Le roman LA FEMME QUI AIMAIT LE FROID est présenté ici en 25 épisodes à raison d'un par semaine. L'histoire commence au moment où une femme est adossée à un «inukshuk», penchée en avant, la tête enfouie dans son capuchon de peau de phoque. Elle est arrivée là où personne ne va, au bout du chemin, au bout de son chemin. Son esprit fébrile vacille. Des souvenirs et des rêves s’entremêlent pour la replonger dans les événements de son passé. Elle attend. Elle attend des réponses qui ne viendront peut-être jamais.

Épisode 01: Perdue dans la toundra

«Inukshuk». Un dessin de Marcel Viau

Il était seize heures. Le soleil venait de disparaître à l’horizon. Un froid glacial pour cette période de l’année durcissait la terre et les hommes. Des nuages, de plus en plus nombreux, de plus en plus lourds, circulaient dans un ciel ayant perdu sa luminosité cristalline. Sur le sol, que du blanc à perte de vue. Pas d’arbres, pas d’aspérité, rien qui soit susceptible de révéler autre chose que de la neige dans cette étendue plate et désertique. De la neige à l’infini.

Pourtant. Pourtant. À y regarder de près, en s’efforçant de diriger le regard vers un endroit spécifique, on pouvait apercevoir un objet, seule forme verticale se dressant dans cette horizontalité sans faille : un inukshuk, ce genre de cairn typiquement inuit construit par les chasseurs pour se repérer. Parce que parfois les inukshuks pouvaient vaguement ressembler à un homme debout, certains Blancs leur attribuaient une aura mystique issue d’une spiritualité venue du fond des âges, produit d’une mythologie antique, donc plus pure. Mais ce n’était que des repères dressés par les chasseurs afin de mieux se retrouver dans ce plat pays qui pouvait devenir un danger mortel pour l’imprudent, surtout l’hiver.

Il n’avait pas neigé depuis un bail. Un blanc immaculé recouvrait toute la terre gelée. Rien ne venait perturber cette étendue immuable, à l’exception de traces de pas : elles se perdaient à l’horizon en amont et venaient mourir au pied de l’inukshuk en aval. Les traces étaient claires, signes d’un mouvement régulier et décisif.

Si l’on continuait notre observation, si l’on plissait les yeux pour cibler encore plus précisément l’inukshuk, on y trouvait quelque chose d’anormal. D’habitude façonné droit et fier, appuyé sur des pieds réguliers les faisant ressembler à des pattes d’éléphant carrées, le cairn comportait un important renflement à sa base. Cette forme n’était pas commune.

Si l’on avait pu s’approcher davantage, on aurait reconnu une forme humaine appuyée sur la construction de pierre. À la façon dont elle était vêtue — un parka de peau de phoque dont le pan arrière beaucoup plus long était replié entre ses jambes —, il s’agissait d’une femme. Le corps penchait vers l’avant, proche de basculer. Un grand capuchon couvrait entièrement son visage. Elle s’efforçait de ne pas grelotter. À un moment, elle avait relevé la tête, enlevé ses lunettes fumées devenues inutiles et regardé au loin. Son visage était celui d’une Blanche, à n’en pas douter. Une gallunaat comme on les appelait ici.

Catherine — c’était le nom de la femme — commençait à ressentir le froid. Catherine aimait le froid. Lorsqu’elle avait froid, son corps luttait contre lui et son esprit restait concentré sur ce travail essentiel. Son cœur ralentissait, son sang s’épaississait. Alors seulement, elle arrivait à être bien. Alors seulement, son esprit s’envolait vers ailleurs, loin de ces pensées qui lui faisaient mal. Oui, elle aimait le froid. Mais cela n’avait pas toujours été le cas. Il fut un temps où elle préférait s’étendre sur la grosse roche derrière la maison familiale, appréciant les rayons du soleil sur son visage tout en essayant d’imaginer sa vie future. C’était il y a longtemps. Très longtemps.

