Le roman LA FEMME QUI AIMAIT LE FROID est présenté ici en 25 épisodes à raison d'un par semaine. Suivez l'histoire de cette femme perdue dans la toundra qui ressasse ses souvenirs et se perd dans ses rêves. Si vous avez manqué un épisode, vous pouvez vous reprendre en allant à la rubrique RATTRAPAGE.

Épisode 07: Michel

« Inuutsartorttoq » Un dessin de Marcel Viau

Catherine avait cessé de pleurer depuis un bon moment. Pleurer n’était pas dans ses habitudes. Dans sa famille, montrer ses émotions de cette façon n’était pas approprié, même pour une fille. Pourquoi ? s’était-elle souvent demandé sans trouver la réponse. La vie rude des fermiers les avait peut-être façonnés ainsi ? Les paysans se devaient d’être des gens stoïques tant les épreuves étaient nombreuses : un troupeau toujours menacé par la maladie, l’incertitude face à un climat pouvant à tout moment gâcher une récolte, un travail harassant qui ne laissait pas le temps de se plaindre. On apprenait tôt à s’accommoder de ce que le Bon Dieu nous donnait sans poser de question. Pleurer était un signe de désespoir et il n’y avait pas de place pour ce sentiment sur une ferme. Même la tristesse — et Dieu sait qu’il y avait de nombreuses occasions d’être triste — n’était pas une raison de chigner. Le travail était le meilleur consolateur.

Toujours adossée sur son Inukshuk, elle s’était remise dans une attitude de supplication, comme à chaque fois où des émotions troubles surgissaient. Cela l’apaisait. Son capuchon était profondément enfoncé sur sa tête. Elle regardait avec attention son jean se couvrir de neige, car l’averse se faisait de plus en plus présente et les flocons de plus en plus nombreux. Après qu’elle eut secoué les deux jambes, la poudreuse collée dessus s’était détachée en levant dans une espèce de nuage de neige. Et cela lui avait fait penser à Michel.

Pourquoi donc penser à Michel ? Ah oui, le souvenir lui revenait maintenant. Il avait ces mots à propos de la neige lorsqu’il parlait avec entrain de ses parties de hockey, un sport qu’il adorait pratiquer. « Tu sais, il n’y pas grand-chose de plus beau que ce moment magique où tu fonces sur la bande à une vitesse folle et où tu t’arrêtes brusquement à quelques pouces en freinant du côté des patins de toutes tes forces. Ça fait, tu vois, une espèce de nuage de neige… » Il disait cela en faisant un grand geste démonstratif avec ses bras. Elle ne comprenait pas l’enthousiasme de Michel pour ce genre de choses.

Un soir, il était venu s’asseoir directement à sa table sans permission, comme d’habitude, mais pour la première fois avec un livre à la main. En venant souper au centre communautaire, Catherine ne pouvait l’éviter, ni lui ni tous les autres d’ailleurs. Ce soir-là, elle n’avait pas eu le choix. Il n’y avait plus rien dans le réfrigérateur et sa présence à l’école s’était terminée très tard après avoir fait la rencontre des parents afin de leur remettre les résultats des examens de mi-saison.

Ces rencontres ne représentaient pas vraiment une tâche déplaisante, au contraire du temps de son enseignement à Montréal. Ici, on pouvait faire avancer les choses auprès des parents. Il lui arrivait aussi d’apprendre un peu de la culture inuite lorsque la conversation parvenait à s’engager, plutôt rarement d’ailleurs. La qualité du rapport entre les enfants et leurs parents avait toujours été un sujet d’étonnement. Les Inuits considéraient comme une transgression importante de maltraiter les enfants ou même de ne pas en prendre suffisamment soin. Le cas échéant, la communauté punissait sévèrement les coupables. Il existait quelques histoires portant sur le sort réservé à des familles ayant recueilli des orphelins pour mieux les réduire en esclavage et les battre. À l’âge adulte, ces derniers revenaient et exerçaient sur ces familles de terribles vengeances.

Donc, Michel était venu s’asseoir à sa table en laissant tomber un livre sur la surface en Formica. Catherine ne manifestait pas beaucoup d’intérêt pour ce grand gaillard sportif aux épaules carrées et un peu trop bavard. D’ailleurs, n’avait-elle jamais montré un quelconque intérêt pour un homme de son âge à Quarpuq ? De toute façon, le peu d’hommes blancs venaient ici seulement pour quelques jours, en villégiature pour la pêche ou la chasse. On y voyait aussi deux ou trois ouvriers travaillant aux infrastructures de la région. Or ceux-ci ne s’intéressaient qu’à une seule chose : prendre l’avion au plus vite pour retourner dans le Sud après une période beaucoup trop longue à leur goût au Nord. Parmi les Blancs, on retrouvait également plusieurs travailleurs de la nouvelle mine de sulfure de nickel exploitée plus loin à l’est du pays.

