Le e-feuilleton LES SUPPLIANTES est un roman qui raconte l'histoire de trois femmes à la croisée des chemins. Il est publié chaque semaine sous forme de courts chapitres. Si vous ne voulez pas manquer d'épisodes, n'hésitez pas à vous abonner en vous inscrivant dans la rubrique « Pour s'abonner ». C'est gratuit et vous pouvez vous désabonner à tout moment. Pour celles et ceux qui voudraient lire les épisodes précédents, consultez la rubrique « Les Suppliantes ».

Épisode 09 : Les suppliantes

Anne-Marie a commencé à interroger Maya. Pour le moment, elle est en approche et cherche la meilleure façon d’aborder la question principale : a-t-elle oui ou non assassiné ses enfants ?


Tour de Galata, Istanbul

Anne-Marie vient de parler de Madame Simpson à Maya. Elle cherche à savoir pourquoi ces deux femmes qui furent proches un temps ont pu s’éloigner de la sorte. Elle flaire une piste qu’elle veut maintenant poursuivre en engageant la conversation sur les enfants de Maya.

— Madame Simpson aimait beaucoup vos deux enfants, n’est-ce pas ?

Maya accuse le coup sans se laisser désarçonner, même si l’on perçoit un petit changement d’attitude. Elle bouge un peu sur sa chaise.

— C’est vrai. Elle les avait pris en affection. Elle aimait beaucoup mes garçons… Elle aimait les enfants en général…

Maya fait silence quelques instants avant de continuer. Elle se remémore les conversations avec Madame Simpson. Maya avait reconnu en elle une femme de goût, sensible et d’une grande ouverture d’esprit. Mais elle avait aussi entrevu ce gouffre si profond que madame Simpson ne voyait pas encore distinctement en elle-même, par peur du noir, s’était dit Maya. Mais elle, Maya, la peur du noir ou le gouffre creusé dans son âme ne l’effrayait pas. Elle avait déjà affronté tout cela bien en face. Elle avait compris et assumé sa condition. Elle était libre de ces contraintes qui entravent les femmes comme Madame Simpson. Elle le lui avait fait savoir à sa façon et Madame Simpson l’avait compris. C’est pourquoi celle-ci ne voulait plus la revoir.

Et les enfants alors ! Maya avait bien vu que ses garçons avaient tout de suite attiré Madame Simpson. Et elle en avait assez rapidement appris la raison.

— … Peut-être parce qu’elle-même n’a jamais pu avoir d’enfants.

— Tiens ! Vous en savez plus que moi sur le sujet.

Plusieurs des attitudes de Madame Simpson, qui avaient semblé à Anne-Marie contradictoires, s’éclairent par cette révélation : l’effet violent produit par l’annonce de la mort de ces enfants inconnus et l’incompréhensible tristesse qui s’en était suivi. C’était une réaction de mère plus que d’assistante sociale.

Anne-Marie se sent d’attaque maintenant pour aborder la question principale.

— Et vous, aimiez-vous vos enfants ? Comment s’appelaient-ils déjà ?

— Mohmmad, Yaman… Oui, je les aimais… Beaucoup.

Maya avait dit ces derniers mots avec à peine une trace d’émotion dans la voix, ce qui n’est pas sans étonner Anne-Marie, encore une fois. Quel genre de mère est donc capable ainsi de parler de ses enfants avec un tel détachement ?

— Vous savez, Maya, vous m’impressionnez.

— Ah ! Vraiment !

— Vraiment ! Je vous assure. Je vous parle de vos enfants qui sont morts dans l’incendie de votre maison hier… et vous me répondez comme si ce n’était pas de vos affaires, comme s’il s’agissait d’étrangers disparus dans un lointain pays.

Maya revoit maintenant ses deux si beaux garçons. Ils avaient commencé à revivre à Montréal. Mohmmad allait à l’école et s’adaptait fort bien à sa nouvelle situation. Elle-même allait au parc avec Yaman qui découvrait les nouveaux jeux où il exerçait ses petites forces. Mais elle, Maya ne pouvait pas se permettre d’être insouciante comme eux. Elle connaissait plus que d’autres les puissances qui agitent le monde dans lequel on vit. Elle savait que ces forces telluriques venues du fond de la terre secouent en permanence la vie des pauvres humains qui vivent à sa surface. Et elle avait trouvé une parade à leur emprise qui paraissait irrésistible, un moyen pour commencer à remettre dans l’amphore de Pandore la plupart des maux qui en étaient sortis.

