Le roman LA FEMME QUI AIMAIT LE FROID est présenté ici en 25 épisodes à raison d'un par semaine. Suivez l'histoire de cette femme perdue dans la toundra qui ressasse ses souvenirs et se perd dans ses rêves. Si vous avez manqué un épisode, vous pouvez vous reprendre en allant à la rubrique RATTRAPAGE.

Épisode 05 : Le temps perdu

« Qatanngut » Un dessin de Marcel Viau

Monique était restée vieille fille. Aînée de la famille, elle non plus n’avait pas eu le choix. C’était du moins sa conviction. Mal-aimée de son père — sa conviction, là encore —, elle avait toute sa vie cherché son affection et son attention. Sur la ferme, Monique avait remplacé le garçon qu’il aurait voulu avoir en travaillant d’arrache-pied auprès de lui, d’abord en conduisant le tracteur, puis en tassant le foin dans la charrette, en montant les ballots à force de poignet dans la grange. Elle avait trait les vaches, soigné les truies lorsqu’elles avaient leurs petits, tiré au fusil sur les renards s’approchant trop près du poulailler. Elle avait même appris à réparer la machinerie et il n’était pas rare de la voir arriver pour le souper pleine de cambouis.

Monique avait quatre ans de plus que Catherine et le lui faisait bien sentir. C’était elle la cheffe quand la mère n’était pas là, donnant des directives de toutes sortes parfois incohérentes pour se donner de l’importance. Lorsqu’elle s’amusait avec ses sœurs, ce qui n’arrivait pas souvent, on devait toujours faire selon ses ordres. « Place-toi ici et toi là. Tu seras la méchante Tritri et moi je viendrai sauver la pôve petite Vivi ». Ces surnoms, elle était la seule à les utiliser, car leur maman détestait donner des surnoms. Cela faisait vulgaire. Elle avait bien fait une concession pour son mari Médé, mais c’était parce qu’on l’avait toujours connu sous ce nom.

Catherine avait appris tôt dans la vie une chose : pour éviter Monique, il fallait s’esquiver. Attentive et talentueuse à l’école, elle avait appris à lire très vite pour pouvoir se plonger le nez dans ses bouquins à la moindre occasion. Monique n’aimait pas cela. D’ailleurs, elle n’aimait pas l’école en général. « Ça va me servir à quoi d’apprendre la géographie pour travailler sur la terre ? ». Elle disait souvent à Catherine lorsque celle-ci lisait assise sur l’une des marches de la galerie : « Regardez-moi cette paresseuse ! Tu vas t’encrasser à ne rien faire ainsi en pleine journée. Va donc chercher les œufs. Tu serviras au moins à quelque chose. »

Pour Yvette toutefois, c’était différent. Elle avait remarqué le goût des études de sa fille et l’encourageait en ce sens. Elle-même avait souffert de ne pas avoir dépassé la cinquième année. Non pas que l’apprentissage du français ou de la grammaire lui plaisait. Mais c’était là le seul moyen d’avancement social dans cette société rurale pour laquelle il importait essentiellement d’apprendre l’arithmétique afin de compter les vaches, les poules et les quelques sous restant à la fin de l’année. Les plus riches — les notaires, les docteurs — étaient des gens instruits. Et les plus riches ne mariaient que des épouses ayant terminé l’école normale, c’était connu.

Monique n’était pas une rêveuse, tant s’en faut. Tout le contraire de Catherine, toujours le nez en l’air à regarder les nuages, quand elle n’était pas couchée à plat ventre sur la terre brune du jardin en train d’admirer le travail incessant des fourmis. Il lui arrivait de perdre la notion du temps et ne faisait pas ce qui lui était demandé. Cela mettait en furie Monique. Quand elle allait trouver sa mère pour rapporter l’incident, elle rencontrait inévitablement un « laisse-la donc tranquille cette petite » qui la mettait encore plus en colère. Monique ne comprenait pas l’attitude de mollesse de sa mère à son égard et elle se sentait obligée d’en rajouter.

Pour Évelyne, tout était différent. Ah Évelyne ! Le rayon de soleil de la maisonnée. C’était une enfant tout simplement radieuse, pleine de gaieté et de vie, toujours en train de rire de tout et de rien. Elle sautait de joie devant le bon gâteau de maman ou s’extasiait devant les fines lettres tracées par Catherine lorsqu’elle faisait ses devoirs. Elle attirait l’attention de toute la maisonnée par ses sauts et ses cabrioles ou inquiétait tout le monde par ses escapades aventureuses, grimpant inconsidérément dans un arbre ou courant sans regarder dans le chemin de terre où passaient trop rapidement de rares autos.

