans son appartement. Elle s’apprêtait à le remercier en lui mentant de nouveau sur la beauté de la pièce.

Or, ce n’était pas ce qu’elle croyait. Il lui donnait l’un de ses précieux galuigiujait, une de ces amulettes représentant un petit couteau à neige. Il le portait toujours à sa ceinture pour se protéger des esprits mauvais.

« Qu’est-ce que tu fais ? Tu ne peux pas faire ça ! Je ne peux pas accepter ça !

— Oui, oui, prends-le. Tu en auras besoin maintenant.

— Mais tu sais bien que je ne peux pas. C’est ton arme la plus redoutable pour te protéger des mauvais esprits. »

Elle avait voulu le lui remettre, mais il l’avait repoussé d’un air décidé en disant non de la tête. Il se passait quelque chose, c’était évident. Les galugiujait étaient des objets très puissants, infiniment plus qu’une médaille ou un scapulaire pour les catholiques. Celui-ci — elle le savait — avait été sculpté dans un os trouvé près d’une sépulture. Il portait l’âme des tuurngait ayant habité ces tombeaux. Il était en mesure d’exercer un rôle d’intermédiaire entre les vivants et les morts, entre les humains et les forces surnaturelles. Voilà pourquoi le chaman le portait toujours sur lui.

Et maintenant, il voulait s’en départir ?

« Mais je ne peux pas accepter. Je ne peux pas. Tu en as besoin.

— Je n’en ai plus besoin maintenant.

— Qu’est-ce que tu me racontes ? Que veux-tu dire ? »

Tulimaaq avait jeté un regard triste sur Catherine, sa Qataq. Il savait qu’il allait lui faire beaucoup de peine. Les galunaats ne comprennent pas ces choses-là.

« Il est temps d’aller retrouver mes ancêtres. »

Catherine avait aussitôt compris. Les larmes lui étaient montées aux yeux.

– Non, non. Ne dis pas ça. Ne dis pas ça. On va te soigner. Tu vas venir avec moi. Nous verrons le médecin. On va te soigner.

– Tu le sais bien, c’est impossible. Les ancêtres m’appellent depuis quelque temps déjà. En bas, on veut mon âme. Ils sont prêts à me recevoir. Ils me l’ont dit. Ils vont m’accueillir avec honneur parce que je suis un grand angakkuq.

– On peut t’aider. On peut te soigner.

– Il ne faut pas aller dans le sens inverse de l’univers. Le soleil tourne toujours du même côté, la lune aussi. Le soleil se lève toujours le matin du même côté pour se coucher le soir de l’autre. La lune apparaît toujours du même côté pour disparaître ensuite de l’autre. L’hiver suit toujours l’été du même côté. Ce serait un péché de penser inverser le cours des choses. »

Il avait maintenant tendu la main vers le manteau de Catherine et avait commencé à lacer les courroies pendantes qu’elle avait oublié d’attacher. Il le faisait méthodiquement, avec précision.

« Tu dois te couvrir. Il ne faut pas prendre froid. »

Catherine le regardait en pleurant doucement. Elle aimait cet homme et ne voulait pas le voir partir. Il l’avait sauvée. Tulimaaq était LE père. Il avait remplacé ce père trop souvent absent. Il était le père protecteur, le père attentif, le père compatissant. Il lui avait fait découvrir qui elle était vraiment. Pas qui elle croyait être. Pas qui elle voulait être. Qui elle était vraiment.

Bien sûr, Catherine le comprenait. Il était dans la nature des choses que le père disparaisse avant sa fille. Il avait raison : l’univers tournait toujours du même côté. Dieu qu’elle aurait aimé le garder plus longtemps. Elle aurait tant voulu en apprendre plus de lui. Elle aurait tant désiré l’entendre de nouveau raconter toutes ces histoires fabuleuses. Mais les leçons du vieil homme s’étaient dorénavant ancrées dans son cœur : l’amour, ce n’est pas seulement prendre, c’est aussi donner ; aimer quelqu’un, c’est être capable de le laisser partir. Maintenant, elle le comprenait.

« Je sais bien que cela ne se fait pas de toucher un chaman. Mais accepterais-tu quand même d’être pris dans mes bras ? »

Tulimaaq l’avait alors regardée avec une petite lueur dans les yeux.

« Du moment que tu ne me proposes pas encore de coucher tout nu avec toi »

Catherine, d’abord surprise de la remarque — elle n’avait jamais entendu Tulimaaq faire de blagues —, avait commencé à ricaner timidement, puis éclaté d’un grand rire franc, un rire en cascade communicatif semblable à celui d’Évelyne. Il avait aussi ri de bon cœur, comme un enfant, ce qui ne lui arrivait pas souvent.