Pendant que Maya réfléchit à son passé, Anne-Marie s’apprête à se jeter dans la mêlée dans un terrible combat corps à corps avec elle. Elle lui dit :

— Vous ne perdez jamais le contrôle, n’est-ce pas ?

Maya sort de sa rêverie et lance maintenant un regard de feu à Anne-Marie qui se recule un peu, frappée par ces yeux de braise. Elle sent tout à coup ce que Madame Simpson a dû un temps ressentir en présence de cette femme : une espèce de malaise diffus qui nous trouble sans que l’on sache pourquoi. Maya jette à Anne-Marie :

— Dans certaines circonstances, il peut arriver que nous soyons obligés de nous armer contre ce qui nous entoure. Vous êtes d’accord, sergent ?

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire que notre armure ne doit laisser aucune faille, aucune ouverture, sinon nous sommes morts.

Anne-Marie est désarçonnée par la remarque de Maya. Cette dernière semble parler de façon générale, mais en réalité elle s’adresse à elle directement. À tout le moins, Anne-Marie se sent visée par ce qu’elle vient de dire. N’a-t-elle jamais cru en effet qu’elle était enfermée dans un carcan si étroit qu’elle avait parfois du mal à respirer ? N’a-t-elle jamais eu l’intuition à certains moments qu’elle seule se l’était imposée ? Et pourquoi ? Une armure, certes, qui cache aux autres sa vulnérabilité de petite fille fragile implorant son père de la regarder avec amour. Mais il y avait plus, autre chose. Quoi ?

Maya a compris cela en la voyant, et depuis le début sans doute. Elle connaît son trouble. Elle scrute Anne-Marie de ses yeux de feu, deux lampes torches vacillantes éclairant les zones les plus sombres de son âme. Elle s’apprête à lui révéler des choses cachées depuis la fondation du monde et dont elle détient le secret. Elle le fait par métaphores en lui racontant l’une de ces histoires si révélatrices pour ceux qui sont en mesure de les entendre.

— Vous savez, sergent, nous sommes toutes des suppliantes.

— Pardon ? Que dites-vous ?

— Des suppliantes. Vous connaissez cette vieille histoire ?

— Non.

— Des jeunes filles sont arrivées un jour dans un pays étranger. Elles ont supplié le roi de leur offrir l’hospitalité. Elles fuyaient les assiduités de leurs cousins qui voulaient les épouser pour ensuite les égorger. Le père des jeunes filles les avait aidées à demander la protection à ce roi étranger.

Anne-Marie écoute en silence, mais son visage se rembrunit. Elle comprend maintenant que ce n’est plus elle qui mène le jeu. Elle doit malgré elle se laisser entraîner dans ce fleuve de laves bouillantes qui jaillit de la bouche du volcan Maya. Elle ne veut pas céder, mais elle n’y peut rien. Elle écoute, subjuguée.

— L’histoire se termine mal. Le roi les a trahies. Le père… bien le père n’a pas été d’un grand secours. Il n’a pas tenu ses promesses de les protéger. Les suppliantes finissent par être obligées d’épouser leurs cousins. Leurs nuits de noces furent sanglantes, mais pas comme on l’aurait pensé. Ce sont elles qui ont assassiné leur mari dans leur sommeil.

— Qu’est-ce que…. où voulez-vous donc en venir ?

— Simplement que nous sommes toutes des suppliantes, toutes autant que nous sommes, nous les femmes. Vous ne croyez pas, sergent ? … Toujours à la merci des hommes… de nos maris… de nos pères.

Anne-Marie est de plus en plus ébranlée par la conversation. Cette harpie a mis le doigt sur ce qui agite Anne-Marie depuis si longtemps… et elle le sait. Néanmoins, Anne-Marie se refuse à aller plus loin. Elle ne veut rien entendre. Elle ne veut pas voir. Elle s’accroche encore à ses illusions de femme en contrôle, capable de tout affronter sans être ébranlée par quoi ou qui que ce soit. « Je n’ai peur de rien ni de personne », se dit-elle comme pour se persuader, « et encore moins de toi, sorcière ». Elle baisse la tête, referme son dossier et dit.

— Veuillez m’excuser. Je reviens.