Évelyne était la cadette de Catherine de cinq ans. Elle avait été reçue comme un cadeau du ciel, car Yvette désespérait d’avoir un autre enfant tant la conception ainsi que l’accouchement de ses filles avaient été difficiles. D’ailleurs, on s’étonnait au village du nombre limité d’enfants de la famille. Trois enfants alors que la norme se situait autour de la dizaine, souvent plus. Yvette avait reçu plusieurs fois les remontrances du curé à ce sujet. Elle avait tenté de lui expliquer. Ce n’était pas parce qu’elle voulait « empêcher la famille ». Elle faisait tous les efforts nécessaires ainsi que son Médé. Or, malgré sa mansuétude affichée, le curé ne la croyait qu’à demi.

Il y avait évidemment des raisons religieuses officielles derrière cette stratégie des grosses familles. L’Église catholique refusait toute contraception, tout empêchement quelconque de concevoir, car c’était là un acte naturel voulu par Dieu. Mais des idées plus subtiles, politiques cette fois, se tenaient aussi derrière ces points de vue religieux. Les Canadiens français étaient une race affaiblie n’ayant pas cessé d’être marginalisée depuis la conquête anglaise. Selon l’élite française de Québec et de Montréal, on cherchait par tous les moyens à la faire disparaître, notamment en lui retirant les moyens économiques de subsistance, en la refluant vers les terres incultes, en la laissant ainsi mourir à petit feu. La seule solution devait être la « revanche des berceaux » : faire le plus d’enfants possible afin d’en arriver à dominer les Anglais par le nombre. Catherine n’avait jamais adhéré à ce bla-bla politique. Yvette ne pouvait pas avoir d’enfants. Point barre.

Yvette avait souffert de la situation, même si elle s’accommodait finalement assez bien d’un si petit nombre d’enfants. C’était plutôt le regard des autres qui l’affectait. Selon Yvette, on la traitait comme une « paria » — c’était son mot. Elle souhaitait tellement la reconnaissance sociale, toujours prête à s’inventer toutes sortes d’histoires pour expliquer sa situation. « Les autres sont jalouses parce que nous avons bien réussi », affirmait-elle souvent en adoptant cet air pincé typique de ces moments où elle se trouvait à court d’arguments. Pourtant, bien des mères l’enviaient secrètement, elles qui mettaient bas presque à tous les ans des enfants pas toujours désirés, et ce, jusqu’à épuisement.

Catherine adorait sa petite sœur Évelyne. Elle était si joyeuse, tellement vivante, imprévisible, vive d’esprit et curieuse. Elle aimait partir avec Évelyne en promenade en la tenant par la main. Elles allaient ensemble gambader dans les champs, cueillir des fleurs pour se les attacher dans les cheveux. Elles s’arrêtaient souvent devant le « grot’arbre » — Médé appelait ainsi le chêne majestueux trônant à l’orée de la forêt —. Toutes les deux embrassaient son immense tronc en tentant de s’attraper par les mains. Elles riaient aux éclats parce qu’elles ne pouvaient pas y arriver. Alors, elles repartaient en sautant à cloche-pied.

Évelyne était attentive à tout ce qui se passait. Elle absorbait tout comme une éponge. Catherine s’installait sur la table de la cuisine pour la faire dessiner, pour lui montrer ses premières lettres sous le regard bienveillant de leur mère. Elle lui faisait pratiquer ses gammes sur le vieux piano droit du salon. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, tous les foyers ruraux ou presque avaient un piano droit dans le salon, un salon fermé seulement accessible d’ordinaire lors de la visite du curé. Le piano ne servait jamais, car personne ne savait en jouer. Mais toutes bonnes familles se devaient d’en avoir un. Catherine avait déjà commencé à apprendre le solfège à l’école et redonnait à la petite le peu qu’elle connaissait. Évelyne, dans la mesure de ses moyens et de son âge, s’appliquait au mieux et faisait son possible pour comprendre.

Catherine en était persuadée maintenant : sa vocation d’enseignante était apparue à cette époque-là.

La petite Ituliaq, l’une de ses élèves dans sa classe de Quarpuq, ressemblait tellement à Évelyne. Pas physiquement évidemment. Elle était très typée avec ses cheveux et ses yeux bruns, ses yeux en amande et son visage tout rond. Mais Catherine retrouvait en elle le même esprit vif, le même désir d’apprendre. Les débuts dans sa classe furent plutôt pénibles. Elle ne parvenait pas à se concentrer, regardait souvent par la fenêtre, ne répondait pas aux questions. Catherine était habituée à ce genre de comportement des enfants et ne s’en préoccupait guère. Après tout, n’avait-elle pas appris avec le temps que ces enfants n’étaient pas vraiment d’ici ? Elle s’en était accommodée. De plus, et c’était une autre différence avec Évelyne, Ituliaq était particulièrement malhabile, tombant souvent en courant ou se cognant sur les bureaux.