Elle se rappelait maintenant les paroles de Tulimaaq. Il lui avait dit de marcher le plus loin possible. Pour retrouver son tuurngaq, elle devait aller là où il n’y plus de traces de pas dans la neige, s’asseoir par terre, rabattre son capuchon sur le visage, garder la tête baissée et supplier.

Son tuurngaq? Ce mot lui était inconnu au début. Pourtant, elle maîtrisait l’inuktitut, la langue parlée par les Inuits. Cinq années passées dans ce petit village perdu au Nord du Québec à enseigner à des enfants tristes qui semblaient toujours vouloir être ailleurs, cela lui avait laissé le temps d’apprendre la langue, c’est certain. Cinq ans ! Une éternité pour les Blancs égarés dans les étendues polaires. La plupart ne restaient pas plus de trois ans, d’autres même ne tenaient que trois ou quatre semaines. Mais elle, elle était là depuis cinq longues années.

Elle se souvenait des débuts difficiles à Quarpuq. Fuir Montréal le plus rapidement possible, voilà tout ce qu’elle voulait. Partir loin. L’Amérique centrale? L’Afrique? Trop chaud! Une affichette punaisée sur le babillard avait attiré son attention. On demandait des enseignants pour le Grand Nord québécois. C’était l’époque ! Le Parti Québécois avait pris le pouvoir quelques années auparavant. Il fallait reconquérir le territoire. Il fallait reprendre en mains nos destinées. Nous devions relever la tête et cesser d’être des porteurs d’eau. « Québécois, nous sommes québécois. Le Québec saura faire s’il ne se laisse pas faire », comme le disait la chanson. L’avenir nous appartenait. Il suffisait de s’en emparer. Le monde était à nous.

La politique la laissait complètement indifférente. Elle ne comprenait rien des enjeux derrière le séparatisme ou le fédéralisme. On sentait bien à l’époque un engouement pour le projet de « souveraineté », mais tous ces débats, tous ces palabres inutiles, toutes ces belles paroles lancées à tort et à travers lui semblaient totalement irréels, surfaits, inappropriés. Cette agitation la laissait de glace. Elle n’avait même pas voté à ce référendum que les tenants de l’indépendance venaient tout juste de perdre.

Ce poste lui convenait parfaitement, avait–elle cru à ce moment-là. Les formalités avaient été rapidement expédiées, car on avait besoin de main-d’œuvre pour s’occuper des tâches assumées jusqu’à maintenant par le fédéral, ce gouvernement illégitime occupant nos terres. On oubliait facilement une chose : sur ces terres, il y avait des communautés esquimaudes (on les appelait encore ainsi à l’époque) présentes depuis des millénaires, bien avant les Anglais et les Français. Mais cela ne l’intéressait pas non plus. De telles opinions restaient pour elle du bla-bla de politiciens.

Catherine s’était retrouvée du jour en lendemain projetée dans un univers inconnu. Le décalage était total pour cette femme de province venant à peine de s’adapter à la grande ville. Pour quelqu’un qui n’avait jamais vraiment voyagé, cet environnement lui était étrange à tous les points de vue. D’abord une nature hors du commun, belle, mais inhumaine en un certain sens, du moins pas faite pour les humains. Rien ne semblait vouloir changer dans ce monde figé dans la glace et le temps.

Ensuite, ce fut le choc du village de Quarpuq. Il s’agissait d’une petite agglomération de quelques maisons rudimentaires, la plupart construites à la va-vite par les Blancs et d’autres, plus vieilles, bancales, faites de bric et de broc, peu utiles pour protéger leurs habitants du froid. On s’y entassait parfois à deux ou trois familles : hommes, femmes, enfants, vieillards. Des chemins sommaires sillonnaient entre les maisonnettes posées là selon un ordre aléatoire. Toutes sortes d’objets, matelas, chaises brisées, sacs remplis d’on ne sait quoi, s’amoncelaient devant les portes. Un kayak ici. Un skidoo là. Quarpuq était situé au confluent d’un fleuve et de la mer. Ce site géographique facilitait grandement l’accès à la pêche, la principale activité de la communauté. Le cours d’eau, lorsqu’il gelait, formait aussi un chemin aisé pour se rendre dans les territoires de chasse.