Elle se lève, sort de la salle et marche d’un pas rapide vers le comptoir à café. Jean-Paul qui est assis à son bureau, sur le siège d’Anne-Marie, la regarde passer avec étonnement. Anne-Marie revient vers son bureau avec sa tasse remplie de café dans lequel cette fois elle a ajouté une bonne rasade de liquide brunâtre.

— Pousse-toi de là !

Jean-Paul se lève lentement et revient s’asseoir sur la chaise droite. Anne-Marie prend une bouteille de pilules, l’ouvre et avale deux cachets tout en prenant des gorgées de café. Elle semble ailleurs.

— Ça va ?

— Ouais. Ouais. C’est ce foutu mal de tête…

— Qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi as-tu arrêté l’interrogatoire ?

Anne-Marie semble toujours ailleurs.

— Quoi ?

— Pourquoi arrêter maintenant ? Puis, qu’est-ce que c’est que cette histoire de suppliantes ?

— Dis donc Jean-Paul, est-ce que je t’ai demandé ton avis ? C’est toi ou moi qui mène la danse ?

— Te choque pas, Anne-Marie, c’était une simple question.

— Cette bonne femme… elle… elle est…

Jean-Paul attend la suite, mais elle ne vient pas. Il ajoute donc.

— Tu veux arrêter un peu ? On a le temps, tu sais.

— Non ça ira. Je finis mon café et j’y retourne.

Anne-Marie continue à siroter son café tout en ayant l’air ailleurs. Jean-Paul la regarde, de plus en plus intrigué par son comportement. Elle se lève et va vers le mur où les photos de policiers décédés sont accrochées. Elle s’arrête en face de celle de son père et reste là sans bouger. Elle scrute son visage tout en prenant de petites gorgées de son café « enrichi » par du cognac. Son père ! En ce moment très précis, elle le déteste. Il lui en a tellement fait baver. Il ne la lâchait pas, la faisant travailler sans relâche, parfois jusqu’à épuisement. Il voulait qu’elle réussisse, qu’elle fasse quelque chose de sa vie, qu’elle devienne la meilleure.

Il n’était pas comme cela avant la mort de son épouse. En fait, il n’était pas très présent à Anne-Marie, laissant son éducation aux mains expertes de sa mère. Il ne savait pas comment s’y prendre avec une fille. Parfois, certains dimanches, il sortait au parc avec elle, non pas pour faire des affaires de filles : visiter un zoo ou manger une glace. Non ! Il apportait une balle et un bâton de baseball. Anne-Marie sortait épuisée de ces exercices, et à tout coup déçue. Mais quand son épouse est décédée, il a changé. Anne-Marie a appris longtemps après qu’il lui avait promis de prendre soin de sa fille sur son lit de mort. Il lui avait promis. On ne peut rien refuser à une mourante.

Lorsque son père est mort, Anne-Marie avait été bouleversée, cela était une évidence. Elle l’aimait tellement. Elle l’aimait tellement qu’elle aurait tout fait pour lui faire plaisir. Il était exigeant pour elle ? Qu’à cela ne tienne, elle lui montrerait qu’elle serait bien meilleure que ce qu’il croyait. Or cela ne lui suffisait pas. Il n’était jamais satisfait. Jamais. Il en voulait toujours plus. « C’est pour ton bien. Tu me remercieras plus tard ». Eh bien non, elle ne l’a pas remercié plus tard, elle a plutôt commencé à le détester. Et depuis sa mort, c’est la colère qui domine ses sentiments envers lui. Elle voudrait lui arracher les yeux tellement elle lui en veut.

Anne-Marie vide la dernière goutte de café, va déposer la tasse sur le comptoir et se dirige sans regarder personne vers la salle d’interrogatoire. Elle s’approche de la porte et voit le policier qui se tient sur une jambe.

— Tiens-toi droit. T’attends pas le bus, là.

Le policier se replace en une pose quasi militaire, les mains derrière le dos. Anne-Marie entre dans la pièce et referme la porte. Elle s’assied sur la même chaise, prend la tablette de feuille qui était sous son dossier, tire un stylo de sa poche, fait cliquer deux ou trois fois le bouton et se met en position d’écrire. Elle fixe Maya qui a gardé la pose. Quelle femme énigmatique ! L’image de statue grecque lui revient, mais cette fois en pensant au matériau. On dirait du marbre, mais du marbre chauffé au rouge par de la lave en fusion.