Un jour toutefois, Catherine avait posé une question à Ituliaq sur le mot écrit au tableau. La petite avait plissé les yeux en approchant la tête. Soupçonnant quelque chose, elle lui avait demandé de se lever et de s’approcher plus près afin de lire le mot, ce qu’elle avait fait avec assurance. Ituliaq était myope, tout simplement, de cette myopie d’enfance se résorbant avec le temps. Elle avait aussitôt contacté ses parents pour leur parler de son problème : Ituliaq avait besoin de lunettes. Ces derniers avaient été réticents dans un premier temps. Personne n’avait jamais eu besoin de ces appareils que les Blancs portaient souvent, mais pas les Inuits. Évidemment, ils possédaient bien de ces lunettes fabriquées dans des os de côtes de phoque dans lesquels on avait percé de petites fentes, mais c’était pour se protéger du soleil éclatant sur la neige. Qu’avait-elle besoin de cela sous la lumière artificielle d’une école ?

Après moult palabres et la promesse de n’avoir rien à débourser, elle s’était occupée de lui obtenir les verres. À Quarpuq, on ne trouvait pas d’oculiste, bien évidemment. Cela n’avait pas été une mince affaire de lui faire faire des tests, de passer la commande et d’attendre que l’avion arrive avec le précieux colis.

Catherine avait été récompensée au centuple en voyant le visage d’Ituliaq s’illuminer lorsqu’elle avait posé pour la première fois ses lunettes toutes menues sur son tout petit nez. Ituliaq avait d’abord été très surprise en regardant ses cahiers. Elle avait commencé à lire tout haut quelques lignes, puis lui avait souri. Une enfant inuite qui souriait ! À un moment, elle avait même éclaté d’un rire franc et juvénile en mettant une main sur sa bouche. Catherine en avait eu les larmes aux yeux.

Après cela, Ituliaq s’était développé à un rythme accéléré. Elle voulait tout savoir tout de suite. Il lui arrivait même de demander de rester un peu après la classe pour l’aider à solutionner un problème de mathématiques plus difficile. Ituliaq était devenue sa meilleure élève et, Catherine pouvait bien se l’avouer maintenant, sa préférée.

Après quelques années de présence au Nunavik et un apprentissage intensif d’inuktitut, Catherine avait voulu savoir pourquoi Ituliaq portait un nom de garçon. La réponse fut longue à venir et — paradoxalement — pas des parents, lesquels avaient refusé poliment de le lui dire. Elle en avait demandé la raison à Tulimaaq lorsqu’elle était devenue un peu plus familière avec lui, « familière » étant un bien grand mot pour le type de relation entretenue avec ce personnage effacé et peu disert.

Tulimaaq lui en avait donné l’explication. Contrairement aux Blancs pour qui le choix d’un nom était presque une formalité, les Inuits s’engageaient dans un processus fort complexe en cette matière. D’abord, on discutait longuement avant de donner un nom à un nouveau-né. Avant tout, il fallait comprendre les différents mouvements dans l’univers des morts. Dans le cas de la petite, le père de sa mère — qui s’appelait Ituliaq — avait été exposé à des forces maléfiques, car il avait transgressé une règle de son vivant qu’il avait refusé d’avouer. Tulimaaq n’avait jamais su laquelle de ces règles malgré son don de divination. De plus, la mère de la petite Ituliaq avait eu un bébé mort-né avant elle et l’âme de celui-ci tirait sur le cordon d’Ituliaq pour l’empêcher de sortir, ralentissant de la sorte l’accouchement. Ainsi, Ituliaq était morte pendant un certain temps jusqu’à ce que Tulimaaq, appelé à la rescousse, invoque le nom du grand-père en lui criant « Viens ! Viens renaître dans le corps de ta petite-fille ! »

Aussitôt, l’âme du grand-père d’Ituliaq avait décidé de répondre à l’appel du chaman et de s’introduire dans le fœtus, lui procurant du coup sa vie, son nom et son sexe. Voilà pourquoi l’enfant avait reçu le nom de son grand-père. Depuis ce temps, la mère de l’enfant l’appelait « mon petit papa » et Ituliaq disait de sa mère que c’était « sa grande fille ». Catherine avait finalement compris pourquoi Ituliaq s’habillait toujours en garçon, même si elle était indéniablement une fille. Comme l’avait expliqué Tulimaaq, lorsqu’Ituliaq aura ses premières règles, à l’adolescence, elle pourra dès lors s’habiller en fille et accomplir du travail de fille.

