Le roman LA FEMME QUI AIMAIT LE FROID est présenté ici en 25 épisodes à raison d'un par semaine. Suivez l'histoire de cette femme perdue dans la toundra qui ressasse ses souvenirs et se perd dans ses rêves. Si vous avez manqué un épisode, vous pouvez vous reprendre en allant à la rubrique RATTRAPAGE.

Épisode 09: La joie d’antan

« Ulu » Un dessin de Marcel Viau

Si Tulimaaq fuyait souvent la compagnie de ses semblables, il ne refusait jamais son aide aux gens de la communauté. On allait le chercher parce qu’il avait certains pouvoirs et certaines connaissances. Le chaman pouvait voir les âmes des hommes et des animaux. Il était capable de guérir les malades, de chasser les esprits mauvais, de faire venir le gibier, d’influencer la température et de faire voir au grand jour les transgressions cachées. Il était aussi capable de voir les êtres restés invisibles aux autres et de leur rendre visite.

Au début, Catherine ne trouvait pas ces « pouvoirs » si différents de ceux de certains rituels catholiques. Après tout, les cierges de la Chandeleur n’étaient-ils pas censés guérir les maux de gorge et la bénédiction des semences n’était-elle pas garante d’une bonne récolte ? Or la réputation de Tulimaaq auprès des siens relevait d’une tout autre nature que celle, par exemple, d’un curé de campagne ou d’un rebouteux de village.

Catherine avait pris beaucoup de temps avant de pouvoir aborder quelque conversation sérieuse avec lui. Après son premier contact, elle avait continué à le rencontrer régulièrement, du moins aussi régulièrement que ses courts passages au village le permettaient, chaque fois le retrouvant avec un sentiment de plaisir mêlé de crainte. Il avait certainement quelque chose à lui apporter, mais elle se refusait à trop se rapprocher de lui sur le plan personnel. Quand ils se voyaient, elle cherchait à le faire parler de ses voyages, de ses aventures, de lui faire raconter des histoires, mais lui restait laconique.

Un jour pourtant, une conversation l’avait frappée, une conversation marquante pour leurs relations futures :

« Tu n’es pas très bavard aujourd’hui, Tulimaaq. Est-ce que je t’embête avec mes questions ?

— Non Qataq, tu ne m’embêtes pas. Mais je dois faire mes préparatifs pour partir.

— Tu t’en vas déjà ? Encore ?

— Oui. C’est ce que je fais toujours, tu le sais. Pourquoi tu me poses cette question ?

— Ben, c’est que… j’aime bien quand tu es là.

— Ah !

— C’est certain. Ta conversation me fait du bien.

— Comment cela ?

— Ben, je n’ai pas beaucoup d’amis ici, tu sais…

— Et je serais ton ami ?

— Ben, je sais pas… Oui, je le pense… Pas toi ?

— Tu es certaine, Qataq, que c’est un ami dont tu as besoin ? »

La conversation s’était arrêtée là et l’avait laissée pantoise. Tulimaaq lui avait fait une grimace mi-triste mi-rieuse caractéristique des vieux Inuits saluant la lune apparaissant en même temps que le soleil. Puis il avait viré les talons et était reparti sans même la saluer.

Catherine avait besoin de lui sans toutefois en avoir encore conscience à ce moment-là. Tulimaaq en avait l’intuition, mais il la savait sur ses gardes. Jamais il n’avait pris d’initiative à son égard, hormis ce premier jour où il s’était présenté. C’était elle qui faisait toujours les premiers pas. Pour la mettre en confiance, il avait consenti un jour à répondre à ses questions concernant ses pouvoirs de chaman, ce qu’il répugnait à faire d’habitude avec des gallunaats. Ceux-ci avaient une curiosité malsaine et inappropriée en cette matière. De plus, ils n’y comprenaient rien. Mais il avait fait une exception pour elle.