— Alors Maya, pouvez-vous me dire ce qui s’est passé hier ?

Maya regarde toujours Anne-Marie avec ses yeux de braise. Elle est très consciente de son ascendant sur elle, mais elle ne lui fait pas sentir son pouvoir. Elle ne lui veut aucun mal. Elle ne veut de mal à aucune femme. D’ailleurs, elle ne veut de mal à personne. Elle a depuis longtemps compris que les humains ne sont que des marionnettes manipulées par des forces obscures et impitoyables. Selon leur bon vouloir, elles font de nous ce qui leur convient pour rendre ce monde invivable. Elles s’amusent de notre agitation, comme l’enfant qui regarde fasciné les mouches s’épuisant à sortir du bocal où elles sont enfermées.

— Il me semble que vous le savez déjà.

— Oui, mais j’aimerais que vous me le répétiez. Parfois, on se rappelle quelques détails après coup.

— Un incendie s’est déclaré pendant la nuit. Je suis sorti. Les pompiers sont arrivés et on m’a emmené ici.

— Et c’est tout… ? C’est tout ce que vous avez à dire sur ce… désastre ?

— Oui.

— Et vos enfants… Vos enfants, Maya.

— Mohmmad et Yaman sont restés à l’intérieur.

— Et vous n’avez pas tenté de les réveiller.

— Non.

— Ils étaient endormis dans une chambre, près de vous et vous vous êtes enfuie sans tenter de les réveiller pour les sauver.

— C’est exact.

— Mais pourquoi ?

— Parce qu’ils n’étaient pas endormis.

— Ah non ?

— Ils étaient déjà morts.

Anne-Marie fait un léger mouvement de recul, lâche son stylo et regarde Maya avec des yeux mobiles cette fois.

— Que leur est-il arrivé ?

— Je les avais empoisonnés au dîner. Ils étaient déjà morts. Je ne voulais pas qu’ils souffrent inutilement.

Tout le travail d’Anne-Marie durant l’interrogatoire visait à aboutir à cette réponse. Pourtant, elle reçoit la révélation comme un coup de massue. Son dos se projette violemment sur le dossier de la chaise. Sa tête fait un signe de dénégation, comme si elle ne voulait pas y croire. Aussi incongru que cela puisse paraître, la première chose qui lui vient à l’esprit est la phrase de Madame Simpson : I can’t believe it! Celle-ci avait deviné le geste de Maya. Elle le savait et elle en avait été anéantie. Anne-Marie comprend maintenant pourquoi. Madame Simpson avait consacré sa vie à prendre soin des autres : son frère, son père malade, ses fidèles à l’Église, puis les réfugiés du Centre, surtout les enfants. Et un jour, elle rencontre Maya qui lui fait voir l’autre côté du miroir, la face cachée de la Lune. Madame Simpson, cette femme bienveillante, compatissante, aimante, avait tout donné aux autres et elle ne gardait rien pour elle. Que lui restait-il dorénavant ?

Anne-Marie est de nouveau ailleurs. Ces moments d’absence, elle les expérimente de plus en plus souvent. Jean-Paul appelle cela son « tunnel ». Autrefois, il lui servait à se concentrer sur les enquêtes, sur les problèmes à résoudre, sur la tâche à accomplir. Mais depuis quelque temps, elle a tout simplement la tête ailleurs. Elle nage dans le bleu vert de l’océan, contente de ne rien entendre d’autre que le silence profond des abysses, libre de ses mouvements dans un milieu pourtant plein de dangers. Elle flotte entre deux eaux, sans attache, nue, ses cheveux rebelles bougeant au gré du mouvement des courants, les yeux grands ouverts sur le vide infini. Elle coule sans résister. Lentement.

Elle reste ainsi un bon moment, mais arrive au bout du compte à remonter à la surface, non sans un certain déplaisir. Elle reprend son stylo et commence à écrire. Encore un long moment de silence pendant lequel elle noircit du papier. Finalement, elle se résigne à demander à Maya :

— Et qu’avez-vous fait ensuite ?

— Ensuite… je suis allé chercher un jerrycan d’essence dans le garage, j’ai arrosé toutes les pièces, j’ai mis le feu et je suis sorti.

