UNE ORCHIDÉE DANS LE JARDIN D’HIVER est un roman publié en 8 chapitres sur une base bimensuelle. Pour ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au site sous la rubrique « pour s’abonner ». Si vous manquez un épisode, vous pouvez vous rattraper en allant sous la rubrique « rattrapage ».

CHAPITRE 7: Le matin où c’est arrivé

Une maison du Faubourg à M’lasse

Il y a quelques jours, maman avait fait un appel avec le gros téléphone noir que nous venions de recevoir. Nous en avions plusieurs dans le manoir, mais dans la bicoque, c’était le seul. Et cela avait pris du temps avant qu’un employé vienne l’installer. Maman a tourné la grosse roulette sur le téléphone en lisant quelque chose sur un bout de papier : trrrrrr- tchik – tchik — tchik ; trrrr — tchik — tchik ; trrrrrrrrrrr — tchik — tchik — tchik — tchik. Après un moment, quelqu’un a répondu dans le combiné. Maman a dit.

— Allô… Nelly… c’est Ida… 

— …

— Non, non ! Tout va bien ici… Oui, Peggy aussi.

— …

— … tu te rappelles ? Tu m’avais donné ton numéro de téléphone au Palais de justice… oui… c’est ça…

— …

— Tu m’avais dit à ce moment-là… que si j’avais besoin de quelque chose…

— …

— Non… ce n’est pas ça… je sais que tu ne peux pas me prêter d’argent…

— …

— Je me demandais si tu ne pouvais pas m’aider… à entrer en contact… avec Kenny.

— …

— Oui, je le sais… il nous a fait bien du mal… Je sais… Mais j’ai bien réfléchi… Je ne pense pas… que ça vaut la peine de vivre en étant toujours en colère après lui.

— …

— Tu comprends… je pense que cela me fait plus de mal que de bien. J’aimerais… essayer… de me réconcilier avec lui.

— …

— Bien sûr… c’est la meilleure chose à faire, comme tu le dis… je le sais bien… Alors j’aimerais le rencontrer, mais je suis certaine que si je l’appelle directement, il ne voudra pas me parler.

— …

— Oui, c’est bien ce que je te demande… Nous irions le voir, Peggy et moi, pour tenter de renouer avec lui… 

— …

— Oui, je sais que ça te fait plaisir…. J’apporterai un petit cadeau qu’il appréciera, j’en suis certaine. Tu sais comment il aime la bagosse[1]que mon père faisait. Il m’en reste encore une bouteille. J’aimerais la lui offrir en guise de réconciliation.

— …

— Je te remercie… c’est vrai que c’est loin en tramway pour nous rendre là-bas… Puis, je suis contente que tu viennes avec nous.

Ce matin, avant que tante Nelly et son petit mari viennent nous chercher en automobile, maman avait sorti une bouteille claire avec un long col. Il n’y avait rien d’écrit dessus. Elle a enlevé le bouchon. C’était un bouchon avec des broches, comme les bouteilles de bière d’épinette Bertrand. Ensuite, elle a vidé une partie du liquide dans l’évier. 

Puis, elle est allée chercher dans la remise la bouteille achetée depuis plusieurs semaines dans le magasin du vieux monsieur. Elle a rempli la bouteille au long col avec ce liquide. Puis, elle a remis le bouchon. Ensuite, elle a empaqueté la bouteille dans un beau papier et elle y a ajouté une boucle qu’elle a faite elle-même. Enfin, elle est repartie remettre dans le placard l’autre bouteille. Je l’ai alors suivie pour savoir où elle la mettait. Elle l’a cachée derrière des boîtes et d’autres bouteilles pour que personne ne puisse la retrouver. Je me suis demandé pourquoi elle avait fait cela. Peut-être que la bagosse de grand-père était meilleure comme cela. En tout cas !

