Dans la vie, il nous arrive de vivre des éclipses : une disparition, un échec, un amour déçu. Les moyens mis en place pour affronter ces passages à vide ne sont pas toujours évidents, tant s’en faut. Mais nous devons survivre, continuer à aller de l’avant, nous accrocher comme on le peut au mince fil qui nous sauvera. Car l’humain est aussi fait d’espoir.

Éclipses

19.Incircumsripti Circumscripto

Dans l’affaire de l’État contre A.C., accusé de vandalisme, de destruction de biens publics et d’incendie volontaire. Présentation des derniers courriels de l’accusé, envoyés sous des noms d’emprunt, qui ont été saisis dans son ordinateur. Les pièces à conviction sont notées de 01 à 07.

 

 

 


Pièces no 01

10 mai, 3 h 30

bienaimee@courrier.com

DE : pierredelune@courrier.com

Où es-tu?


Ma bien-aimée.

Depuis mars 2007, notre anniversaire sacré, je n’ai jamais cessé de t’écrire. Ô que notre éclipse fut merveilleuse! Un ciel sans nuage, des étoiles à profusion, et toi. Tu ne m’as jamais répondu. Je ne comprends pas, je ne comprends pas. Je suis désespéré. Mon amour, je ne suis rien sans toi. Tu as bien reçu tous mes courriels n’est-ce pas? À moins que ce ne soit ces maudits employés de l’hôtel. Ils n’ont jamais voulu me donner ton adresse. Au début, ils avaient promis d’essayer de te joindre. Je leur laissais des lettres où je te disais mon amour. À chaque anniversaire, chaque fois que la Lune montrait sa face sombre, j’allais les voir, plein d’espoir. Je leur remettais mes lettres, comme si c’était mon bien le plus précieux. J’ai attendu longtemps tes réponses, mais elle ne sont jamais venues. J’ai des doutes maintenant. Peut-être qu’ils ne t’ont jamais remis mes lettres ? Pour se débarrasser de moi la dernière fois, ces salopards m’ont laissé cette adresse courriel. Je commence à ne plus les croire.   Les barbares! Ils ricanaient tous en me voyant. Je leur ai même entendu dire : « Tiens, voilà le lunatique! ». Bientôt, ils me le payeront. Je leur ferai comprendre qui je suis. Ils ne riront plus, tu verras.

Ta pierre de lune.


Pièces no 02

22 mai 1 h

bienaimee@courrier.com

DE : pierredelune@courrier.com

Je garde espoir


Ma toute belle.

Je garde espoir que ce courriel t’arrivera. Cela aurait été si simple pourtant que ces salauds de l’hôtel me disent où tu habites. Tu n’es pas d’ici, c’est certain. À ton accent, on aurait dit que tu venais de la grande île de l’autre côté du canal. Si j’avais connu ton adresse, sois certain que j’aurais tout fait pour te retrouver, même prendre l’avion. Aujourd’hui, nous serions heureux ensemble. Peut-être même aurions-nous deux beaux enfants. Car, ils seront beaux nos enfants, c’est certain. Pas à cause de moi, bien sûr. Je n’ai jamais été beau. Afin de me consoler, maman m’a toujours dit : « c’est la beauté du cœur qui compte ».

Moi, personne ne me voyait. Jamais. À l’école, la maîtresse ne me posait pas de questions, encore moins Monsieur l’Inspecteur. On m’oubliait dans le fond de la classe. La cour de récréation était un supplice. Il fallait jouer avec les autres, se mêler à eux. Jamais je n’ai pu. J’étais effrayé par mes petits camarades. Leurs contacts me répugnaient. Je n’ai jamais eu d’amis. De toute façon, personne n’a jamais voulu être mon ami. Et je m’en fichais. À la maison, maman, elle m’aimait et cela me suffisait. Elle me laissait m’étendre sur la carpette à ses pieds pendant que nous lisions tous les deux en silence. J’étais bien alors. Oui, j’étais bien.

Mais on ne peut pas être bien comme ça toute sa vie, n’est-ce pas ma bien-aimée? Quand j’y repense maintenant, c’était plus comme dans un rêve. Oui, c’est ça : j’ai rêvé toute ma vie en attendant. J’attendais. J’attendais qu’il se passe quelque chose, mais quoi? Puis, tu es venue, et j’ai su ce que j’attendais. C’était toi. Tu es ma réalité, ma vérité, ma vie. Tu m’as ébloui. Tu as illuminé mon âme. Je t’aime si fort.

Réponds-moi vite, ma bien-aimée.