Maya se revoit maintenant sur le trottoir en face de sa maison. Les flammes jaillissaient du toit sans discontinuer. Fascinée devant l’incendie, elle était revenue à Alep dans la zone de guerre. Les bruits sourds, les explosions, les tirs en rafale bourdonnaient à ses oreilles. Elle voyait les murs des immeubles s’effondrer dans un grand « slossssh », gigantesques colosses aux pieds d’argile battis depuis cinq cents ans, mille ans. Partout où elle allait, ce n’était que désolation. Et les corps ensevelis. Et les faibles cris des victimes agonisantes enfermées dans le noir. Et les cadavres brûlés ou déjà en décomposition que personne n’avait pensé ramasser.

Elle n’était plus à Montréal, mais debout devant les ruines de la maison familiale, sa mère ensevelie sous les décombres, ses enfants pleurant devant l’incompréhensible désastre. Son père s’était enfui on ne sait où. Son mari et ses cousins étaient partis combattre, à la fois rageurs et enthousiastes, comme s’ils allaient à une partie de chasse. Tout ce qu’elle avait trouvé à dire alors, ce fut : « Quel abominable gâchis ! » Même dans ses pires cauchemars, elle n’avait jamais pu imaginer pareille désolation.

Cette maison familiale tant chérie où elle avait grandi, où elle s’était épanouie, où elle avait aimé était devenue le symbole de l’effondrement du monde. Les Titans avaient repris le pouvoir des mains des Dieux. Ils étaient revenus du centre de la terre pour prendre possession de ce qu’il leur revenait de droit. Et ils n’en avaient rien à faire de ces humains débiles qui la peuplaient. Ils n’en avaient rien à faire.

Devant sa maison de Montréal qui brûlait avec ses deux enfants à l’intérieur, Maya se tenait sereine en se disant que c’était là un juste retour des choses, le tribut à payer pour réparer la déchirure cosmique. Elle restait là en ayant au fond de son cœur le sentiment du devoir accompli : elle venait de participer au début du renouvellement du monde.

Après la révélation de Maya, Anne-Marie commence à s’agiter sur sa chaise. Elle la repousse, puis la ramène en restant assise, ce qui donne l’impression qu’elle ne peut pas trouver la bonne position. Elle regarde en dessous, comme si quelque chose l’empêchait de glisser. Elle marmotte des choses incompréhensibles. Quand elle relève la tête, son visage est devenu rouge et ses yeux bougent dans ses orbites.

— Vous êtes consciente, Maya, que vous venez d’avouer le meurtre prémédité de vos enfants ?

— Oui, j’en suis bien consciente.

Anne-Marie arrache les feuilles sur lesquelles elle venait de prendre des notes et tend la tablette vierge à Maya avec son stylo.

— Je vous demande alors de mettre par écrit vos aveux et de les signer.

Maya prend aussitôt la tablette et le stylo, puis se met à écrire d’une calligraphie fine et régulière. Anne-Marie examine attentivement cette femme hors du commun qu’elle a devant elle. De prime abord, un étranger à l’affaire aurait pu la prendre pour une folle délirante. Mais Anne-Marie sait que ce n’est pas le cas. Maya est en parfait contrôle de ses moyens et de sa situation. Elle a su depuis le début ce qu’elle allait faire, et elle l’a fait. Elle a pris une décision éclairée, rationnelle. On pourrait même dire « raisonnable » de son point de vue.

Ce qu’Anne-Marie ne sait pas, c’est pourquoi. Quelles sont les raisons profondes qui lui ont fait commettre ces gestes irréparables ? Ce n’est ni le lieu ni le moment de lui demander. Ce qu’on exige d’un sergent détective aux affaires criminelles, c’est qu’elle détermine les faits, pas les motivations psychologiques. Or Anne-Marie reste profondément troublée par l’interrogatoire de Maya. Elle veut comprendre les raisons de son geste. Mais du coup, elle craint la réponse.

Pour l’une des rares fois dans son métier, elle hésite à en savoir plus. Elle ne veut pas en savoir plus. Compte tenu du personnage, elle soupçonne qu’obtenir une réponse à sa question ne lui fera pas de bien, pas de bien du tout. Elle se demande si elle aura le courage d’aller rencontrer Maya en prison pour l’interroger sur le sujet. Elle se le demande et elle hésite. Pour la première fois, Anne-Marie la battante, le « pitbull », celle qui n’a peur de rien, hésite. Aura-t-elle le courage ?

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