Assises sur la banquette arrière de la vieille voiture du mari de tante Nelly, maman et moi nous nous faisions brasser de tous les côtés. On ressentait tous les cahots des rues pleines de trous. Dehors, il faisait beau. Les petites feuilles vertes commençaient à pousser sur les arbres. Elles étaient belles ; on en aurait mangé en salade. Le soleil était là, tout brillant. Les gens avaient enlevé leur gros manteau d’hiver. On aurait dit qu’ils étaient plus gais que pendant l’hiver. Les ouvriers nettoyaient les trottoirs avec des balais. Ils mettaient le sable dans des poches avant de les charger sur des carrioles venues les chercher. Qu’est-ce qu’on pouvait bien faire avec ce sable ? Je ne l’ai jamais su.

Je ne savais pas où nous allions non plus. L’automobile du mari de tante Nelly ressemblait beaucoup à celle de l’oncle Arthur, une grosse boîte noire sur de petites roues. Mais les sièges étaient plus usés et ils étaient troués par endroit. Nous nous faisions brasser pas mal. Après un moment, j’ai commencé à reconnaître des bâtiments et des rues. Je les avais vus souvent autrefois, quand nous habitions au manoir. L’automobile s’est approchée de la grille qui ferme le petit chemin menant au manoir. J’étais contente. Nous revenions chez nous. J’ai regardé maman en lui demandant par signe si c’était bien cela.

— Oui, Peggy, c’est le manoir. Mais nous ne revenons pas y habiter. C’est maintenant oncle Kenny qui reste là.

Quand nous avons franchi la grille restée ouverte, j’ai tout de suite reconnu le grand espace autour de nous. On voyait cependant que les choses avaient changé. Il n’y avait plus de fleurs ni de beaux arbustes dans les parterres. Aussi, il manquait de la peinture aux fenêtres. Tante Nelly a sonné la cloche. Après un temps, une femme de chambre est venue ouvrir. Elle était jeune et jolie. Je ne l’ai pas reconnue. Ce n’est pas l’une de celles qui travaillaient au manoir lorsque nous y habitions. Si j’avais eu l’espoir de revoir Rose en venant ici, je n’y croyais plus maintenant. Plus aucun des domestiques du manoir ne sont là, j’en suis certaine.

En entrant dans le grand hall d’entrée, on voyait bien que les choses étaient restées les mêmes, sauf pour les peintures aux murs. Il n’y en avait plus. Il restait les contours clairs laissés par la place qu’elles occupaient. Le grand escalier était toujours le même, les boiseries aussi. La couleur également. Pas grand-chose n’avait changé à part de cela, sauf que tout avait l’air moins propre. La femme de chambre nous a accompagnés au grand salon après avoir pris nos manteaux. Puis, elle a disparu par la petite porte des domestiques. Nous nous sommes assis sur les fauteuils. Ce n’était pas les mêmes. Nous avons attendu.

Après un bon moment, oncle Kenny est apparu dans la porte. Cette fois, il était bien peigné. Il portait une espèce de robe de chambre en soie, mais avec une cravate, une chemise blanche et un pantalon tout noir. Il s’est avancé vers nous et nous nous sommes tous levés en même temps. Il est allé embrasser tante Nelly, puis a serré la main de son mari. Enfin, il s’est tourné vers maman et a attendu. Maman lui a tendu la main, et il l’a serrée à son tour sans lui sourire. Puis, il s’est tourné vers moi. Maman lui a parlé en anglais, il s’est approché et m’a touché la joue. Maman avait dû lui dire que je n’aimais pas être embrassé. De toute façon, je n’ai pas aimé la façon dont il me regardait. Je ne sais pas pourquoi, mais je n’ai pas aimé.

Maman lui a remis la bouteille enveloppée d’un beau papier en lui disant quelque chose. Oncle Kenny l’a attrapée sans rien dire, a enlevé le papier sans ménagement et a découvert la bouteille au long col et au liquide clair. À ce moment-là, il a eu un petit sourire et a dit en français avec un accent.

