Le e-feuilleton LES SUPPLIANTES est un roman qui raconte l'histoire de trois femmes à la croisée des chemins. Il est publié chaque semaine sous forme de courts chapitres. Si vous ne voulez pas manquer d'épisodes, n'hésitez pas à vous abonner en vous inscrivant dans la rubrique « Pour s'abonner ». C'est gratuit et vous pouvez vous désabonner à tout moment. Pour celles et ceux qui voudraient lire les épisodes précédents, consultez la rubrique « Les Suppliantes ».

Épisode 06 : Raconter les nuages

Anne-Marie est allée dormir quelque peu après son quart de nuit et sa rencontre avec Maya. Elle est maintenant en route pour rencontrer Madame Simpson, la responsable du Centre des réfugiés de Montréal qui a reçu Maya à son arrivée au Canada.


Ushuaia, capitale de la Terre de feu

Le Centre des réfugiés de Montréal est hébergé dans le presbytère d’une ancienne église catholique du Centre-Ville acheté par la Communauté baptiste du Québec, une société dont madame Simpson est la présidente. Il y a plusieurs églises de cette confession à Montréal, mais une seule est reliée à cette congrégation issue du sud des États-Unis. Celle-ci existe depuis plusieurs années, mais pour le moment, elle n’a pas pu essaimer au goût de Madame Simpson. Les congrégations évangéliques, plus agressives sur le terrain et plus souples dans leur organisation ont accaparé la majorité des anciens fidèles catholiques ayant fait défection et des nouveaux immigrants dont la plupart proviennent d’Haïti.

L’ancien presbytère a été réaménagé de telle façon qu’il est possible d’y loger une dizaine de familles en même temps. Il est toujours plein. Sans vraiment l’avoir voulu ainsi, le Centre a accueilli depuis le début une population majoritairement issue du Moyen-Orient, la conjoncture aidant. Les deux étages sont dédiés aux chambres, le rez-de-chaussée aux bureaux et aux salons, le sous-sol a été transformé en salle à manger à laquelle est attenante une cuisine collective. Le Centre n’accueille que les familles monoparentales avec au plus deux enfants. Ce sont les contraintes physiques qui veulent cela. S’il n’en tenait qu’à Madame Simpson, elle en accueillerait beaucoup plus compte tenu des besoins criants. Mais elle cherche depuis quelque temps des locaux plus appropriés sans en avoir trouvé. De plus, le Centre vit actuellement de dons de la communauté et d’un apport substantiel de la famille de Madame Simpson. Mais la richesse des Simpson n’est pas sans limites.

Madame Simpson est installée dans un assez vaste bureau au rez-de-chaussée. Les murs sont peints en gris presque blancs. Deux fenêtres perçant le mur d’en face donnent sur de la verdure. On y sent le propre et le frais. Un bureau élégant et deux chaises droites qui lui font face sont placés dans un coin. Dans l’autre, on trouve un fauteuil à deux places et deux fauteuils solos, le tout en cuir noir. Une jolie table basse est placée au centre. Quelques livres d’art y sont déposés en quinconce sur l’un des coins. Sur l’autre, une sculpture de bronze. Enfin, au-dessus du bureau, une simple croix. Pas un crucifix, une croix de bois.

Madame Simpson est assise au bureau. Toujours aussi élégante, on la croirait sortie tout droit d’un roman de Faulkner ou d’une pièce de Tennessee William. Elle est penchée sur son petit bureau en train d’examiner des dossiers. On la verrait très bien dans cette même attitude devant l’immense bureau en bois d’acajou dans l’une des trente pièces du manoir du sud où elle est née et a grandi. C’est une femme qui respire la dignité. Ses gestes sont calculés, mais pas à la façon de ces nouveaux riches qui se donnent un genre. Tous ses mouvements semblent naturels, un héritage de plusieurs générations de familles, de propriétaires terriens ou d’entrepreneurs habitués à vivre entre eux avec des règles de vie des plus rigides et convenues.

Jessica, l’assistante de madame Simpson, est assise sur l’une des chaises devant le bureau. Elle est plus jeune, peut-être la fin de la vingtaine, toute menue, un visage de fouine qui lui donne un air ravi perpétuel. Des cheveux très courts bruns et de grands yeux bleu violet qui font contraste avec ses cheveux. Son teint est pâle. Elle est habillée sobrement : un jeans et un chemisier blanc. Des vêtements prêts-à-porter. Elle tient avec précaution une boîte à chaussure à la main.

