LE VOYAGE D’HÉNEAULT raconte l’histoire d’un homme qui cherche la vérité, sa vérité. Le roman est publié en 16 épisodes à raison d’un par semaine. Pour ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au site sous la rubrique « pour s’abonner ». Si vous manquez un épisode, vous pouvez vous rattraper en allant sous la rubrique « rattrapage ».

Épisode II: Perdu en mer

« Vol de nuit» un dessin de Christophe Viau

Agadir, 18 février 1969

Je suis attablé à la terrasse d’un hôtel tout neuf, rutilant, d’une blancheur immaculée, buvant par petites lampées un de ces thés à la menthe si sucrés que c’en est écœurant. Quel luxe ! Au souk, j’ai acheté ce cahier noir avec la ferme intention de le remplir « des plus beaux fleurons de ma pensée » (c’est pas joli ça ?). Un mois et demi de vagabondage est aujourd’hui derrière moi et il est temps de faire le point. Je suis devenu un solide bourlingueur (ah oui ?), comme je rêvais de l’être en lisant Hemingway. Après avoir affronté quelques périls en descendant de Paris en auto-stop, je me retrouve dans cet éden qu’est Agadir : des plages blondes à perte de vue, une baie magnifique sur laquelle souffle un vent toujours frais. Un ciel bleu, bleu.

Cet endroit a quelque chose de magique. S’y mêlent en effet l’ultramoderne des hôtels tout neufs et le vieillot du souk caché à l’arrière-plan. Pourquoi ce mélange rend-il cet endroit si particulier ? Après tout, d’autres villes marocaines (Fès ou Marrakech, par exemple) présentent ce genre de contraste. Non, il y a autre chose. Cette localité a été presque totalement rayée de la carte par un tremblement de terre il y a une douzaine d’années. Il reste encore ici et là quelques débris : les fondations d’un édifice, l’ancien quai à moitié enfoncé sous l’eau. Agadir est une fleur blanche et tenace qui pousse entre les ruines d’un château. On s’attend à tout moment à voir resurgir le fantôme du lieu, non pas la nuit dans la pénombre lunaire, mais en plein jour, en plein soleil. Confusion des sentiments, comme lorsqu’on joue Macbeth dans l’arène d’Arles, une chaude journée d’été. Le spectre ne réussit pas à nous effrayer, mais on le sent toujours présent, rôdant sur ce terrain vague ou caché dans ce bosquet, attendant son heure.

Jamais ne me suis-je senti aussi bien dans ma peau, aussi heureux. Mes journées se passent sur la plage, affalé sur le sable chaud. Un sable si chaud qu’il faut mille précautions pour ne pas s’y brûler. Quand le soleil devient insoutenable, je me lève et cours me jeter dans l’eau turquoise. Les vagues sont suffisamment fortes pour faire du « body surf », comme me l’a enseigné Wayne, mon copain californien. Les journées coulent ainsi, paresseuses, tranquilles, sans à-coup, sans soubresaut, sans inquiétude. Ici, c’est le paradis terrestre du petit catéchisme de mon enfance. Le paradis avant la Chute, bien sûr !

Vivre, laisser vivre, être libre, parfaitement libre, sans contrainte, sans servitude, sans attache. Je sais au fond de moi que tout cela ne peut durer. Non pas à cause de quelque raison extérieure du genre « Tu dois être responsable » ou « Il faut bien gagner ta vie », comme mon père le dirait, mais d’une pulsion intérieure, presque une voix me murmurant à l’oreille : « Va, va plus loin, ne reste pas ici ».

***

Héneault referme brusquement le journal et le prend avec lui. Il se lève, revient vers la porte et actionne le bec-de-cane. Avant de sortir, il regarde derrière : le lit, le bureau, la penderie, la fenêtre, la chaise, de nouveau le bureau. S’arrachant enfin à son examen, il referme la porte et se dirige vers la chambre du fond où l’on aperçoit deux valises. Glissant l’album dans l’une des pochettes extérieures, il agrippe les poignées et soupèse les bagages. Comme ils semblent lourds ! Décidé malgré tout à les porter, il s’en empare avec fermeté, se traîne vers l’escalier et descend prudemment les marches. Ses bras paraissent plus longs que nature. Arrivé au rez-de-chaussée, il laisse tomber son fardeau et retourne dans la cuisine où s’agite toujours la femme.

— Je m’en vais Christiane.

— Maintenant ! Tu n’attends pas le repas ?

— Non, non, je préfère partir tout de suite.

