Le roman LA FEMME QUI AIMAIT LE FROID est présenté ici en 25 épisodes à raison d'un par semaine. Suivez l'histoire de cette femme perdue dans la toundra qui ressasse ses souvenirs et se perd dans ses rêves. Si vous avez manqué un épisode, vous pouvez vous reprendre en allant à la rubrique RATTRAPAGE.

Épisode 03: Le cri du corbeau

« Tuurngaq ». Un dessin de Marcel Viau

« Comment se fait-il que mon tuurngaq ne soit pas encore là? » Catherine avait cessé de s’agiter et s’était remise depuis quelque temps dans la position de suppliante, le capuchon retombant profondément sur son visage. Pourtant, elle avait fait tout comme Tulimaaq le lui avait recommandé, d’abord en sortant des pistes laissées par les skidoos et les chiens de traîneau. Ces pistes n’étaient pas balisées, mais les chasseurs et les pêcheurs les connaissaient bien. Ils savaient où se tenait le gibier. Lorsqu’ils partaient en petit groupe, le plus souvent à deux à cette période-ci de l’année, c’était souvent pour chasser le phoque annelé. Ils savaient où trouver les trous de respiration que ces mammifères faisaient dans la glace pour venir respirer de temps en temps. Un Blanc aurait été incapable de les reconnaître, mais les Inuits étaient devenus experts en ce domaine. Ils attendaient patiemment près de ces trous, parfois des heures, que le museau de l’un de ces animaux brise le mince glacis. S’il le faisait, il venait dès lors de signer son arrêt de mort. La viande de ce gros animal serait en partie distribuée aux membres du clan et aux familles dans le besoin.

Donc cette fois-là, Catherine s’était éloignée de la piste pour suivre son propre chemin. Elle ne faisait jamais une telle chose sachant les dangers de partir à l’aventure, surtout en plein hiver, sur ce territoire sans repère. Quelques Inuits expérimentés le faisaient parfois, dont Tulimaaq. Il était arrivé à certains de se faire prendre par une tempête de neige. On ne les avait plus revus. Les anciens disaient alors qu’ils avaient été enlevés par un être maléfique dont ils s’étaient approchés d’un peu trop près.

Pourtant, Catherine devait suivre son chemin. C’était sa destinée. Elle se devait de chercher son tuurngaq. Tulimaaq lui avait expliqué qu’un tuurngaq était un esprit, mais pas n’importe lequel. Cet esprit singulier était visible à une seule personne. Cet esprit pouvait l’aider ou la harceler, selon sa propre situation. Un tuurngaq n’apparaissait jamais par hasard à quelqu’un. Il y avait toujours une raison. Lui-même d’ailleurs était accompagné par plusieurs tuurngait, selon les circonstances, qu’il s’agisse de guérir quelqu’un ou de préparer une bonne pêche. Tulimaaq était un angakkuq, un chaman ayant depuis longtemps reçu la gaumaniq, l’illumination.

Évidemment, elle avait été très réticente à croire à ces récits fabuleux, même si elle en avait longtemps apprécié la teneur poétique. Ils étaient comparables aux contes de fées de son enfance. C’était simplement des histoires. Par leur dimension métaphorique, ces récits permettaient aux Inuits d’expliquer le monde les entourant sous des angles différents.

Mais depuis cette année, depuis le début de cette année extraordinaire à plusieurs égards, elle ne pouvait plus avoir ce genre de certitude. De plus en plus troublée et confuse, elle voyait sa vie partir à la dérive, lentement, progressivement, comme un bloc de glace sur la mer. En fait, elle ne contrôlait plus rien depuis encore plus longtemps. C’était maintenant devenu une évidence. Il lui fallait voir clair, comprendre pourquoi tout semblait lui échapper. Voilà pourquoi elle suivait ce chemin, son chemin. C’était maintenant devenu une question de vie ou de mort.

L’élément déclencheur s’était produit en janvier dernier. Maintenant, après avoir cherché longtemps à oublier, elle s’en souvenait on ne plus clairement. Il lui revenait en mémoire ce jour où le tuurngaq lui était apparu pour la première fois. À cette époque-là, elle ignorait tout de ce personnage, mais en avait été grandement effrayée et profondément troublée. En en parlant plus tard à Tulimaaq, avec beaucoup de réticences d’ailleurs, celui-ci avait compris et lui avait donné le sens de cette rencontre.