Jessica est l’une des premières fidèles à avoir adhéré à la congrégation baptiste. Elle revient de loin. Madame Simpson l’avait remarqué un jour assise derrière l’église, près d’une colonne. Elle s’était dit à la voyant : « A real bobcat! » Elle s’était approchée d’elle après la prédication. Toutes les deux avaient longuement conversé ensemble. Jessica était une jeune fille qui se cherchait, mais ne savait pas où trouver de réponses. C’est dans cette congrégation, la Communauté du Temple de Jésus, qu’elle avait finalement découvert sa voie. Elle était devenue une vraie prosélyte, attirant d’autres jeunes de ses amis. Elle y arrivait fort bien grâce à son enthousiasme rieur et son énergie communicative.

En ce moment, Madame Simpson parle au téléphone. Sa voix est grave, le débit lent et plutôt hésitant, le français n’étant pas sa langue maternelle. Jessica attend sagement que la conversation se termine.

— René, voyons… tu es injuste…

— [voix au téléphone]

— Je ne te demande pas…

— [voix au téléphone]

— Non… bien sûr que non… tu le sais bien.

— [voix au téléphone]

— Mais Mother vieillit et elle est toute seule avec lui…

— [voix au téléphone]

— Oui… je sais, ton cabinet… beaucoup de temps… I know…….

— [voix au téléphone]

— Je comprends… Mais René… cette Église, c’est ensemble que nous l’avons fondée…

— [voix au téléphone]

— You exaggerate !… je ne t’ai pas demandé si souvent…

— [voix au téléphone]

— Ah… tant que ça… je.. je..

— [voix au téléphone]

— Il faut que je descende à Laurel… C’est mon frère après tout…

— [voix au téléphone]

— Merci… je sais que je t’en demande beaucoup… non, le service divin ne peut pas attendre… oui… je comprends… oui…

— [voix au téléphone]

— Oui… la famille avant tout… bien sûr.

— [voix au téléphone]

— Fine ! je t’embrasse… I love you.

Madame Simpson raccroche le téléphone ; elle paraît troublée. Le rapport qu’elle entretient avec son mari René a toujours été empreint de courtoise et de civilité, peut-être aussi de tendresse. Lorsqu’elle l’avait connu, là-bas à Laurel, il lui avait semblé un bon parti malgré la différence de langue et de culture. Il ne ressemblait pas à ceux qui lui tournaient autour depuis l’adolescence. Évidemment, avec son physique attrayant, elle ne manquait pas de prétendants. Mais son père la surveillait étroitement. Il faut le comprendre ; c’était sa seule fille. Il n’approuvait jamais ses fréquentations : « not worthy of you », lui répétait-il.

Elle, bien elle était docile et respectueuse. Son père devait sans doute avoir raison. C’était son père après tout. Il représentait l’autorité de la lignée paternelle. Il avait suivi les traces de son père avant lui, de son grand-père et de son arrière-grand-père qui avait fondé l’entreprise familiale avec presque rien. Ces générations d’hommes savaient s’y faire dans le commerce. L’entreprise avait prospéré à chaque génération. Mais la lignée s’arrêtait avec elle, son frère, trop malade, étant condamné à plus ou moins court terme. Il apparaissait tout simplement impossible à son père qu’une femme, fût-ce sa fille, puisse reprendre les rênes de l’entreprise. Il attendait le gendre idéal. Et il fut amèrement déçu lorsque René se présenta. Non pas qu’il ne le considérait pas, bien au contraire. C’était un homme qui avait belle allure et digne de confiance, bien qu’il soit catholique. C’était assurément un bon parti. Mais il lui semblait clair dès le début qu’il ne s’intéresserait pas à cette petite entreprise du sud des États-Unis, lui qui conseillait des multinationales. Quand sa fille s’était enfin décidée à l’épouser, son père avait déjà en tête de vendre l’entreprise bien que cela lui arrachait le cœur. De toute façon, il commençait à être malade. Il est décédé quelques années après sa retraite des affaires, incapable de se résigner à tourner en rond dans son grand manoir.