Catherine se souvenait de son désarroi à son arrivée. À quoi avait-elle pensé en venant ici ? Si peu encline aux extravagances pourtant, elle venait de signer un contrat de trois ans et le regrettait déjà amèrement. Et pour couronner le tout, on lui avait assigné un petit appartement dans un conteneur percé de quelques trous faisant office de fenêtres. L’espace était spartiate, c’est le moins que l’on puisse dire. Une chambre toute petite et un lit simple en fer. Une table de chevet en bois tout rayé. Pas de porte de séparation entre l’autre pièce. Un comptoir servait de cuisine rudimentaire. Une table et deux chaises en bois de style espagnol et un bureau de travail sur lequel était posé un immense téléphone à cadran. Une étagère vide. Une radio.

Après un certain temps, elle s’était habituée à ce cadre de vie. Il n’était pas si différent en somme de son appartement à Montréal. L’emplacement possédait même certains avantages. Le conteneur gris moucheté de rouille était attenant à l’école où elle enseignait. Un petit couloir séparait l’appartement de son lieu de travail. Elle pouvait donc rencontrer ses élèves du primaire dans sa classe sans avoir à sortir au-dehors. C’était plus pratique évidemment. Non pas que cela la dérangeait outre mesure de devoir s’habiller comme un ours polaire pour venir faire son travail, bien au contraire. Elle aimait le froid, du moins elle avait appris à aimer le froid cinglant du Nord. Dans ce petit logement mal construit et mal chauffé à l’occasion, elle avait fini par se sentir bien.

Le conteneur comportait trois appartements comme le sien, mais personne n’avait jamais habité les deux autres. Une année après son arrivée, des ouvriers venus du Sud avaient construit des logements là-haut, sur le remblai, puis étaient repartis. Évidemment, ceux-ci étaient beaucoup plus confortables. Il y avait des toilettes et des douches dans chaque appartement. Mais elle avait refusé de s’y installer.

En définitive, et en y réfléchissant, Catherine avait surtout été déconcertée par les gens. Par-delà la différence des visages et des coutumes, les Inuits n’étaient pas faciles d’approche malgré une affabilité de circonstance. On avait joué sur son altruisme en lui faisant miroiter la nécessité de venir en aide à une population manquant de tout. Or ce n’était pas tout à fait le cas à Quarpuq. Les Inuits se débrouillaient fort bien avant l’arrivée des Blancs, mieux même. Ils avaient mis des siècles à adopter un mode de vie nomade parfaitement adapté aux territoires polaires. Mais aujourd’hui, sédentaires, ils avaient perdu leurs repères et cela paraissait dans leurs attitudes. Ce fut long avant d’obtenir leur confiance même si Catherine s’occupait de leurs enfants. Non pas qu’ils fussent farouches. Non pas ! Mais c’était une gallunaat, une étrangère. Et donc elle ne pouvait pas comprendre. Elle ne le pouvait pas.

On les voyait partir parfois en famille pour établir un campement loin, très loin. Ils revenaient après plusieurs semaines. Elle avait beau leur expliquer : faire ainsi manquer l’école à leurs enfants ne leur rendait pas service pour leur avenir. Ils la regardaient alors avec commisération, comme si elle-même était une enfant trop jeune à qui l’on ne pouvait pas encore faire comprendre le vrai sens des choses.