— La bagosse de ton père. Il en faisait de la bonne.

Il a déposé la bouteille sur la petite table près de son fauteuil, il s’est assis et les autres se sont assis à leur tour. Ils ont commencé à parler. Tante Nelly d’abord, puis maman. Le mari de tante Nelly ne disait rien, comme d’habitude. Moi, bien j’ai voulu aller revoir le manoir. J’ai demandé à maman par signe si je pouvais partir. Elle a dit un mot à oncle Kenny qui a fait un signe de tête pour dire oui. Alors je me suis levée et je suis sortie en les laissant discuter entre eux.

J’ai monté le grand escalier en laissant glisser ma main sur la belle rampe en bois verni et je me suis dirigée toute suite vers ma chambre. Elle ne ressemblait plus du tout à celle que j’avais quittée il y a longtemps. Elle est restée de la même couleur, mais il n’y avait plus aucune décoration, aucun jouet, aucun vêtement. Elle était vide. Elle ne servait plus à rien.

J’ai été tentée de monter à l’étage des domestiques. J’aurais bien aimé voir Rose encore une fois, mais comme j’étais certaine qu’elle n’était plus là, j’y ai renoncé. Ma Rose, j’aimerais bien te revoir. Où es-tu maintenant ? Je m’ennuie de toi, des longs moments que nous passions ensemble à nous amuser ou à lire la Bible. Je la connais, ma Rose. Je suis sûre que si elle m’entendait, elle me dirait quelque chose comme : « Ne t’inquiète pas ma Peggy, je suis toujours dans ton cœur, parce que je t’aime ». 

Avant de partir, il y a longtemps maintenant, elle m’avait dit. 

— Tu es grande maintenant, ma Peggy, tu n’as plus besoin de moi. Tu es capable de tout faire seule. Moi, je sais que tu es assez grande pour décider de suivre la voie juste. Tu ne le sais peut-être pas encore, mais moi je le sais. Alors, suis toujours la voie juste.

Je ne suis pas certaine encore aujourd’hui de comprendre ce que Rose a voulu dire. 

Je ne voulais pas monter à l’étage des domestiques. Donc, je suis redescendue au rez-de-chaussée et j’ai longé le couloir pour aller voir le jardin en arrière. Arrivée dans le portique d’entrée, j’ai jeté un coup d’œil par la grande fenêtre. Le jardin était là, toujours le même. Mon jardin. Les feuilles commençaient à pousser dans les arbres, de la verdure sortait de la terre. Si j’avais pu ouvrir la porte, j’aurais senti l’odeur de la terre qui se réveille après un long hiver. J’étais certaine que les mulots et les écureuils avaient commencé leur travail. Les oiseaux devaient être revenus. Pas les petits bleus à deux couleurs, mais la plupart des autres.

Comme je ne pouvais pas sortir, je suis revenue vers le jardin d’hiver. J’y suis entrée par une porte de côté. Je la connaissais bien, cette porte, parce que c’est souvent par là que j’entrais pour aller voir maman prendre soin de ses fleurs. J’ai été très déçue de voir ce que le jardin était devenu. Des pots de terre traînaient un peu partout, sans fleurs dedans. Le plancher et les vitres étaient sales. Personne ne venait plus ici depuis longtemps. Je me suis approchée pour voir le grand pot où l’orchidée de maman était plantée. À l’époque, ce pot était le plus beau, coloré, plein de dessins dessus. Maman le frottait souvent pour qu’il reste propre. Mais cette fois, il était aussi sale que le reste. Évidemment, l’orchidée n’était plus là. Il n’y avait plus rien. Plus rien. Il ne faudrait pas que maman voie cela. Elle en serait très triste.