Ta pierre de lune


Pièces no 03

2 juin 2 h 40

bienaimee@courrier.com

DE : pierredelune@courrier.com

Le destin nous réunit


 

Chère amour,

Je cherche encore à savoir si tu lis mes courriels. Je crois que je te retrouverai bientôt. Car le destin ne trompe pas. C’est le destin qui t’a fait venir t’asseoir sur le même banc de parc que moi au moment de notre éclipse. Pour tout le monde, une éclipse de Lune, c’est un spectacle anodin. Rien de plus faux. C’est une rencontre fabuleuse avec la déesse Hécate. Elle règne sur la terre comme sur la mer. Et elle est si belle avec sa couronne d’étoiles. Elle vient donner des dons à ceux qui le méritent. Mais elle peut aussi être impitoyable pour les humains qui ne l’honorent pas suffisamment. Quand elle montre son côté sombre pendant l’éclipse, elle vient alors nettoyer la terre de toutes ses impuretés. Et lorsqu’elle réapparaît, elle renouvelle toutes choses. Elle accorde alors fertilité et richesse spirituelle à ceux qui l’honorent. Impossible de manquer ce signe que nous étions faits l’un pour l’autre.

Je n’avais jamais rencontré une fille aussi belle que toi. Tu avais un si joli jeans délavé, un T-shirt bleu qui t’allait à merveille. Je me souviens très bien de l’inscription imprimée : « Cosmic World Soul ». J’ai été tout de suite envoûté par ton visage pâle et diaphane, par tes beaux cheveux bruns longs attachés en un chignon négligé; on aurait dit une tiare antique. Tes yeux surtout, tes yeux pers de velours qui m’ont fait fondre immédiatement. Ce que tu es belle, ma bien-aimée, ce que tu es belle!

J’ai tellement hâte de te retrouver. Ne me laisse pas languir plus longtemps.

Ta pierre de lune.


Pièces no 04

15 juin 4 h 15

bienaimee@courrier.com

DE : pierredelune@courrier.com

Pourquoi ne me réponds-tu pas?


Ma douce, si chère à mon cœur

Je ne comprends pas ton silence. J’en suis malade de t’attendre. Je sens que quelque chose va se passer si je ne te revois pas. Peut-être es-tu déçue de moi? Je ne suis peut-être pas à la hauteur de tes attentes? Je ne sais peut-être pas comment me faire aimer? C’est vrai qu’avant toi, pas une fille ne voulait me parler. Elles préféraient rire de moi en se cachant le visage. Mais toi, ce n’est pas pareil. Tu m’as remarqué, moi le vermisseau, et tu n’as pas ricané en me voyant. Pourquoi es-tu venue près de moi juste au moment où Hécate commença à s’enténébrer? Il n’y a pas de coïncidence, ma chérie. Tout est écrit dans la voûte étoilée. Il suffit de savoir lire les signes. Il s’est passé quelque chose d’inouï entre nous en cette belle nuit lunaire.

Je me souviens de tout, dans les moindres détails. De tout. Au moment où l’obscurité envahissait la face d’Hécate — ce ne peut pas être un hasard —, tu m’as parlé doucement, avec cet accent si charmant. Je n’en croyais pas mes oreilles. « C’est bien à moi que tu parles », t’ai-je dit. Tu l’as confirmé en souriant. Tu m’as dit comment tu trouvais splendide le spectacle. Puis, tu m’as demandé si je connaissais bien ce patelin. J’ai dit oui. Tu m’as dit que tu étais ici en « séjour touristique » (c’était drôle la façon dont tu prononçais ces mots). Tu voulais savoir s’il y avait de belles choses à visiter dans le coin. Puis, nous avons continué ainsi à bavarder.

Quelqu’un qui nous aurait entendu parler de choses et d’autres n’aurait pas pu deviner. On aurait dit une simple conversation banale entre une touriste et un résident du village. Mais il n’en était rien. Moi, j’ai été tout de suite subjugué, envoûté par ta beauté. Tu m’as ensorcelé. Lorsque l’ombre a quitté la Lune, tu t’es levée et tu m’as dit : « Bye, bye ». Puis tu es repartie sans te retourner. Je t’ai vu entrer à l’hôtel sans pouvoir faire un geste, paralysé, abasourdi par cette révélation. Il m’a fallu un certain temps pour y croire. Mais tu avais déjà disparu.

Maintenant, je crois en toi, ma bien-aimée. Sois-en certaine. Je crois en notre amour éternel que rien ne pourra briser.

Ta pierre de lune.


Pièces no 05

18 juin 4 h 15

bienaimee@courrier.com

DE : pierredelune@courrier.com

Nuit magique


 

Ma tendre amie,

Mars 2007. Nuit unique, nuit magique. Tu es venue et ces quelques instants que nous avons passés ensemble sur ce banc m’ont bouleversé au plus profond de mon être. Je ne sais pas à quoi comparer cela. Ça ne se décrit pas. Ça fait penser à ce que maman me racontait jadis. Elle gardait toujours une statue de la Sainte Vierge sur un buffet dans sa chambre. Elle la priait tous les soirs, lui demandant de me protéger, de me rendre meilleur. « Il te suffit de prier la bonne Saint-Vierge et elle viendra te sauver ». C’est ce que maman disait. Ma bien-aimée, tu as fait de moi quelqu’un de meilleur. Tu m’as sauvé. Tu es apparue dans ma vie tout à coup, sans crier gare. Alors, tout a changé. Le monde ne fut plus jamais pareil. Il y a un « avant toi » et un « après toi ».