Alors elle l’avait serré très fort dans ses bras, longtemps. Puis, elle lui avait chuchoté à l’oreille « je t’aime, mon vieil angakkuq ». Sur quoi Tulimaaq lui avait répondu en français : « Moi aussi, Catherine ». Ensuite, il avait levé le regard vers la fenêtre de l’appartement de Michel et ajouté : « mais j’ai de la concurrence ».

Catherine avait desserré son étreinte, tourné la tête et vu Michel en train d’observer la scène avec attention. Il avait levé la main pour la saluer. Elle avait fait de même puis s’était retournée en demandant au chaman :

« As-tu besoin de quelque chose ?

– Non. J’ai tout ce qu’il faut ici ». Il avait touché le bas de son ventre, car les Inuits croyaient trouver là le siège de l’âme.

En la voyant si triste, il avait cru bon d’ajouter :

« Je ne serai jamais loin de toi, Qataq. Tu le sais ça. Je reviendrai te voir de temps en temps ».

– Oui, je sais. Je sais. Fais un beau voyage, mon ami. Que les âmes des anciens t’accueillent avec tous les honneurs. »

Catherine et Tulimaaq se tenaient toujours les mains lorsqu’ils avaient dit ces dernières paroles. Tulimaaq s’était retiré doucement en reculant d’un pas, avait tourné les talons et s’en était allé. Elle l’avait regardé disparaître, puis était revenue à l’appartement de Michel en s’essuyant les joues du revers de la main.

 

Dès qu’elle avait mis le pied dans l’appartement, Michel s’était empressé de l’accueillir. Il l’avait aidée à retirer son manteau et ses kamiks. Comme elle était pieds nus, il lui avait fourni une espèce de vieille paire de pantoufles. Malgré ces chausses ridicules, il l’avait trouvée bien belle et très élégante dans son jean ajusté et son chemisier blanc qui bâillait un peu parce qu’elle avait oublié d’attacher le dernier bouton.

« Qu’est-ce qu’il te voulait, ton vieux chaman.

— Simplement savoir si j’allais bien.

— En tout cas, vous aviez l’air de bien vous amuser ensemble. »

Elle avait regardé Michel qui lui semblait bien sombre.

« Dis donc, toi. Tu ne serais pas un peu jaloux ?

– Jaloux ! Moi ! avait dit Michel en rougissant. Mais tu veux rire. Tu l’as regardé le vieux. Voyons !… Pis, à part de ça… Veux-tu bien me dire ce que vous avez fait ensemble toute la nuit dans son igloo… Hein ? »

Elle avait éclaté de rire en l’entendant. Décidément, il lui plaisait de plus en plus, cet homme. Elle n’avait pas souvent rencontré d’adultes avec une telle candeur, capable de livrer aussi honnêtement ses émotions et ses états d’âme. Michel était un livre ouvert. Elle en avait même une pointe d’admiration. Elle, elle était incapable d’une telle attitude, même si ce n’était pas l’envie qui manquait parfois.

« Rien de spécial. J’ai dansé toute nue devant lui pendant qu’il me reluquait.

– Oh… Oh !… »

Michel avait réagi immédiatement comme s’il tombait des nues, le visage presque cramoisi. Puis, changeant d’attitude aussi soudainement, il avait souri de toutes ses dents et ajouté :

« Bon, v’la t-y pas que tu me taquines encore. T’aimes ça me taquiner, hein ! C’est vrai que c’est facile avec moi. Les copains au hockey n’en manquaient pas une. Ils me jouaient toujours des tours, pis moi, ben j’embarquais les yeux fermés. Mais dis-moi sérieusement : qu’est que tu lui trouves à ton vieux chaman ?

— C’est… comment te dire ?… C’est un être d’exception, quelqu’un qu’on rencontre une seule fois dans la vie, quand on a la chance d’en rencontrer.

– Pourtant, il n’a pas l’air de grand-chose, ton “être d’exception”.

— Non, c’est vrai. Dans son corps, il n’a pas l’air de grand-chose. Mais son âme, elle, c’est une autre histoire. C’est une vieille âme, de celle qui nous vient du fond des âges, comme si elle avait parcouru des millénaires pour arriver jusqu’ici, aujourd’hui, à Quarpuq. »

Elle avait dit ces derniers mots d’un air rêveur, inspirée par on ne sait quoi provenant de très loin à l’intérieur d’elle-même.

« Et il repartira bientôt vers une autre destinée, sous une autre forme : phoque annelé, morse, fulmar, caribou ou peut-être même ours blanc. Il sera toujours là. Toujours là à veiller sur nous.

— Je ne comprends rien à ce que tu dis. »

Comme si elle se réveillait soudain, Catherine avait ajouté à l’intention de Michel cette fois.

« Alors, elle vient cette soupe ? J’ai faim. »

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