Christiane arrête son activité et contourne la table en s’essuyant les mains à l’aide de son tablier. Pendant ce temps, Héneault se dirige vers le porche de l’entrée et en ouvre la porte intérieure. Il enfile son pardessus. Elle prend son écharpe et lui passe autour du cou.

— Tu sais où tu vas?

Il empoigne ses deux valises. Elle tire vers elle la lourde poignée de la porte. Il la regarde un moment de ses beaux yeux bleus et tristes, mais elle baisse les siens.

— Je t’appellerai.

Il sort.

Au bruit de la porte de chêne, un frisson lui parcourt l’échine. C’est sans doute le froid d’octobre.

***

—… Nous avons cru un moment qu’il valait la peine de canaliser nos énergies, nos impatiences comme le dit si bien René Lévesque, dans le parti québécois, mais la victoire libérale montre bien que ce qu’on appelle démocratie au Québec n’est en fait et depuis toujours que la « democracy » des riches. En conséquence, le parlementarisme britannique, c’est bien fini et le Front de libération du Québec ne se laissera jamais distraire par les miettes électorales que les capitalistes anglo-saxons lancent dans la basse-cour québécoise tous les quatre ans. Nombre de Québécois ont compris et ils vont agir… 100 000 travailleurs révolutionnaires organisés et armés…

Un speaker télé lit d’une voix monocorde, inhabituelle pour un lecteur de journal télévisé, un texte dont la teneur et la longueur sont inusitées. Héneault prend une gorgée de bière à même la bouteille et laisse retomber sa tête sur le dossier du fauteuil, le regard fixé sur le plafonnier à quatre branches. Chaque extrémité se termine par un abat-jour de verre dépoli. Des mouches mortes s’accumulent dans les culots. Seulement deux des quatre lanterneaux possèdent une ampoule.

—… Nous en avons soupé, et de plus en plus de Québécois également, d’un gouvernement de mitaines qui fait mille et une acrobaties pour charmer les millionnaires américains en les suppliant de venir investir au Québec, « la Belle Province », où des milliers de milles carrés de forêts remplies de gibier et de lacs poissonneux sont la propriété exclusive de ces mêmes Seigneurs tout-puissants du 20e siècle…

Une série de plusieurs cercles concentriques d’inégales formes étranglent la prise du plafonnier. Des lambeaux de pellicule de peinture, décollés du plâtre par la chaleur se dégageant du lustre, pendent par petits triangles inégaux. Sous les morceaux déchiquetés, on peut apercevoir la couleur de la couche antérieure.

—… Faites vous-mêmes votre révolution dans vos quartiers, dans vos milieux de travail. Qu’aux quatre coins du Québec, ceux qu’on a osé traiter avec dédain de « lousy French » et d’alcooliques entreprennent vigoureusement le combat contre les matraqueurs de la liberté et de la justice et mettent hors d’état de nuire tous ces professionnels du hold-up et de l’escroquerie : banquiers, businessman, juges et politicailleurs vendus…

Les valises gisent sur le pas de la porte, encore bouclées. Un pur hasard l’a conduit à cet appartement de location au cœur de la métropole. La banalité de la façade de l’immeuble, son allure parfaitement anonyme a sans doute motivé son choix. Il fait nuit maintenant. On entend monter les rumeurs de la ville par la fenêtre mal fermée. Héneault jette un regard circulaire dans la pièce. Tapis troué par des mégots de cigarettes, fauteuil bon marché, lit sans rebord, décoration impersonnelle, peinture démodée. Sur la table de salon repose un cendrier en matière plastique bleu pâle. De la face convexe, une inscription ressort : les appartements Méditerranée.

—… Nous sommes des travailleurs québécois et nous irons jusqu’au bout. Nous voulons remplacer avec toute la population cette société d’esclaves par une société libre, fonctionnant d’elle-même et pour elle-même, une société ouverte sur le monde. Notre lutte ne peut être que victorieuse. On ne tient pas longtemps dans la misère et le mépris un peuple en réveil. Vive les camarades prisonniers politiques ! Vive le Front de libération du Québec ! Vive la Révolution québécoise ! Vive le Québec libre !

Héneault redresse la tête, dépose la bouteille, se lève et ferme le poste. Il va vers le rideau et l’entrebâille. La fenêtre donne sur la rue d’où monte une rumeur confuse. Des éclats de voix se mêlent au vacarme d’un moteur poussé à fond de train. La lumière tombe dru du lampadaire, éclairant quelques passants frileux. Ils marchent en rasant les murs, figurants tout droit sortis d’un film de Caroll Reed. Le cri d’une sirène de police se fait entendre au loin à travers le sourd murmure du flot des voitures.