Je t’attends, ma bien-aimée. Je suis prêt maintenant. La route a été longue. Il m’a fallu franchir toutes les étapes, d’autant que le chemin parcouru était rempli d’embûches. Les véritables amours doivent subir des épreuves; c’est bien connu. Rappelle-toi Paulo et Francesca. Rappelle-toi Abélard et Héloïse. Mes épreuves à moi sont presque insurmontables. On me cache à toi. On ne veut pas nous rapprocher. On m’empêche de te rejoindre. Toutes les tentatives faites jusqu’à maintenant ont échoué. On m’arrache à toi. On se rit de moi. On me persécute.

Mais maintenant, je suis prêt. On finira par comprendre, ne t’inquiète pas.

Ta pierre de Lune


Pièces no 06

24 juin 2 h 22

hotelduvillage@courrier.com

DE : jugecosmique@courrier.com

Souvenez-vous du 03/07


Madame, Monsieur,

Ceci est un avertissement! Vous n’avez pas tenu compte de mes menaces jusqu’à maintenant. Mais il arrivera bientôt un malheur. Vous n’avez rien voulu entendre. Ce n’est pas que je n’ai pas essayé de vous expliquer, mais vous ne voulez pas écouter. Vous ne semblez pas comprendre l’importance de cette nuit du mois de mars 2007, cette nuit de l’éclipse de Lune qui changea le monde. Des signes se sont accumulés dans le ciel. Une nouvelle ère s’est ouverte à l’humanité. Vous allez voir se produire des prodiges. La mer s’enflera jusqu’à engloutir des villes, des terres fertiles se transformeront en désert, des morts ressusciteront. Oui, c’est une nouvelle ère. Et si vous n’écoutez pas son prophète, vous serez condamné. Du feu s’abattra sur vous. Et vous n’aurez que ce que vous méritez.

À bon entendeur, salut.

Le juge cosmique


Pièces no 07

30 juin 15 h 15

bienaimee@hotmail.com

DE : pierredelune@hotmail.com

Nuit magique


Ma bien-aimée,

Cette nuit, une nouvelle éclipse de lune. Ce sera notre anniversaire. À chacun de nos anniversaires, je suis retourné sur notre banc où nous nous sommes aimés pour la première fois. Lorsque l’éclipse se montrait, je priais pour te voir apparaître de nouveau à côté de moi. Je désirais tant contempler ton si joli visage. Mais tu n’étais pas là. Tu n’as  jamais été là. Cette nuit, je t’attendrai comme je le fais toujours. Et si tu ne te montres pas, je saurai avec certitude que la faute en revient à ce maudit hôtel. Ils m’ont trompé depuis si longtemps. Alors il y aura de grands bouleversements. Hécate viendra de nouveau faire le ménage dans le cosmos. Je l’implorerai comme il se doit. Elle sait soutenir les bras vengeurs. J’ai des projets pour cet hôtel de malheur qui me barre le chemin vers toi. Tu en sauras plus bientôt. On parlera de moi dans les journaux. Tu verras! Tu me reconnaîtras. Tu sauras ce que j’ai fait pour toi. Tu es tout pour moi et je ne peux rester sans nouvelles plus longtemps. Je crois en toi, ma bien-aimée, j’attends avec ferveur ton retour.

Lorsque tu apprendras la nouvelle, tu me reconnaîtras enfin. Tu sauras enfin de quel genre d’amour tu es aimé. Je t’attendrai. Tu viendras me visiter en prison. Et on reprendra notre conversation, comme avant. Et tu me diras des secrets, comme avant. Nous rirons, nous pleurerons. Je chanterai tes louanges et tu souriras, comme avant. Je me jetterai à tes pieds et je les embarrasserai. Et tu tendras la main vers moi en disant : « Tu es beau, mon cœur. Relève-toi ». Et je monterai au ciel, sauvé par ton amour. Et nous pourrons vivre heureux ensemble à tout jamais. À tout jamais.

Ta pierre de Lune qui t’aime pour l’éternité.


© Supra, reproduction d’une peinture de Marcel Viau : Incircumscripti Circumscripto


 

 

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2 réflexions au sujet de “Éclipses

  1. Eh, ah que ça va mal quand ça va mal. C’est pas en prison que ce Monsieur devrait aller…bien que l’hôpital psy n’offre guère plus de perspectives, mais au moins des médicaments. Ciao.

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