Madame Simpson vient de déposer le combiné en laissant reposer sa main sur l’appareil. Elle a un air distant en regardant un peu au-dessus de la tête de Jessica. Celle-ci lui demande.

— Quelque chose ne va pas, madame Simpson ?

— Non, non, ce n’est rien, Jessica… Je dois aller voir mon frère Jeff chez Mother à Laurel…

— ???

— Oui… Laurel… c’est au Mississippi… je suis née là-bas. Tu le savais, Sweetheart ?

— Non, je n’étais pas au courant. Vous ne parlez pas beaucoup de vous, madame Simpson.

— C’est parce qu’il n’y a pas beaucoup de choses intéressantes à dire.

Madame Simpson a toujours été réticente à parler d’elle. Sa mère — qui ne l’avait jamais vraiment aimée, avait-elle toujours cru — lui reprochait souvent sa réserve naturelle. Elle avait peu d’amis, très peu. Elle préférait de loin arpenter seule le grand terrain familial, s’asseoir au bord du ruisseau avec un livre ou rêvasser en regardant couler l’eau. Ou encore, elle aimait pousser le fauteuil roulant de son frère dans la grande allée du manoir, arrêter près du champ d’où l’on apercevait un ciel plus grand que nature et lui « raconter les nuages », comme elle le disait. Elle inventait des histoires de chevaliers et de sorcières au gré du déplacement et des combats des cumulus et des petits moutons blancs sur le ciel bleu en toile de fond.

Madame Simpson continue la conversation presque à contrecœur en voyant Jessica attendre la suite.

— Depuis que Daddy est mort, Mother vit seule avec mon frère. La maison est beaucoup trop grande pour eux. Puis, Jeff est tellement malade.

— Oh, c’est grave ?

— Il a la… le. How do you call that? MD… Muscular dystrophy… La… la… dystrophie musculaire.

— J’en ai entendu parler.

— Une si terrible maladie…

— Je vais prier pour lui, madame Simpson. Notre Seigneur saura l’accueillir dans ses bras miséricordieux. Dieu est capable de faire des miracles.

Madame Simpson ne dit rien, cesse de sourire et lève légèrement les sourcils. Elle semble contrariée par la réflexion de son assistante, mais ne le laisse pas voir, du moins pas de façon à ce que son interlocutrice s’en aperçoive.

— C’est vrai… il lui arrive de faire des miracles… tu as raison, Sweetheart.

— Vous êtes si bonne avec nous tous. Dieu sait récompenser les justes.

The Lord’s ways are so mysterious

— Vous dites ?

— Rien… rien d’intéressant.

Madame Simpson met fin à cette conversation avec Jessica qui risquait de devenir un peu trop personnelle en lui demandant à brûle-pourpoint :

— Qu’as-tu trouvé sur la famille Akkad ?

— Très peu de choses en fait. Lorsque Madame Akkad et ses fils sont partis, ils n’ont pratiquement rien laissé. Nous avions tout mis dans un petit tiroir. Tenez ! Voilà ce qui reste.

Jessica tend à madame Simpson la boîte à chaussure qu’elle tenait tout ce temps dans les mains. Madame Simpson connaissait très bien la famille Akkad. Quand elle les avait accueillis il y a un an, elle avait été tout de suite frappée, et en quelque sorte séduite, par cette famille hors norme. La femme était d’une beauté éblouissante et les enfants tenaient de leur mère à cet égard. De beaux visages typiques du Moyen-Orient. Elle avait toute de suite pensé à ces miniatures persanes qui l’avaient tant frappée lorsqu’elle en avait vu dans une exposition au MET de New York. Elle avait dès lors acheté plusieurs livres d’art et passé beaucoup de temps à les examiner.

Elle s’était rapidement rapprochée de Maya, qui parlait anglais presque sans accent. Elle avait été évidemment étonnée du haut degré d’éducation qu’elle avait. Elles avaient eu ensemble de longues conversations à bâtons rompus, notamment sur l’histoire du Moyen-Orient, que Maya connaissait particulièrement bien. Mais Madame Simpson avait surtout porté son attention sur ses deux enfants. D’abord parce que ce sont eux qui avaient le plus besoin de caring, comme elle aimait à le dire. Ils avaient vécu l’horreur et cela se voyait dans leurs yeux.