Je suis sortie par la porte du salon. Ils étaient encore tous assis en train de bavarder. Je suis allée m’asseoir près de maman. Ils ont fait comme si je n’étais pas là. Tant mieux. Je préfère cela. J’ai regardé sur la petite table près d’oncle Kenny. La bouteille était ouverte et il y manquait pas mal de liquide. Oncle Kenny tenait un petit verre à la main et il buvait régulièrement dedans sans en offrir aux autres. Il était plus bavard et parlait tout le temps.

Peu de temps après que je sois venue m’asseoir, maman s’est levée en même temps que tante Nelly et son mari. Oncle Kenny s’est levé à son tour, mais lentement comme s’il était étourdi. Il s’est approché de tante Nelly, il l’a embrassée, a serré la main de son mari. Puis, il s’est approché de maman. Au lieu de lui tendre la main, il l’a embrassée sur la joue. Maman s’est laissé faire. Ensuite, il m’a regardée sans rien faire, puis il est retourné de là où il était venu en titubant légèrement.

La femme de chambre est revenue avec les manteaux dans les bras. Nous nous sommes rhabillés et nous sommes repartis dans la vieille automobile. Quand j’ai regardé maman, elle avait un regard que je ne lui connaissais pas. Je ne sais pas comment dire. C’est comme si elle souriait en dedans. J’étais contente, parce que cela faisait longtemps que je ne l’avais pas vue sourire. Puis, je me suis retournée pour regarder par la vitre arrière. J’ai pensé à ce moment-là que c’était sans doute la dernière fois que je reverrais le manoir. Et cela ne m’a pas rendue triste.

***

Quand nous venions voir papa à l’Asile de la Providence pendant l’hiver, nous ne pouvions pas faire ce que nous faisions maintenant : s’asseoir tous ensemble dans la grande balançoire et se bouger d’avant en arrière. J’aimais beaucoup cela. C’est moi qui poussais avec mes pieds pour que le mouvement se continue. Parfois, je poussais plus fort et maman me posait la main sur le bras pour me signifier de ralentir. L’air était bon, le soleil chaud. C’était l’été.

J’étais très heureuse de voir mon petit papa avec maman. Il ne manquait que Pete. J’ai levé la tête vers le ciel en riant. Je savais qu’il me regardait de là-haut. J’ai fait un salut de la main, ce qui a fait sourire maman et même papa… à sa façon.

Sœur Mathilde avait poussé le fauteuil roulant de papa dehors jusqu’à la balançoire. Puis, Maman l’avait aidée à relever papa et à l’asseoir sur le banc. Sœur Mathilde s’est assise à côté de nous en disant : « J’ai encore un peu de temps, je reste avec vous ». Maman et elles se sont mises à bavarder de choses et d’autres. Tout le monde semblait bien, jusqu’à ce que maman sorte de sa sacoche un journal et qu’elle s’est mise en frais de lire un article à papa.

On se souviendra que Kennett McIntyre avait fait la manchette au printemps dernier pour ses démêlés avec la justice. On l’avait alors accusé de frauder sa compagnie et ses employés pour plusieurs milliers de dollars, voire quelques millions. Il avait été libéré faute de preuves. Mais depuis ce temps, la compagnie qu’il dirigeait avait perdu plusieurs de ses clients et avait périclité. Or, le malheur a continué à s’abattre sur lui lorsque, peu de temps après, une mystérieuse maladie l’avait frappée. 

Depuis ce temps, il est devenu aveugle et a gardé certaines séquelles. Il lui est dorénavant interdit de boire de l’alcool. De plus, il a des périodes de tremblements et de troubles anxieux. De plus, une source bien informée nous rapporte que si M. McIntyre n’avait pas d’enfant, il est certain maintenant qu’il ne pourra plus en avoir. 

Voyant cela, le Conseil d’administration de sa compagnie a préféré l’écarter discrètement des organes du pouvoir en le nommant président honoraire. On lui a laissé un beau bureau avec vue sur la montagne. Il est devenu salarié dans sa propre compagnie. 