Les véritables enseignements avaient commencé lorsque Catherine lui avait posé des questions sur les petites amulettes accrochées à sa ceinture. « Elles sont bien jolies. » Tulimaaq s’était d’abord renfrogné et n’avait rien voulu dire. Se rendant vite compte de sa bêtise, elle s’en était excusée auprès de Tulimaaq. En effet, décrire ces amulettes comme « jolies » était aussi sacrilège que de prendre un beau calice pour boire du vin à table. Il avait dès lors accepté de lui en parler.

Ces galuigiujait — c’est ainsi que s’appelaient ces amulettes — avaient une dimension sacrée. Il s’agissait de cadeaux de la communauté. C’était une façon de lui reconnaître la capacité d’entrer en contact avec certains esprits, un pouvoir sur ceux-ci, la vertu de les amadouer afin de rendre la vie meilleure. Un de ces petits objets miniatures finement sculptés avait intrigué Catherine. Il s’agissait d’un tout petit couteau à neige. S’il paraissait de prime abord comme une simple représentation jouet du véritable couteau, il avait beaucoup plus de puissance selon Tulimaaq. Il pouvait aisément se transformer en une arme redoutable contre un esprit maléfique. Il avait également le pouvoir magique d’ôter la vie.

Tulimaaq était en contact avec un monde invisible, un monde peuplé d’esprits bienveillants ou malveillants quotidiennement en interaction avec les humains. Ces esprits pouvaient s’insinuer partout, dans des animaux et même dans des rochers. Évidemment, ils étaient aussi présents chez les humains, mais toujours de façon invisible. Ces esprits avaient la capacité de se transformer en animaux, ils pouvaient aussi prendre la forme de géants à un moment ou de nains à un autre. Une chose était certaine : ces esprits agissaient avec efficacité dans le monde réel.

Après un bon moment, Catherine avait finalement pu établir une relation de confiance avec Tulimaaq, même si en fin de compte c’était plutôt lui qui avait réussi à obtenir sa confiance. Tulimaaq avait accepté de lui raconter sa première vision l’ayant confirmé dans sa fonction de chaman. Ce récit était resté gravé dans sa mémoire :

« J’étais jeune alors, avait-il raconté. J’étais orphelin, car mon père s’était noyé lors d’une sortie en mer. J’étais venu justement sur ce rocher où tu m’as vu pour la première fois. Je pleurais beaucoup. Alors j’ai commencé à invoquer l’esprit de mon père. Puis soudain, une grande lumière est apparue. Je me suis trouvé tout d’un coup dans une maison et celle-ci s’est élevée dans les airs. J’ai regardé par la fenêtre et j’ai vu très loin devant moi, à travers les montagnes, exactement comme si la terre n’était plus qu’une grande plaine, et que mon regard pouvait atteindre l’extrémité de la terre. À partir de ce moment-là, rien ne m’était plus caché. Non seulement je pouvais voir les choses au loin, très loin, mais je pouvais aussi découvrir les âmes, les âmes volées, qui sont soit gardées et dissimulées dans de lointaines terres, soit qui ont été emmenées en haut ou en bas dans le Pays des Morts. »

Lors de cette vision, Tulimaaq avait vu son premier tuurnqaq. Il s’agissait d’un petit homme ressemblant un peu à son père, mais beaucoup plus petit, « haut comme la moitié d’un bras d’homme ». Il s’était installé dans un coin du passage de la maison de sa vision. Le tuurnqaq était bienveillant. Il restait invisible aux autres, mais quand Tulimaaq l’appelait, il venait toujours.

Il avait par la suite continué son récit, un récit à propos duquel Catherine s’était étonnée de trouver des affinités avec les Confessions de Saint-Augustin :

« Puis, sans raison, tout a changé, et j’ai ressenti une grande joie, une joie inexplicable, si forte que je ne pouvais la contenir. Je devais la sortir en chanson, une chanson grandiose où il n’y avait de place que pour un seul mot : joie, joie ! Et je devais chanter à pleine voix.