Jessica regarde Madame Simpson avec un air interrogateur. Elle ajoute :

— Vous voyez, des choses sans importance. Pourquoi vouliez-vous savoir ça ?

Madame Simpson ne répond pas et fouille un peu dans la boîte. Elle finit par en sortir une feuille sur laquelle on trouve un dessin d’enfant. On y voit un personnage aux longs cheveux noirs et deux plus petits bonshommes aux cheveux frisés. À l’arrière-plan, on distingue des maisons en ruine et de la fumée à l’horizon.

— C’est Yaman qui l’a dessiné… lorsqu’il est arrivé ici : lui, son grand frère et… sa maman.

Jessica tend la main pour prendre le dessin. Madame Simpson hésite avant de lui remettre. Jessica dit :

— C’est triste. D’habitude on voit un soleil ou un arbre. Mais ici, que des ruines. Je me souviens très vaguement de ces enfants.

— Ils ont été les rayons de soleil de ce Centre lorsqu’ils étaient ici. Autant ils sont restés silencieux et fermés pendant les premières semaines, autant par la suite… they have flourished. Toujours enjoués, curieux de tout. Ils voulaient toujours aider tout le monde… Ils étaient vraiment adorables !

Madame Simpson garde le silence, ses yeux bleus se voilent en regardant un peu au-dessus de la tête de Jessica. Elle se souvient très bien de la façon dont ils s’étaient attachés à elle, comme à une bouée de sauvetage. Non pas qu’ils fussent loin de leur mère. Ce serait plutôt le contraire. Mais ils avaient tous les trois vécu l’enfer ensemble. Cela les avait rapprochés, certes, mais comme des prisonniers qui viennent de sortir de leur cachot. Sa mère ne pouvait pas les aider à reprendre pied. Madame Simpson en était capable. Et elle a investi beaucoup de temps auprès d’eux. Heureusement, ils parlaient un peu anglais, une langue apprise auprès de leur mère.

Les enfants ! Elle les adorait, qu’ils soient doux et sensibles ou rebelles et difficiles. Elle aimait tous les enfants qui étaient passés dans son Centre, et ils le lui rendaient bien. Dès qu’elle arrivait le matin, ce sont les enfants d’abord qui allaient vers elle pour quémander son sourire. Inévitablement, elle se penchait vers les plus petits pour se laisser caresser ses beaux cheveux blonds. Il est vrai que la plupart n’en avaient pas vu souvent.

Oui, elle adorait les enfants. Elle les aimait d’autant qu’elle n’avait pas pu en avoir. René et elle avaient tout essayé, mais rien n’y fit, jamais. Elle avait une malformation à l’utérus qui l’avait fait longtemps souffrir et qui s’était réglé par une hystérectomie. Elle en fut malade pendant des semaines. Pas dans son corps, mais dans son âme. Ne pas être mère avait été finalement le drame de sa vie. Oh, ils avaient bien pensé à l’adoption, mais ce n’était pas la même chose. Ce ne serait jamais SES enfants. La lignée était interrompue à tout jamais. C’est d’ailleurs la principale raison qui l’avait fait ouvrir ce centre pour réfugiés. Elle pouvait y accueillir les enfants qu’elle n’avait jamais eus, elle pouvait les nourrir, les éduquer, les aimer, du moins pour un temps. C’était toujours un sacrifice lorsqu’elle devait les quitter après quelques mois. Et ce fut particulièrement le cas pour les enfants de Maya.

Jessica examine toujours le dessin d’enfant dans sa main. Sans regarder madame Simpson, laquelle est toujours perdue dans ses rêveries en regardant au-dessus de sa tête.

— Ils ne sont plus jamais revenus au Centre après leur départ ? dit Jessica

— Non. Ils ne sont jamais revenus… Je ne les ai plus revus.

— Ça va, Madame Simpson ?

— Oui, ça va. Ils étaient si attachants, ils avaient tant de… de… rage of life.

Madame Simpson reprend le dessin, le remet dans la boîte et la redonne à Jessica.

— Tu peux t’en débarrasser maintenant.