C’était un après-midi, pendant une promenade solitaire sur l’une des collines entourant Quarpuq. Le temps était gris et il faisait très froid. Elle s’était arrêtée, comme à son habitude, pour contempler l’horizon. Puis soudain, un brouillard épais s’était abattu sur la toundra, rapidement, comme cela arrivait parfois l’hiver dans cette région au confluent d’un fleuve et de la mer. Un tel brouillard n’avait rien pour l’étonner. Elle avait connu quelquefois ces épisodes lors de ses longues errances. Non ! Ce qui frappait, c’était la conjonction entre la rapidité du phénomène et l’épaisseur de la brume.

La chose s’était passée à ce moment précis. Pendant qu’elle examinait les alentours, encore surprise par cette purée de pois exceptionnelle, le cri rauque et soutenu d’un oiseau avait retenti par-derrière. C’était celui du grand corbeau. Cet oiseau au plumage noir était le seul à garder sa couleur lorsqu’il passait l’hiver dans la toundra. Cela en faisait un animal plus voyant que d’autres animaux qui, eux, changeaient de pelage. Par contre, le noir de ses plumes avait la caractéristique d’absorber et d’emmagasiner les rayons du soleil. Il pouvait ainsi se maintenir en vie pendant les longues périodes de froid polaire.

Le cri du corbeau, répercuté par le brouillard, lui semblait plus fort, plus impérieux. Elle n’avait même pas eu le temps de se retourner pour l’apercevoir qu’il avait fondu sur elle à la vitesse de l’éclair et lui avait assené un grand coup de bec sur la tête. Heureusement, son capuchon épais l’avait protégé, car un coup si violent l’aurait sans doute blessée. Catherine, déstabilisée par le choc, avait perdu l’équilibre et s’était retrouvée littéralement à quatre pattes.

Les corbeaux ne sont pas des animaux agressifs. Elle avait dû s’approcher trop près de son nid sans s’en apercevoir, avait-elle pensé alors toujours à quatre pattes. En relevant la tête, quelle ne fut pas sa stupeur d’apercevoir un homme à quelques mètres d’elle. Un homme ? Rien n’était moins certain. Dans le brouillard, on distinguait mal la silhouette. Il était très grand, du moins de sa perspective. Il se tenait là sans bouger, les jambes légèrement écartées. Il était vêtu d’un parka traditionnel. En fait, pas vraiment traditionnel, car le manteau était complètement noir, sans bordures grises ou blanches comme on en voit parfois sur les parkas découpés dans la peau de certains types de phoque. Ses pantalons aussi étaient noirs, ses moufles et ses bottes : noires.

Catherine avait été effrayée par cette vision. Elle avait tenté de se lever pour prendre les jambes à son cou, mais en avait été incapable. Son corps en entier restait figé, comme paralysé. Plus elle regardait l’homme, toujours immobile, plus la peur l’envahissait. Il portait au cou, accroché à une longue lanière, un objet de prime abord difficile à identifier. Il s’agissait de jumelles, de grosses jumelles comme celles des marins sur les navires marchands. Tout en se demandant pourquoi un homme pouvait bien transporter des jumelles sur ce territoire désertique, elle avait levé le regard vers le visage du géant. À ce moment-là, son corps s’était mis à trembler. Le visage de cet homme était affreux. Il avait une particularité effrayante : ses yeux étaient placés en diagonale plutôt qu’à l’horizontale. Elle ne pouvait pas le croire. C’était un cauchemar !

Il lui était impossible de se lever pour s’enfuir. Ses membres étaient cloués sur place. Seule sa tête pouvait bouger, ses mains et ses genoux restant figés au sol, comme pris dans la glace. Elle ne pouvait pas non plus détacher le regard du géant, certaine que sa dernière heure était venue. Toutefois, l’homme en noir ne bougeait pas. Il restait là à la fixer de son regard oblique, sans aménité apparente. Il ne disait rien non plus, ce qui rendait le silence brumeux de la toundra encore plus pesant.

Ce moment lui avait semblé durer une éternité.