Maman a laissé tomber le journal sur ses genoux et a dit.

— C’est un juste retour des choses. La justice divine est parfois à l’œuvre sur cette terre.

— La justice divine ? a demandé Sœur Mathilde.

Maman n’a rien dit. Papa a demandé de sa manière hésitante.

— Qu’est-ce qui… qui est… arrivé… à Kenny ?

— Qu’est-ce que ça peut faire ? Il a payé pour le mal qu’il a fait. C’est tout.

Papa a montré le journal, comme pour demander que maman continue à lire. Alors, comme à regret, elle a recommencé à lire.

Il avait été difficile au début de diagnostiquer la maladie dont était atteint M. McIntyre. Il était arrivé à l’hôpital dans le coma. Les médecins avaient d’abord pensé à un coma éthylique. En effet, il était de notoriété publique que M. McIntyre était un grand buveur. Or, on s’est rendu compte que c’était plus grave. La femme de chambre qui l’accompagnait lors de sa venue à l’hôpital a raconté à notre journaliste que quelques jours auparavant, il avait commencé à se sentir mal, à avoir des nausées. Comme ce n’était pas dans ses habitudes d’être malade ainsi, même quand il buvait, elle s’est inquiétée. Au début, il ne voulait pas aller à l’hôpital, mais un matin, lorsqu’elle a vu qu’il ne se réveillait pas, elle a appelé une ambulance.

Les médecins ont finalement trouvé la cause de sa maladie après lui avoir fait faire des prises de sang. Il avait absorbé une dose de méthanol, un produit qui sert à diluer la peinture. Ils pensent qu’il a dû en ingérer sans s’en rendre compte. En effet, ce produit ressemble à de l’alcool tant par son odeur que par son goût. Dans certains milieux pauvres, il arrive souvent des accidents comme celui-là parce qu’on achète de l’alcool frelaté sous le manteau. Toutefois, il est très rare de voir arriver de tels accidents chez les gens aisés. Ceux-ci peuvent se permettre d’acheter de l’alcool de bonne qualité.

Maman a refermé le journal en disant : « Voilà ! C’est tout ce qu’il y a à dire. » 

J’ai recommencé à pousser plus fort la balançoire. Je ne sais pas pourquoi, mais je commençais à être énervée. Je ne sais pas pourquoi. Je poussais plus fort la balançoire. Maman m’a pris le bras, mais j’ai continué. Alors elle m’a dit en haussant le ton : « Arrête Peggy ! Arrête ! » J’ai arrêté et je l’ai regardée. Et j’ai continué à la regarder. Et je ne souriais pas. Je l’aime, maman, je l’aime. Mais elle est parfois très en colère. Une colère noire. Comme maintenant.

— Voyons, Ida, ça ne fait rien, a dit Sœur Mathilde. Laisse-la faire, la grande.

Puis Sœur Mathilde a continué.

— Qu’est-ce que tu as ?

— Rien, je vous assure. Rien. 

— Voyons Ida, je te connais. Je vois bien que quelque chose te tracasse. Et je crois que Peggy s’en rend compte aussi.

— Je ne vois pas.

Il y a eu un long silence et maman a repris.

— C’est peut-être ce qui lui arrive… à Kenny… je croyais que je me sentirais mieux après avoir… appris sa maladie…

— Ce n’est pas le cas ?

— Pas vraiment… Non… pas vraiment… ce que j’ai perdu… ce que nous avons perdu… la déchéance de Kenny ne me le fera pas retrouver.

— Qu’as-tu perdu de si important ?

— Voyons tante Herniette, vous le savez bien. Peter mort, mon Bruce qui ne peut plus rien faire. Notre manoir… nous avons tout perdu à cause de lui… pourtant…

— Pourtant, tu n’es pas plus satisfaite maintenant ?

— Non… je suis toujours aussi en colère… Il aurait dû mourir, le…

— Ne dis pas cela, Ida. Ne dis pas cela. Tout être humain mérite le pardon…

— Vous êtes sérieuse, là ? Après tout le mal qu’il a fait.