Catherine, c’était sa nature, avait établi rapidement une routine. Les habitudes régulières étaient nécessaires pour la rassurer. La plupart du temps, à la fin de sa journée, elle rentrait dans sa chambrette pour préparer un goûter léger, une soupe et du fromage, préférant cela à la cantine. Non pas que la nourriture ait été mauvaise là-bas. Au contraire, celle-ci était excellente. Pour garder les gens au Nord, il fallait bien les nourrir. C’était un fait avéré. Les Inuits profitaient aussi de cette manne venue du Sud, eux dont les ancêtres avaient été plus souvent qu’à leur tour affamés par l’absence de gibier au cours de leur migration. Sédentaires à Quarpuq depuis une ou deux décennies, ils n’avaient plus connu la famine et étaient mieux nourris. Pour le reste…

Comme à son habitude, Catherine s’installait à sa table et allumait la radio. L’annonceur débitait ses nouvelles d’un ton monocorde. De toute façon, elle n’écoutait pas. Personne au Sud ne s’intéressait à ce qui se passait dans le Nord, chez les « Esquimaux ». Elle prenait toujours mille précautions avec le bouillon trop chaud. La chambrette était restée presque aussi dépouillée qu’au début. Aucune photo, aucune toile sur les murs. Des rayons de bibliothèque avaient été ajoutés et meublés par des livres tassés sur eux-mêmes. Seul élément un peu personnel : une étagère où trônaient plusieurs petites statuettes toutes fabriquées par les Inuits de son village.

Quand son repas se terminait, elle lavait son couvert, fermait la radio avant d’aller s’installer à son bureau. Immanquablement, elle s’arrêtait devant le gros téléphone noir posé sur l’un des coins, hésitait, mais ne décrochait jamais le combiné, puis s’asseyait et commençait à préparer sa journée du lendemain. Ce rituel presque quotidien la réconfortait. Elle revoyait ses petites frimousses au visage tout rond. Ils n’étaient pas très attentifs, mais si attachants. Dès le début de son mandat, la tristesse dans leurs yeux bridés l’avait frappée. Ils ne souriaient pas, ou si peu, comme si une mauvaise fée leur avait jeté un sort au berceau. Le froid produisait cet effet peut-être ? Elle avait pensé à cette hypothèse au début, mais avait changé d’idée depuis.

Ce fut long avant que les enfants ne s’attachent à elle. Comme leurs parents, ils étaient méfiants. Catherine avait beau multiplier les gestes de tendresse envers eux, en commençant par les petites filles. Rien n’y faisait. Finalement, à force de persévérance et de douceur, elle était arrivée à les apprivoiser… un peu. Mais peut-on vraiment domestiquer ces renards polaires si beaux en hiver dans leur pelage tout blanc? Ils tournent autour de vos maisons lorsqu’ils ont faim, toujours prêts cependant à s’enfuir vers la toundra, leur véritable habitat. Ces enfants n’appartenaient pas à cette école ni à ce village construit par des Blancs et en partie pour des Blancs. Eux, ils venaient de loin, de là-bas. C’était inscrit dans leurs gènes et on le voyait dans leurs yeux.

Dans le Nunavik — comme en a appelé le Grand-Nord québécois après la signature de la Convention de la Baie-James —, l’enseignement se faisait en français depuis quelques années seulement… et encore ! L’anglais était toujours dominant dans les écoles et l’inuktitut prenait de plus en plus de place. L’ambition du gouvernement du Parti Québécois avait bel et bien été de franciser cette population depuis longtemps dominée par l’Anglais, car même la religion restait encore majoritairement anglicane avec ses deux églises alors que l’église catholique des missionnaires était vide et tombait en ruine.

Ce n’était pas pour franciser le Nunavik que Catherine était venue ici. Elle ne s’intéressait pas à ces projets sociaux concoctés de toutes pièces dans les officines de l’administration gouvernementale. Non ! Plutôt, il s’était présenté là une occasion unique de s’éloigner du Sud, de fuir ce Montréal étouffant en été et pas suffisamment froid en hiver. La température n’était jamais assez glaciale à son goût. Le froid du Grand Nord était un impératif. Voilà pourquoi elle avait choisi ce village le plus septentrional. Et s’il avait été possible d’aller plus haut encore, elle l’aurait fait.

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