Il retourne vers ses valises. Saisissant l’une d’elles, il la pose sur le seul bureau à tiroirs de la chambre et entreprend de la vider. Tout est rangé méticuleusement et efficacement. Il détache d’abord une courroie, sort des chemises par brassées de trois et les insère avec précaution dans le premier tiroir. Méthodiquement, sans se presser, il fait de même pour le reste des vêtements.

Agrippant l’autre bagage, il le laisse choir lourdement sur le fauteuil et glisse la main dans la pochette extérieure. Le cahier noir est toujours là. Le voyageur prend délicatement l’ouvrage entre ses doigts et le sort du gousset.

On entend soudain le vacarme des hélicoptères qui passent en trombe au-dessus de l’immeuble. Il lève la tête pour écouter.

Héneault dépose le cahier noir sur le bureau. Il semble hésiter un moment. Puis, il se dirige vers l’évier, ouvre le robinet d’eau froide, remplit un gobelet qui traîne là, l’élève jusqu’à sa bouche. C’est à peine s’il touche l’eau, incapable d’avaler. Après avoir vidé le contenu dans l’évier, il dépose bruyamment le récipient sur le comptoir. Ensuite, il déambule dans le couloir formé par le peu d’espace libre entre la porte et la fenêtre. La promenade dure. Aller-retour incessant qui, à chaque passage, fait craquer le plancher à deux endroits précis, toujours les mêmes.

S’arrêtant enfin, il va chercher le cahier noir resté sur le bureau puis revient vers la table de la cuisine. Il y dépose l’objet. La tache sombre de l’album ressort du faux albâtre de la surface. Héneault s’assied et pose ses deux bras de chaque côté du cahier, les pouces et les index tenant les coins supérieurs de l’album. Il l’ouvre avec précaution. Cahier ligné, comme celui des écoliers, phrases tracées au crayon Bic, écriture régulière malgré des « l » et des « t » penchés vers la gauche.

Il tourne la page.

Hier, j’ai rencontré une Québécoise. Superbe fille ! Elle lisait Emmanuelle, étendue sur la plage en maillot deux pièces dont elle avait détaché le soutien-gorge. À quelle occasion déjà lui ai-je adressé la parole ? Au hasard de mes promenades, j’ai dû reconnaître son accent si caractéristique du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Je me souviens m’être approché d’elle sans arrière-pensée, tout simplement content de rencontrer une compatriote. Elle avait un merveilleux ovale de visage. Des cheveux châtains retombaient en cascade sur des épaules dorées. Elle a répondu à mon « bonjour » avec ce sourire et ce regard droit dont seules les belles Québécoises ont le secret. Elle a sans doute reconnu tout de suite mon accent, car une moue d’ironie est apparue sur ses lèvres. À peine plus âgée que moi, on aurait dit qu’elle avait l’expérience d’une femme mûre. Elle fut immédiatement à l’aise avec moi, consciente de son ascendant.

 Je lui ai demandé si elle était au Maroc depuis longtemps. « Une semaine ». Puis elle me raconta son histoire dont je ne saisis que des bribes : voyage sentimental avec son ami, espèce de lune de miel après quelques années de vie commune, engueulades fréquentes. Bref, tout n’allait pas pour le mieux. Soudain, elle est partie d’un grand éclat de rire. À mon étonnement, son hilarité me fit chaud au cœur. Le tout se passait sur le ton d’un bavardage anodin. Cela devenait, par moments, parfaitement surréaliste. Nous étions si proches physiquement, presque nus tous les deux et, surtout, elle me savait si ému. Mon visage était rouge jusqu’aux oreilles, j’en suis certain.

 Plus la conversation s’allongeait, plus j’étais troublé. Tout en parlant avec elle, je me surprenais à l’observer, à admirer ses formes superbes, rondes, très féminines. Certes, j’ai bien essayé de cacher mon trouble en gardant le regard fuyant et en faisant semblant de m’intéresser à la conversation. Évidemment, elle n’était pas dupe. Brusquement, elle empoigna son livre encore ouvert et me demanda la permission de lire un passage à haute voix. Puis, sans attendre, elle commença, lentement, en contrôlant bien ses inflexions et en soulignant délibérément certains passages. C’était le chapitre où Emmanuelle fait l’amour en avion. Je n’ai jamais senti le désir monter si brusquement en moi. Sa lecture terminée, elle garda silence un bon moment en me regardant avec ironie.