À bien y penser maintenant, Michel était le seul Blanc de son âge à séjourner en permanence à Quarpuq. Il n’avait eu aucune gêne à lui dire son âge. D’ailleurs, il n’avait jamais aucune gêne à dire que ce soit. Michel n’était pas un être — elle avait cherché le mot — inhibé. « J’ai trente-quatre ans, le plus bel âge. Tu ne crois pas ? » Sa question, purement rhétorique, n’amenait aucune réponse, comme d’habitude.

Ce jour-là, Michel était arrivé avec un livre à la main. Il l’avait déposé sur la table, le titre en évidence et lui avait demandé :

« Tu connais ce livre ?

— Oui, bien sûr, lui avait-elle répondu en reconnaissant Pour qui sonne le glas.

— C’est merveilleux et triste à la fois cette histoire d’amour entre Jordan et Marie alors qu’ils sont convaincus que leur passion sera courte et que la mort les attend bientôt. Tu ne trouves pas que l’amour, ça peut arriver n’importe où et n’importe quand ? »

Avant d’avoir eu le temps de répondre, il s’était engagé dans une nouvelle envolée sur le sacré caractère de Jordan, sa détermination, son courage. « Lui, c’était un homme, un vrai, disait-il. »

Suite à une question de Michel sur son appréciation, elle avait cette fois répondu :

« Un beau livre, certainement. Mais je le trouve un peu trop… masculin justement. Je pense que c’est un fantasme d’homme, sans plus.

— Tu veux dire quoi ?

– Ben, tu vois, le guerrier courageux qui sauve la belle dame, lui fait l’amour, puis qui va mourir au combat. Un beau fantasme !

— L’auteur, Hemingway, lui, il était comme ça, non ?

— C’est certain ! Il a écrit ce livre bien au chaud dans un hôtel à La Havane, lui avait-elle répondu sur un ton ironique.

– Oui, peut-être, mais il a participé à la guerre civile espagnole dans les Brigades internationales

— … comme correspondant d’un journal américain et non comme combattant.

— Tu ne crois donc pas au grand amour, à l’amour-passion ? »

Catherine n’avait pas répondu à cette question, le terrain étant beaucoup trop glissant. Afin de détourner le sujet, elle lui avait posé une autre question.

« Toi, Michel, c’est quoi ta passion ?

— Le hockey évidemment ! Quelle question ? Le hockey. Tu sais que j’ai failli passer chez les juniors A quand j’étais jeune. J’étais ailier gauche et je jouais sacrément bien. T’aurais dû me voir sur la glace, une vraie comète. Puis le bâton, je savais quoi faire avec lui. Dès que le puck arrivait dessus, je filais comme une balle. »

Chaque fois que Michel parlait de hockey, il s’emballait comme un enfant. Il faisait des gestes, sautait sur son siège, lançait un puck imaginaire. Cela aurait pu choquer la réserve habituelle de Catherine, mais elle le trouvait malgré tout amusant dans ces moments-là. C’était un homme curieux, s’enthousiasmant pour un rien, jamais maussade, animé d’une joie de vivre incontestable.

À cette occasion, il lui avait confié comment il était « coincé » plus jeune — c’était son mot. L’Expo 67 l’avait sorti de sa coquille.

« Une période merveilleuse, disait Michel. On découvrait autre chose que nos ruelles sales de Montréal où les seules choses extraordinaires dans nos vies ridicules étaient la dernière auto achetée par M. Robitaille ou la rencontre d’un vendeur itinérant avec un accent italien. Tout à coup, le monde s’ouvrait devant nous. On allait visiter le pavillon des pays avec des noms pas possibles : la Thaïlande, le Koweït, le Rwanda, la Yougoslavie. On mangeait des repas dont on n’avait jamais même imaginé qu’ils existaient. Et c’était bon. Très bon ! Ça nous changeait des hot-dogs et des frites. Puis c’était de voir ces pavillons : la grosse boule des États-Unis et l’immense pavillon de l’URSS avec sa fusée en dedans. Et le plus beau à mon goût, le pavillon français. Il était vraiment beau ! »

Pour Catherine, l’Expo 67 était un très vague souvenir. À cette époque, elle était pensionnaire chez les Ursulines de Québec, ce qui la mettait doublement en porte-à-faux par rapport à cet événement qui se passait dans la grande métropole. D’abord le fait d’être pensionnaire la coupait d’un bon nombre d’informations sur le monde. De plus, Québec ce n’était pas Montréal. Les changements culturels et sociaux y arrivaient sur le tard.