Le grand océan

M’a fait partir à la dérive

Il me remue comme une algue dans la rivière

La terre et la grande eau

Me remuent

M’ont emportée

Et me remuent à l’intérieur de joie »

Catherine se rappelait chaque mot de ce chant, surtout celui de « joie ». En ce qui la concernait, cette émotion avait disparu de sa vie depuis très longtemps. Le souvenir de ce récit avait fait remonter chez elle des sentiments paradoxaux. D’abord ces purs moments de bonheur ressentis toute jeune à certaines occasions : elle aussi avait été enlevée au ciel, soulevée à en perdre le souffle par son amour pour Jésus. C’était bien ça, la joie. À présent, il lui en restait un vague souvenir resté gravé comme ces images fantômes apparaissant parfois dans les mauvaises photographies.

Puis elle avait grandi, était devenue une jeune fille et avait laissé son enfance la déserter progressivement. La vie, la vie réelle l’avait finalement rattrapée. Certaines évidences avaient été graduellement acceptées avec le temps : ces moments magiques étaient simple introversion, contentement de soi, amour-propre destinés en définitive à la détourner de Dieu. Il fallait se conduire comme une adulte, contenir ses émotions, devenir rationnelle, peser le pour et le contre. Son égoïsme devait être farouchement combattu afin d’aller vers les autres. Ce n’était pas bien de penser juste à soi. Il fallait tenir compte des autres, les respecter, les aimer, car les autres étaient à l’image de Jésus-Christ. Catherine avait fait tout ce qu’on lui avait enseigné.

Mais en fin de compte, à quoi cela lui avait-il servi ? Catherine était une femme solitaire peu portée vers les autres naturellement. Son altruisme s’était progressivement transformé en « respect humain », comme le disaient les religieuses. Elle n’avait pas compris au début de quoi on la prévenait quand on disait cette expression. Pourquoi n’était-ce pas une bonne chose de « respecter les humains » ? Cela lui semblait bien, correct.

Quand le sens de la formule a fini par devenir compréhensible, il était déjà trop tard : elle pratiquait le respect humain depuis longtemps déjà. Sa bonté vis-à-vis des autres était devenue du respect humain, c’est-à-dire la crainte de leur opinion, du qu’en-dira-t-on, un défaut semblable à celui de sa mère : celle-ci n’osait jamais afficher ses convictions en public de peur de la réprobation générale.

En réalité, elle s’était convaincue que les autres, de toute façon, ne comprendraient jamais ce qui se passait dans son âme, au plus profond de son être. Des élans tellement intenses, des mouvements d’âme tellement forts s’agitaient à l’intérieur de son cœur. Comment les autres pouvaient-ils connaître sa personnalité singulière ? Le respect humain, dans son cas, la rapprochait du péché d’orgueil.

Catherine n’avait jamais été brave. Pas comme sa sœur Monique ni même comme son autre sœur Évelyne, plutôt bravache dans son cas. Non, ce n’était pas une fille particulièrement courageuse. Pire, en grandissant et avec le temps, après avoir allègrement pratiqué le respect humain, elle avait fini par reconnaître sa propre lâcheté, sa couardise, « une dégonflée » comme l’aurait traitée Michel s’il l’avait mieux connue. Elle préférait sourire à tout le monde, faire des « belles façons » comme l’aurait dit sa mère, plutôt que d’affronter les autres sur leur terrain. « Notre Catherine est si gentille » — comme elle détestait cette expression. C’était bien là une usurpation destinée à tromper tout le monde. Sous ses dehors affables sommeillait un monstre capable de tout. Elle se sentait parfois comme ces rivières donnant en surface une impression de calme et de tranquillité, mais dont les remous au fond peuvent être mortels. Oui, mortels !