 Je mis fin à la rencontre en me levant subitement et lui lançai nerveusement un « on va sûrement se revoir ». « Désolé, nous partons demain pour Casa ». Imbécile ! Tout ce que j’ai alors trouvé à faire, c’est de lui offrir une poignée de main en guise d’adieu. D’abord surprise, elle a pris doucement ma main dans la sienne, la serra légèrement et la garda un peu plus longuement que les circonstances le permettaient. Puis, elle éclata de nouveau d’un rire clair, me jeta un regard presque insolent, se recoucha sur le ventre et reprit son livre. En m’éloignant d’elle, je me maudis de n’avoir rien tenté. C’est bien moi ! Incapable d’attraper la chance quand elle passe. Mais si elle avait eu une suite, cette histoire n’aurait pas pu se terminer par une banale histoire de cul. Je le sentais confusément. Elle avait touché quelque chose en moi. Mais quoi ? Qu’avait-elle vu qui m’échappait ? Ah ! je déteste quand je ne peux pas tout contrôler.

 Après m’être suffisamment éloigné, je me retournai. Elle était toujours couchée face à la mer. J’ai contemplé une dernière fois son dos cambré, ses fesses fermes, ses jambes fines. Puis je suis parti en courant vers le restaurant de la plage.

Des cris étouffés font sursauter Héneault. Il tend l’oreille. Des gens se chamaillent dans la pièce d’à côté. Le bruit ne dure pas longtemps et cesse brusquement. Il se lève comme s’il vient soudain de se rappeler une chose importante. Arrivé près du fauteuil, il ouvre la seconde valise, en sort un pantalon et se dirige vers la penderie. Il décroche un cintre et y enfile le vêtement. Après avoir saisi une poignée de cintres, il revient vers le fauteuil et se met en frais d’accrocher un à un ses affaires. Le travail terminé, il boucle la valise et la range le long du mur, près de l’autre. Il enlève sa cravate noire, déjà à moitié détachée, et la dépose sur le bureau, bien à plat. Finalement, après avoir jeté un regard circulaire sur l’unique pièce, il revient s’asseoir à la table et reprend la lecture.

Nous sommes une petite faune d’insouciants installés dans un bosquet d’arbustes, directement sur la plage. Paul et moi avons la chance de loger dans le secteur le plus avancé. Nous avons tendu une toile de polythène transparente en guise de toit, précaution parfaitement inutile puisqu’il ne pleut jamais. La nuit, je m’endors en contemplant les étoiles.

Évidemment, Paul est toujours avec moi et il ne me quitte pas d’une semelle. Ce qu’il est collant, ce type ! En partant de Montréal, nous nous sommes pourtant promis de former une équipe d’aventuriers à toute épreuve. Déception ! Je voyage avec une lavette ; il veut toujours retourner chez maman. Il n’est jamais à son aise là où il est. Je vais le larguer bientôt.

Heureusement, il y a les copains ! Wayne et Bob, les Californiens. Ils se débrouillent toujours pour obtenir du bon « grass », le kif marocain, le meilleur. Ils sont généreux et nous invitent souvent à fumer le « calumet de paix », une toute petite pipe en terre cuite au bout d’un long tube de bois. On peut en acheter partout dans le souk. Nous nous retrouvons serrés comme des sardines dans leur « tipi » (comme ils appellent leur petite hutte de fortune construite dans un des îlots du bosquet). Il y a le couple de Danois dont je ne me souviens jamais du nom. Je les appelle Tristan et Iseult, parce qu’ils sont inséparables. Ils sont tous les deux d’un blond impossible, elle est grande et trop maigre, lui est encore plus grand avec une petite barbiche d’adolescent. Puis les Américains du Midwest, Hank et Peter. Ils m’ont surnommé le « mad frenchman », sans doute à cause de mon anglais incertain qui me fait dire des bêtises et de ma propension à danser tout seul après avoir un peu trop fumé.

Il y a Shirley aussi. Elle ne ressemble à personne d’autre. Drôle de petite Anglaise : la figure ronde, jolie malgré une bouche trop petite, les cheveux très bruns et très frisés, toujours vêtue des pieds à la tête, même au soleil. On ne la voit jamais s’étendre sur la plage, elle préfère l’ombre des palmiers. Elle y passe tout son temps, assise, à contempler la mer. On ne lui connaît ni amies ni amants. Elle voyage seule dans ce pays, ce qui représente, comme nous le lui avons dit, un danger certain. Elle s’en fout. Elle veut descendre à Tan-Tan, un village de tentes dans le désert de Mauritanie, sur la côte. « C’est la plus belle plage du monde », a-t-elle dit dans un des rares moments où elle a prononcé quelques mots avec un magnifique accent cockney.