— C’est vrai. Il a fait beaucoup de mal. Il a fait beaucoup de péchés.

— Oui, et il arrive que Dieu punisse les pécheurs. C’est pourquoi il est ce qu’il est aujourd’hui.

— Dieu condamne les péchés, c’est certain… mais il ne condamne jamais le pécheur. Jamais. N’oublie pas que Jésus est venu sur terre pour sauver les pécheurs comme lui, comme moi… comme toi…

À ce moment-là, Sœur Mathilde a regardé maman avec beaucoup de lumière dans les yeux, comme elle l’avait fait pour moi plusieurs fois. 

— Dieu nous a aimés tellement qu’il a envoyé son Fils pour nous sauver, pour que nous nous reprenions en main… pour que nous nous écartions du diable et que nous suivions de nouveau la voie juste…

Tiens ! Sœur Mathilde a dit à peu près la même chose que Rose m’a déjà dite. C’est étrange ça ! Pourquoi dit-elle cela à maman ? C’est comme si elle savait que maman avait fait des péchés et qu’elle avait besoin d’être sauvée. Je ne sais pas quelle sorte de péché elle a pu faire. Maman, elle est si bonne, elle est si gentille avec moi, avec papa, avec tout le monde.

Pas avec oncle Kenny toutefois. Ça, c’est vrai !

Maman s’est levée et a pris le bras de papa pour l’aider à se relever.

— Nous devons partir maintenant, Bruce,

— Déjà…

— Il ne faut pas trop te fatiguer.

— Va … revenir ?

— C’est certain, mon Bruce, c’est certain… bientôt… bientôt…

Sœur Mathilde a aidé maman à relever papa et à l’asseoir dans le fauteuil. Maman a commencé à pousser tranquillement le fauteuil vers l’entrée en lui parlant à l’oreille. Sœur Mathilde, elle, s’est trouvée seule vers moi et m’a dit avec son regard lumineux.

— Tu es grande maintenant Peggy. 

Je lui ai souri de mon plus beau sourire. J’étais contente qu’elle me dise cela. C’est vrai que je suis grande maintenant, que je ne suis plus un bébé. On dirait qu’elle est la seule à s’en apercevoir.

— Tu vas prendre soin de ta maman. 

Je suis bien prête à le faire, mais je ne sais pas trop comment. C’est toujours ma maman qui a pris soin de moi. C’est certain que si l’occasion se présentait, j’aiderais ma maman le plus possible. Je l’aime tellement, maman. Je ne veux pas qu’il lui arrive du mal. Si je pouvais la protéger du mal, je le ferais. C’est certain. C’est certain.

J’ai fait un grand signe de tête à tante Mathilde. Elle m’a embrassée bien fort et nous sommes parties rejoindre maman et papa.

***

Ce matin-là, le matin où c’est arrivé, je jouais dehors dans la ruelle. J’étais avec mon ami Henri descendu tôt de chez lui. C’était un jour de semaine ; il n’y avait donc pas d’autres enfants. Ils étaient tous à l’école. Il n’y avait qu’Henri et moi. 

Puis, j’ai entendu une sirène de police. C’était rare. J’ai donc décidé de rentrer à la maison pour aller voir ce qui se passait en avant par la fenêtre. Il y avait bien une automobile de police, avec sa cerise rouge sur le toit ; elle arrivait dans notre rue. Arrivée à la hauteur de notre fenêtre, j’ai été très surprise de voir que l’automobile de police s’arrêtait à notre porte. Je ne savais pas ce qu’elle faisant là. Deux policiers sont sortis et se sont approchés. Ils venaient chez nous ? Pourquoi ? Ils ont cogné à la porte. Maman est allée ouvrir.

— Qu’est-ce qui se passe ? C’est à quel sujet ?