« En tout cas, c’était un sacré bon temps, avait continué Michel. Tout s’en allait dans toutes les directions. On jetait par-dessus bord pas mal d’affaires qu’on considérait comme des vieilleries. Je me suis mis à tout contester, moi qui avais toujours été le bon p’tit gars à sa maman. Je n’allais plus chez le barbier, à son grand désespoir. Je me laissais allonger les cheveux et pousser la barbe. C’est là que j’ai commencé à me tenir avec des gangs de copains et de copines. On écoutait Jefferson Airplane, CCR, Crosby, Still, Nash & Young en fumant autre chose que des cigarettes. Tu connais ?

– Quoi ? La musique ou le “autre chose que des cigarettes” ?

— En tout cas, avait continué Michel sans répondre à sa question, c’était le bon temps ! Je me rappelle bien quand je suis parti en voyage pour la première fois. L’idée m’était venue quand Charlebois avait sorti pour la première fois sa chanson “En Californie”. Maudit que ça m’avait fait triper ! »

Michel avait alors raconté en détail son voyage de quelques mois à San Francisco. Il s’était étendu longuement sur les séjours sur les plages californiennes où l’on passait la journée complètement stone, à se baigner dans la mer tout nus ou à jouer de la mauvaise musique à la guitare en frappant sur des bongos improvisés. Il lui avait même avoué y avoir perdu sa virginité. Catherine avait souri, non pas de l’événement lui-même, mais de la naïveté avec laquelle il en avait parlé. Michel avait gardé une certaine fraîcheur d’enfant et cela, elle était capable de l’apprécier.

Ce jour-là, Michel était particulièrement en verve. Il avait continué à lui raconter très librement cette période de sa vie.

« Je te dis, c’était le paradis sur terre. Mais finalement, au bout du compte, je suis revenu à Montréal, comme dans la chanson de Charlebois, dans un avion bleu de mer. Je suis revenu avec un peu moins d’illusion sur le paradis. J’avais appris que ces beaux moments avaient un prix. J’me souviendrai toujours de cette fois-là. La gang de hippies avec laquelle je me tenais était allée squatter l’appart d’un ami pour fêter ensemble autour de la pipe à haschisch. Fêter quoi ? On ne le savait pas. Quand on est arrivé sur place, l’ami en question était couché sur un sofa, mais personne n’y faisait attention, sauf moi. Il était sale, ses longs cheveux blonds en désordre. Je le regardais trembler de partout, les yeux dans le vague. Il avait des plaques rougeâtres sur la peau du visage. Il n’était vraiment pas bien, mais personne n’y faisait attention.

Puis à un moment, un gars est entré. Ce n’était pas un gars comme nous autres. Il était straight. Il était venu remettre un petit sachet à l’ami qui n’attendait que ça. Il est parvenu à se lever à moitié, à récupérer un kit qu’il gardait près de lui : une petite cuillère, un briquet. Puis, il s’est fait chauffé une concoction de c’t’affaire-là. Ensuite il a pris une seringue et il s’est shooté avec. Et personne ne faisait attention à lui pendant tout ce temps-là.

Je te dis que là, j’ai commencé à avoir peur. Pas sur le coup. Pas quand il s’est shooté. J’étais seulement intrigué à ce moment-là. Non, j’ai eu peur plus tard quand j’ai revu l’ami dans la soirée. Il était tout propre, les cheveux frais lavés. Il marchait avec énergie dans le parc en s’arrêtant pour saluer les hippies qui se trouvaient là. Il souriait, sûr de lui. Il n’y avait plus aucun signe de maladie, de rougeurs ou de tremblements. C’était un hippie parmi les autres hippies. C’est là que la peur m’a pris. Je me suis dit que si c’était ça le paradis de la liberté, si c’était de vivre esclave de c’maudite drogue-là, si c’était ça la condition pour être heureux, ça ne m’intéressait pas. Alors je suis revenu. »

Pendant cette conversation avec Michel, ce monologue plutôt, Catherine se disait comment tout un pan de sa vie durant cette période lui avait échappé. Elle vivait alors dans un tout autre monde, ouaté, rempli de douceur et d’innocence, imperméable aux aléas d’une société dont les nouvelles lui arrivaient seulement par à-coups à travers les journaux et la radio — les Ursulines n’avaient pas voulu faire entrer la télé.

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