En repensant à ce que Tulimaaq avait dit de la petite Ituliaq, Catherine s’était surprise à sourire. Il lui revenait en mémoire sa sœur Monique. Il lui était sûrement arrivé une chose semblable à sa naissance. Monique était un garçon manqué, cela était une évidence pour tout le monde : « mon Dieu que ta fille est Tom Boy ! » comme l’on s’exclamait souvent devant Yvette. Pourtant sa mère avait tout essayé pour souligner sa féminité. Lorsqu’elle l’habillait dans une belle petite robe, Monique trouvait toujours le moyen de la salir ou de la déchirer peu de temps après. Et que dire de ses premiers — et derniers — souliers vernis ?

Du plus loin qu’elle se souvienne, Monique avait toujours préféré les outils que son père recevait en cadeaux aux belles poupées joufflues achetées à prix d’or au magasin général. Un jour, Médé lui avait fait une petite table à thé pour ses poupées qui était, ma foi, fort habilement tournée. Au lieu d’apprécier, Monique avait fait une crise. Elle accompagnait toujours son père lorsqu’il faisait du bricolage. Mais cette fois, comme c’était une surprise, Médé avait pris moult précautions afin qu’elle ne s’aperçoive de rien. Il ne s’attendait sûrement pas à ce type de réaction. En tout état de cause, elle n’avait jamais fait prendre le thé à ses poupées, ce qui avait fait le bonheur d’Évelyne quelques années plus tard alors qu’elle avait organisé sur cette table de très nombreuses réunions sociales avec Suzette, Violette, Iris et même Grognon l’ourson.

Comme Catherine était quand même un peu plus jeune que Monique, elle n’avait pas tout de suite compris les pleurs de celle-ci lors de ses premières menstruations, des pleurs non pas de douleur, mais de déception. Elle ne serait jamais un garçon et cela la frustrait terriblement, ce qui ne l’avait pas empêchée toutefois d’être plus attirée par les garçons, et ce, pour d’autres raisons que leur qualité de menuisier.

Catherine avait compris aussi plus tard pourquoi Monique était si malchanceuse avec ses partenaires masculins. En fait, elle procédait dans ses approches comme un garçon le fait avec une fille, prenant les devants avec des manœuvres malhabiles de séduction en parlant de la récolte difficile cette année-là ou des vaches dont le rendement était moins bon qu’avant. Il lui arrivait même, quand un garçon lui plaisait vraiment, de prendre la liberté de vouloir l’embrasser de façon si soudaine et si impétueuse qu’il le ressentait comme une agression. Les garçons avaient appris assez vite à prendre les jambes à leur cou devant cette énergumène ne jouant pas le jeu comme il se devait. Ils voyaient immédiatement les dégâts futurs dans leur vie de couple s’ils devaient s’engager avec elle. Et cela valait aussi pour les plus dociles et les plus placides d’entre eux.

Catherine avait continué de sourire en se remémorant cette sœur pas vraiment comme les autres. Monique aurait tant voulu ne rien voir changer dans son monde protégé. Elle avait fini par se résigner à ne pas trouver l’âme sœur capable de l’accompagner dans son travail sur cette ferme tant aimée. Elle se voyait comme l’héritière non seulement de cette terre ingrate, mais de tout un mode de vie formant le socle sur lequel reposait ce pays. C’était la garante de la continuité, de la tradition. Elle se comprenait comme la digne représentante d’une race refusant de s’éteindre. Un jour, la terre familiale lui reviendrait et elle poursuivrait la mission, même s’il semblait clair que plus personne ne prendrait la relève par la suite. Elle s’était refusée à y penser.

Monique n’avait pas compris que les temps changeaient. Une révolution culturelle, « tranquille » disait-on, était en cours dans ce Canada français frileux et replié sur lui-même. C’était au temps des slogans de réforme, des « désormais », des « maîtres chez nous ». Un grand bond en avant se préparait dans ce Québec trop longtemps nostalgique et figé. Des structures sociales anciennes se délitaient, de nouvelles apparaissaient plus novatrices, plus ouvertes sur le monde. Et Monique avait regardé passer le train, comme ses troupeaux de vaches le long de la voie ferrée sillonnant les confins de la terre familiale. Elle était convaincue que rien ne bougerait jamais dans ces paysages vallonnés et paisibles.

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