Le plus vieux des policiers lui a dit en regardant autour.

— Madame Ida McIntyre ?

— C’est bien moi.

— Laissez-nous entrer, s’il vous plaît. Nous serons plus tranquilles.

De fait, les voisins commençaient à sortir de leur maison pour voir ce qui se passait. Pour le moment, ils étaient restés sur le pas de leur porte. Mais ils ne tarderaient pas à venir vers notre maison. Maman a laissé entrer les deux policiers en regardant dehors et elle a refermé la porte.

En entrant, les policiers m’ont regardée. Ils semblaient un peu surpris de me voir là. Maman leur a offert de s’asseoir à la table de cuisine. Ils ont dit non. Ils préféraient rester debout. Je ne sais pas pourquoi, mais je commençais à être inquiète. Je ne savais pas ce qu’ils venaient faire ici. Ils avaient l’air très sérieux, pas souriant du tout. J’ai pensé que les choses pouvaient être graves. J’ai commencé à être inquiète et dans ce temps-là, je marche de long en large. Le plus vieux des policiers a commencé à parler.

— Madame McIntyre, il y a eu une plainte portée contre vous.

— Une plainte ? Par qui ?

— Par Monsieur Kenneth McIntyre. Votre beau-frère.

— De quoi se plaint-il, mon charmant beau-frère ? De lui avoir volé de l’argent ? Il est capable de tout.

— Non Madame, il ne s’agit pas d’une plainte au civil, mais au criminel.

— Au criminel ?

— Monsieur McIntyre vous accuse d’avoir attenté à sa vie. Il a porté plainte officiellement à la police. C’est la raison pour laquelle nous sommes ici. Nous devons vous emmener au poste de police pour vous interroger.

— Mais vous n’êtes pas sérieux-là. 

— Malheureusement oui.

— Quand aurais-je pu attenter à sa vie, je ne l’ai pas revu depuis… un bon bout de temps.

— Il affirme dans sa plainte que la dernière fois que vous êtes venue chez lui, vous lui aviez apporté une bouteille de boisson empoisonnée.

À ce moment-là, j’ai compris ce qui se passait. Comme dans un éclair, j’ai tout compris. Maman avait fait une chose de très mal, très mal, lorsqu’elle était allée voir oncle Kenny la dernière fois. Elle avait vidé l’alcool de bois qu’elle avait acheté au magasin dans la bouteille de bagosse de grand-père. Je l’avais vu faire. Elle ne s’était pas trompée. C’est ce qu’elle voulait faire. C’était très mal. Elle avait fait un gros péché. 

Rose disait que cela arrivait de faire des petits péchés et qu’il était possible d’être pardonné lorsque nous reprenions la voie juste. Elle disait aussi qu’il arrivait que les gens fassent de gros gros péchés. Alors, cela prenait plus de temps pour être pardonné. Parfois il fallait même aller en prison. Et la prison, ce n’était pas bien du tout. Les gens y sont enfermés dans une petite chambre pas de fenêtre avec personne à qui parler pendant le jour. C’était très difficile de vivre dans une prison. Je ne voulais pas que maman aille dans une prison.

Alors j’ai commencé à m’énerver sérieusement. Je me suis tapé sur la tête et je tournais en rond dans le salon. Les policiers ne savaient pas quoi faire. Maman s’est précipitée vers moi et elle m’a prise dans ses bras, elle s’est assise sur la chaise berçante, m’a prise sur elle et a commencé à me bercer en chantant ;

Aux marches du palais

Aux marches du palais

Y a une si tant belle fille, lon-la

Y a une si tant belle fille

 — Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qu’elle a ?

— Ma fille est handicapée. Elle est très énervée. Elle doit sentir qu’il se passe quelque chose.

Les policiers ont semblé hésiter. Ils ne savaient plus quoi faire. Le plus vieux a dit.

— Madame, vous devez quand même venir avec nous. Pouvez-vous laisser votre fille à quelqu’un ? À un parent ?