De temps à autre, Thierry le Français se joint à nous. Mais je préfère lorsqu’il n’est pas là… il parle trop ! Fumer est un rituel ayant son rythme propre au cours duquel il faut respecter un silence d’à point et adorer la pipe. Lorsqu’on se laisse aller à quelques moments d’exaltation, ils doivent toujours être bien placés et surtout ne jamais arriver à contretemps. Thierry est bien sympathique, mais il n’y entend goutte. Et comme ce sont des choses qu’on ne peut expliquer, alors !

 Enfin, il y a ce drôle de bonhomme, tout de noir vêtu, toujours seul dans sa hutte, à jouer férocement de la guitare. On ne sait trop d’où il vient puisque personne ne l’a jamais entendu parler. Certains en ont fait un gitan à cause de sa tignasse noire et de son teint basané, d’autres affirment l’avoir rencontré en Suède, jouant pour les passants. Un de la tribu jure même l’avoir reconnu dans un livre porno. Parfois, il vient au pow-wow de Wayne et de Bob. Lorsqu’il est là, un surplus de mystère emplit le tipi. Il garde la tête entre les jambes, toujours silencieux, les mains croisées, comme en prière. Il n’apporte jamais sa guitare. Nous l’avons surnommé Django.

Hier soir, Django est arrivé près de notre feu de camp, et il a sorti de je ne sais où trois tablettes d’acide. Il en a donné deux à Wayne et Bob, cela allait de soi, et il a avalé la dernière. Je me méfie de ce truc depuis ma rencontre, à l’auberge de jeunesse de Rabat, de cet Américain à la mine sombre. Certains pensionnaires affirmaient l’avoir vu couché sans sortir de son lit pendant un mois. Il avait, disait-on, accepté un sucre imbibé d’acide d’une compatriote et cela l’avait rendu complètement cataleptique pendant deux semaines. Il n’avait d’abord rien voulu manger. En fait, il ne pouvait même pas manger puisqu’il était constamment couché, les yeux grand ouverts, mais vides. La deuxième semaine, on l’a nourri à la cuillère. Tel que je le voyais, il était en bon état, paraît-il, puisqu’il pouvait se nourrir seul. Pauvre lui ! Il faisait peur à voir. Les cheveux filasse, drus et pendants, allongeaient un visage trop maigre. Ses yeux verts et creux étaient sans âme. Lorsqu’on lui parlait, il ne répondait jamais. Qu’est-il advenu de lui à cette heure ?

Toujours est-il que cette soirée fut l’une des plus « trippantes ». Exceptionnellement, Django avait apporté sa guitare. Peter avait bien sûr la sienne. Hank jouait de l’harmonica et Shirley de la flûte douce. Quant aux autres, ils s’étaient munis de tout objet en mesure de faire le plus de bruit possible. J’avais une vieille casserole sur laquelle je tapais avec une branche. Ce fut un « jam » terrible. Le calumet circulait, les sourires étaient au rendez-vous, les yeux étaient brumeux, mais rieurs. Par notre fraternité, on recréait le monde, on en faisait tout autre chose que ce que nous proposaient les vieux : plus de relations impersonnelles, plus de courbettes, plus d’hypocrisie. Tous réunis autour du même feu de vie, dans l’unique joie d’être ensemble.

À un moment, Wayne a bondi sur ses pieds et s’est mis à danser frénétiquement, encouragé par le rythme de plus en plus endiablé. Puis il a couru vers la mer et s’y est jeté, tout habillé, dans un grand « plouf » sonore. Après quelques instants, on le vit ressortir de l’eau, complètement trempé, mais un rire béat accroché aux lèvres. Chaque visage rayonnait ; nous étions exaltés. Même les yeux de Django-le-triste s’éclairaient d’une petite lueur.

Ah ! s’il était possible que tous les soirs de notre chienne de vie soient ainsi. Quel bonheur ce serait !

Le lecteur enlève ses lunettes en saisissant la monture gauche entre ses doigts fins. Puis, dans un geste machinal, il serre la racine de son nez entre le pouce et l’index de la main droite, en fronçant exagérément les sourcils. Il paraît totalement épuisé. Les événements des derniers jours commencent à avoir raison de lui. Il décide de prendre quelques heures de sommeil.

 

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