— Vous êtes sûre ? Vous pensez qu’ils ne reviendront pas chercher leurs affaires ?

— Ils ne reviendront pas.

— C’est quand même étrange. D’habitude, nos familles reviennent pour nous donner des nouvelles. Ils ont l’air si heureux quand on les revoit.

— Mais ce n’est pas toujours le cas, Sweetheart. Parfois… Parfois… Il arrive que la vie nous emmène là où l’on ne veut pas, nous fait faire des choses que l’on regrette.

— Oui, c’est vrai. Heureusement que le Seigneur est là pour nous rattraper, pour pardonner nos fautes.

— Le pardon… Ah oui, le pardon.

Madame Simpson garde le silence. Elle n’est plus vraiment certaine d’être capable de pardonner comme Dieu le lui a enseigné. Elle a rencontré tant de misères, la plupart infligées à des innocents par d’autres êtres humains. La révolte la submerge parfois jusqu’à lui donner la nausée. Tant de vies perdues inutilement par tant de cruauté. Quand elle enseignait la miséricorde de Dieu dans la petite église de Laurel, cela lui semblait plus facile. Les horreurs restaient lointaines, théoriques. Mais depuis qu’elle est mise en face de celles-ci quotidiennement, elle supporte plus difficilement la situation.

Puis, il y a eu Maya. Puis, il y a eu ses enfants. Lorsqu’elle a reçu cet appel d’une policière ce midi qui voulait la rencontrer au sujet de Maya, les pires craintes se sont insinuées dans son esprit.

Madame Simpson cache mal son trouble maintenant et Jessica semble surprise de sa réaction. Elle lui dit :

— Le Seigneur pardonne soixante-dix-sept fois sept fois. Vous nous avez répété cela si souvent.

— C’est vrai, le Seigneur est pardon et lent à la colère. Mais les humains… nous les humains… c’est autre chose. On peut pardonner souvent, Sweetheart, c’est vrai… Mais à la fin, il y aura toujours des choses qui resteront impardonnables. Impardonnables. Des choses si terribles que….

— Mais… Madame Simpson… C’est vous qui nous avez enseigné que Dieu a un amour inconditionnel pour nous. C’est le cœur de votre prédication…

— Oui, je dis des mots qui font du bien, je le sais. But these are words … only words

— De si beaux mots. « Aimez Dieu comme vous-même et le monde deviendra meilleur ». Des mots qui nous restent là.

Jessica montre son cœur. Madame Simpson fait un signe ambivalent de la main qui pourrait tout aussi bien signifier la reconnaissance que l’impuissance. Elle regarde toujours par-dessus la tête de Jessica, perdue dans ses pensées. Elle se revoit prendre la relève de son père dans la petite église baptiste que son grand-père avait fait construire. Elle se souvient des mots qu’elle avait appris de lui lorsqu’enfant elle assistait à ses prédications, et qu’elle reprenait maintenant sans trop y penser. Elle avait alors une foi enracinée, tenace, implantée depuis plusieurs générations de croyants. Elle avait la foi de ses pères qu’elle portait en son sein sans aucun doute possible. Mais maintenant… maintenant…

Words, Sweetheart … only words…. Ah oublie ça, ma toute douce. Oublie ça.

— Avez-vous encore besoin de moi, madame Simpson ?

— Non. Ça va. Tu peux t’en aller maintenant… et ferme la porte.

Jessica se lève avec la boîte dans ses mains et repart. Avant de sortir, elle jette un coup d’œil à Madame Simpson qui s’est plongé dans un dossier. Le visage de Jessica est triste maintenant, comme si elle venait de découvrir la face cachée de celle qu’elle admire tant, une face qu’elle ne pensait jamais trouver. Elle ouvre lentement la porte, sort et la referme doucement.

Lorsque la porte s’est refermée, Madame Simpson lève la tête, se tourne vers la croix au mur et la regarde longuement. Cette croix, elle l’avait emportée avec elle lorsqu’elle est venue ici. Elle était accrochée au mur de sa chambre dans le manoir, juste au-dessus de petit bureau où la Bible était déposée. Chaque fois qu’elle entreprenait de lire quelques versets, elle y jetait un œil, comme pour se rappeler le fardeau que ce Christ tant aimé avait dû porter pour nous.

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