— Non, quand elle est comme ça, je suis la seule à pouvoir la calmer.

— Il faut quand même que vous veniez avec nous…

Alors le plus jeuine policier s’est approché de la chaise. Il a essayé de m’enlever à ma maman. J’étais tellement énervée. Je ne tenais plus en place. Il m’a tirée par le bras. En me levant, j’ai crié.

— Non… Non…

Là, maman a été très très surprise de m’entendre dire un mot que tout le monde comprenait. Elle n’en revenait pas. 

— Tu parles, ma Peggy ?… Tu parles ?…

Puis, en regardant les policiers, elle a ajouté

— Elle n’a jamais prononcé un mot compréhensible depuis l’âge de six ans.

J’ai continué à parler, comme si une force à l’intérieur me poussait à le faire. Une force inconnue. Mais cette force était bonne. Je le savais. Il fallait parler clair et net. Il le fallait. Sœur Mathilde m’avait bien dit qu’un jour je parlerais.

Les policiers paraissaient surpris et embarrassés. J’en ai profité pour continuer.

— Vous ne pouvez pas… prendre ma maman… vous ne pouvez pas…

Personne ne disait rien, comme tout le monde attendait que je continue à parler.

— C’est moi…

— C’est toi quoi ? a dit maman.

— C’est moi qui ai mis le poison dans la bouteille.

Et là, maman a hurlé.

— Non… Peggy ne dit pas ça… ne dis pas ça…

Les policiers s’étaient repris. Ils ont dit à maman de se taire. Le plus vieux policier m’a demandé.

— Tu as mis du poison dans la bouteille ?

— Oui… je peux vous montrer où je l’ai pris.

Alors je suis partie vers le placard. Ils m’ont suivi. Maman continuait derrière à crier « Non… ne dis pas ça, Peggy… ». Je leur ai montré la bouteille d’alcool de bois que maman avait acheté au magasin du vieux monsieur. Elle était cachée tout au fond, derrière des cartons et d’autres bouteilles. J’avais vu maman la cacher. Le plus jeune des policiers a pris la bouteille. Il l’a montrée au plus vieux qui lui a dit de l’apporter. Ensuite, il m’a demandée.

— Comment as-tu fait cela ?

— J’ai pris la bouteille de bagosse que maman avait mise sur la table. Je savais qu’elle voulait la donner en cadeau à oncle Kenny. J’ai vidé la moitié du liquide et je l’ai remplacé par celui-là.

Maman ne disait plus rien. Son visage était changé, tout gris, tout terne. Je ne l’avais jamais vu comme cela. Après un moment, elle a dit au policier.

— Ne la croyez pas… vous voyez bien qu’elle est handicapée… elle ne peut pas…

— Madame, nous ne sommes pas ici pour croire ou ne pas croire. Votre fille décrit des faits avec exactitude. Nous devons la prendre au sérieux.

— Mais ce n’est pas elle… elle ne peut pas avoir fait cela… c’est moi… oui… c’est moi.

Les policiers se sont tournés vers maman. Le plus vieux a dit.

— C’est normal qu’une mère protège sa fille…. Ce sera au juge d’en décider. Nous vous emmenons toutes les deux au poste de police.

Alors maman n’a plus rien dit. Elle est allée chercher une veste et l’a mise sur son dos. Je suis allée en chercher une à mon tour et j’ai fait la même chose. Elle a regardé autour pour voir si tout était en ordre, puis elle a barré la porte. Nous nous sommes installées sur le banc arrière de l’automobile de police. Des voisins s’étaient attroupés autour de la voiture. Ils avaient l’air de tous se demander ce que nous faisions là. Ils essayaient de poser des questions aux policiers, mais ces derniers ne faisaient que dire : « Circulez ; il n’y a rien à voir ».


[1]Alcool artisanal produit illégalement, surtout dans les campagnes.

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