***

Le froid commençait à faire son œuvre sur le corps de Catherine. Elle était engourdie de partout et avait de la difficulté à soutenir sa tête appuyée sur l’inukshuk. Ses yeux venaient à peine de se fermer que l’avait gagnée le sommeil, ce dangereux ennemi capable de tuer n’importe quel être humain sous le climat arctique. Le rêve s’était d’emblée emparé de son cerveau troublé. Après avoir marché longtemps, elle était arrivée devant un igloo fait de glace plutôt que de neige. Il y avait là quelqu’un de menaçant. Mais la curiosité était plus forte. Il lui fallait savoir. L’igloo était éclairé de l’intérieur par une forte lumière, or on l’avait prévenue de ne pas en regarder la source. En se faufilant par le portique, son regard avait délibérément dévié du côté opposé de la lumière.

À première vue, il n’y avait personne à l’intérieur. En examinant attentivement les lieux cependant, on pouvait apercevoir quelqu’un adossé au mur, accroupi, le capuchon tombant profondément sur le visage. Il était impossible de distinguer si c’était un homme ou une femme. Catherine s’était assise à son tour, adossée sur le mur opposé.

Après un court moment d’attente, un bruit s’était fait entendre en provenance de la source de lumière. Il ne fallait pas regarder dans cette direction. Il ne le fallait pas. Puis, un objet est tombé sur le sol glacé avec un bruit métallique. C’était un ulu, ce couteau en forme de demi-lune très aiguisé dont les femmes inuites se servent pour toutes sortes de tâches.

Une femme au visage couvert de tatouages était aussitôt entrée. Après avoir ramassé l’ulu, elle avait commencé à l’aiguiser avec une pierre tout en dansant d’étrange façon et en riant très fort : « Regarde mes tatouages. Ah ! Ah ! Ah ! Regarde celui de mon front Ah ! Ah ! AH ! C’est drôle hein ! »

Catherine était maintenant effrayée en reconnaissant ce personnage de la mythologie inuite. C’était une vilaine, une terrible femme faisant des sacrifices humains. La femme tatouée gesticulait avec son Ulu à la main et faisait beaucoup de grimaces. Cela en était ridicule, à un point tel que Catherine avait retenu un fou rire. Mais elle ne devait pas rire. Ricaner aurait signé son arrêt de mort. En effet, quand quelqu’un riait en sa présence, la vilaine s’emparait de lui et l’éviscérait du bas du bassin jusqu’au sternum. La femme tatouée aimait manger les viscères des humains.

Alors, Catherine avait glissé ses mains sous le pan avant de son manteau, les avait fait sortir par l’encolure, les avait placées sous le menton en se cachant partiellement le visage. Puis, elle avait soufflé très fort. En soufflant ainsi, on imitait la respiration de l’ours blanc. Or le seul animal craint par la vilaine était l’ours blanc. Aussitôt celle-ci s’était détournée avec colère tout en se positionnant en face de l’autre personnage, toujours en dansant et en gesticulant, toujours en riant de façon sardonique.

Le capuchon du personnage avait commencé à s’agiter, comme si celui-ci était pris d’un fou rire irrépressible. Puis, le personnage avait décidé d’enlever son capuchon l’empêchant de rire à gorge déployée. Catherine avait eu un sursaut d’horreur devant ce geste, reconnaissant ces cheveux châtains bouclés, ce beau visage d’ange, ces yeux bleus comme le ciel. C’était Xavier. « Xavier, Xavier ! » Elle criait son nom, mais rien ne sortait de sa bouche. Lui continuait à rire, de ce rire d’enfant si adorable.

La vilaine triomphait maintenant. Elle avait réussi à le faire rire. À la vitesse de l’éclair, la femme tatouée s’était approchée de lui et lui avait ouvert le ventre du bassin au sternum avec son Ulu tout en ricanant. Xavier avait cessé de rire, son visage marqué par la stupeur. Il avait regardé ses viscères s’écouler de son corps, les avait pris dans ses mains, avait regardé Catherine, effaré, en lui montrant ses organes et avait bredouillé son nom : « Caaat… Caaat… Caaat… »

Catherine s’était réveillée en sursaut en frissonnant de tout son corps d’horreur et de froid. Elle entendait encore résonner à ses oreilles : « Qaq… Qaq… Qaq… »

 C’était un grand corbeau qui croassait quelque part dans la nuit polaire.

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