Puis est venu le temps où le regard de Catherine s’était voilé. Tout était devenu blanc, comme dans un flash électrique. Les pilotes d’avion en Arctique et les Inuits voyageant longtemps au soleil connaissaient bien le phénomène : la cécité des neiges. Au même moment, elle était tombée lourdement de tout son long sur le sol, face contre terre. Son cœur battait la chamade, sa tête tournait, néanmoins son corps engourdi avait commencé à montrer des signes de vie. Ses membres pouvaient de nouveau bouger. Ses yeux endoloris et rougis devaient être lavés avec de la neige afin de voir de nouveau. Sa vue revenue, elle s’était empressée de tourner la tête vers l’horizon toujours envahi par le brouillard. Il n’y avait plus personne. L’homme en noir avait disparu. Seule une série de cris rauques dans le ciel lui avaient fait comprendre qu’un grand corbeau s’envolait.

Catherine avait ressassé longtemps cet événement étrange et inquiétant avant de se décider à en parler à Tulimaaq. Par son explication détaillée des circonstances de cette « apparition », Tulimaaq avait bel et bien reconnu un tuurngaq : le brouillard, un géant, des jumelles accrochées à son cou, les yeux de travers comme les personnages de certaines sculptures anciennes, la transformation d’un animal en humain. Il n’y avait aucun doute : c’était bien un tuurngaq.

Il lui avait expliqué la signification de ces esprits auxiliaires compagnons des chamans dès le début de leur initiation. Il s’était grandement étonné de voir une non-initiée, a fortiori une gallunaat, vivre une telle expérience. Les tuurngait étaient souvent des humains sans corps qui erraient sur la terre en cherchant à se rendre dans le royaume des morts. Ils devenaient parfois malins de frustration et s’en prenaient alors aux humains. C’est pourquoi le grand corbeau l’avait attaquée. Tulimaaq lui avait demandé si elle connaissait une personne dans cette situation. Or en janvier de cette année-là, lorsque l’événement s’était produit, Catherine ne savait pas encore…

 

Catherine s’était maintenant remise à frissonner. Les bras croisés, elle battait énergiquement ses épaules. Le crépuscule tombait lentement, comme si le soleil derrière l’horizon prenait tout son temps pour disparaître. Le froid l’envahissait de plus en plus, mais rien ne l’aurait fait bouger de là. Elle voulait continuer à attendre. La question ne se posait même pas.

Après avoir cessé ses gesticulations, le silence revenu, elle avait entendu quelque chose au loin. Un son. Plutôt, une espèce de gémissement. C’était celui du cri d’un animal. En fouillant l’horizon, le contour flou d’un renard lui est apparu. Il la fixait. Ces petits animaux farouches, mais curieux, se tenaient toujours à bonne distance des humains. Son pelage blanc le faisait se fondre dans le paysage. S’il n’avait pas bougé le museau parfois, on l’aurait confondu avec la neige. Il restait là à la regarder en glapissant de temps en temps, comme s’il voulait lui dire quelque chose.

Pour les Inuits, le renard avait une signification particulière, comme le corbeau d’ailleurs. Ils étaient là au début des temps, avant même les humains. Anarqaq lui avait raconté une sorte d’histoire de la fondation du monde mettant en scène ces deux animaux. En ce temps-là, au début du monde, la nuit était perpétuelle. Parmi les tout premiers vivants sur la terre, il y avait le corbeau et le renard blanc. Un jour, ils se rencontrèrent et se mirent à discuter ensemble : « Qu’il n’y ait pas de jour, qu’il n’y ait pas de jour ! » avait dit le renard qui aimait chasser dans l’obscurité. Mais le corbeau, lui, se déplaçait en volant et non pas en marchant. Par conséquent, il se cognait constamment la tête dans l’obscurité. Il s’était mis en colère et avait crié : « Qau ! Qau ! Que la lumière surgisse, que le jour vienne ! » « Taaq! Taaq ! Qu’il fasse nuit, qu’il fasse nuit ! » avait répliqué le renard blanc. Depuis cette date, le jour a succédé à la nuit et la nuit au jour.

Le renard blanc avait cessé de regarder Catherine, s’était lentement retourné, comme dépité, et avait poursuivi lentement son chemin dans la toundra.

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