Le roman LA FEMME QUI AIMAIT LE FROID est présenté ici en 25 épisodes à raison d'un par semaine. Suivez l'histoire de cette femme perdue dans la toundra qui ressasse ses souvenirs et se perd dans ses rêves. Si vous avez manqué un épisode, vous pouvez vous reprendre en allant à la rubrique RATTRAPAGE.

Épisode 10: La médaille d’Évelyne

« Aarnguaq » Un dessin de Marcel Viau

Catherine était encore sous le choc de son réveil brutal. Son cauchemar ne l’avait pas encore tout à fait quittée. Elle regardait tout autour, hagarde, comme si elle s’attendait à voir apparaître la femme au Ulu. Mais il n’y avait rien, rien qu’une surface blanche et la neige tombant toujours sans discontinuer.

Pour chasser définitivement les images de son rêve, elle avait voulu se lever. L’Inukshuk commençait à être recouvert de neige. Elle aussi d’ailleurs. Aux premiers mouvements, des croûtes crayeuses accumulées depuis quelque temps sur ses vêtements s’étaient détachées en plaques et tombaient par terre. Trop faible pour se tenir debout, elle avait plongé de tout son long face au sol, avalant du coup une grande goulée de neige. En laissant fondre dans sa bouche la neige, elle venait de prendre conscience de sa soif. Cela lui faisait du bien. Ce froid pénétrait dans sa gorge, dans son corps, refroidissait son intérieur fébrile.

D’abord en se mettant à quatre pattes et par la suite en déployant le plus d’énergie possible, elle était parvenue à se rasseoir dans sa position originale, retrouvant son appui de pierre. Sentant du froid contre sa joue et croyant que c’était de la neige, elle avait voulu s’essuyer. Ce n’était pas de la neige. Après avoir enlevé sa moufle, elle avait saisi l’objet à deux doigts. Il s’agissait d’une petite croix en or toujours accrochée à son cou : la « médaille d’Évelyne », comme elle l’appelait. Celle-ci avait dû jaillir de son col lors de sa chute. C’était une récompense pour son application et sa bonne conduite au pensionnat reçue à la fin de la troisième année, à une période où elle voulait encore devenir religieuse. Avant que…

Le pensionnat, oui ! Pourquoi était-elle allée au pensionnat au lieu de faire comme sa sœur Monique et de continuer à l’école secondaire du village ? On la destinait à entreprendre de longues études, c’était du moins la conviction de sa mère en la voyant le nez toujours plongé dans ses bouquins. Quand elle la regardait aider sa petite sœur Évelyne, sa mère comprenait qu’elle était plus avancée que les petites filles de son âge. Yvette avait donc convaincu Médé de la nécessité de dépenser les quelques économies grappillées ici et là pour l’envoyer étudier à Québec.

Encore aujourd’hui, Catherine ne savait pas comment ses parents avaient pu payer toute sa scolarité. À l’époque, le pensionnat des Ursulines était un service privé ayant la réputation de coûter cher. Mais c’était sans compter sur la générosité de ces religieuses. Quand le curé d’une paroisse par exemple, même la plus reculée dans le fin fond de la campagne, écrivait une lettre pour recommander une petite fille, on prenait la chose très au sérieux.

Elle n’avait jamais lu cette lettre, évidemment, mais elle se doutait bien de son contenu. Le curé qui la connaissait par sœur Marguerite avait vanté sa piété et sa docilité. Il devait écrire comment c’était une âme dévote destinée à devenir religieuse. Il avait sans doute fait l’éloge de ses parents : de bons pratiquants payant régulièrement la dîme. Bref, Catherine avait été admise comme pensionnaire chez les Ursulines, ce collège de filles ayant pignon sur rue en plein cœur de la ville de Québec.

Cela lui avait demandé une période normale d’adaptation. Après tout, elle quittait sa famille pour la première fois et pour de bien longues périodes. De plus, le village était à plusieurs heures de mauvaises routes de Québec. Il était inconcevable pour ses parents de venir la visiter toutes les fins de semaine, comme le faisait la famille d’autres pensionnaires. D’autant qu’il n’existait pas de fins de semaine pour le travail de fermier. La terre ne pouvait attendre. Les vaches non plus. Ses parents et ses sœurs venaient pour les Fêtes de Noël et pour Pâques. Pendant la première année, ses parents étaient venus seuls au milieu du trimestre d’automne et une autre fois à l’hiver. Mais cela n’avait duré que la première année. Trop exigeant pour eux sans doute.

Catherine avait aimé la vie de pensionnaire. Contrairement à certaines de ses collègues s’y ennuyant fermes, elle avait rapidement trouvé ses marques. Il y avait cette vie scandée par le tintement de la cloche plusieurs fois par jour, les prières à réciter le matin et le soir, l’horaire chargé des classes. Elle se sentait bien dans un environnement qu’elle était en mesure de contrôler… ou plutôt qui la contrôlait. Une telle vie était en correspondance avec sa nature. Du moins est-ce ainsi qu’elle le percevait à l’époque.

Elle avait moins aimé coucher dans les dortoirs. Cette promiscuité la rendait mal à l’aise. Heureusement, ce n’était pas de grandes salles ouvertes comme dans certains orphelinats. On y disposait d’un espace privé formé par trois murs et fermé par un rideau. On pouvait aussi garder nos choses personnelles dans une petite table de chevet. Évidemment, pas de salle de bain ni de toilettes privées, cela allait de soi. On disposait d’une salle commune avec une série de lavabos où les pensionnaires allaient se brosser les dents le matin.

Ce qu’elle appréciait le plus de ces dortoirs, c’était le silence. En effet, après 19 h 30, il fallait faire silence jusqu’à 7 heures du matin. Cette règle strictement respectée l’arrangeait fort bien. Elle évitait de la sorte les bavardages inutiles et vides de ses collègues. Leurs conversations l’ennuyaient passablement. Catherine n’était pas très grégaire. Elle avait peu d’amies que d’ailleurs elle n’avait plus revues après le pensionnat.

Dès son arrivée, le lieu physique l’avait impressionnée. Évidemment, on ne pouvait pas admirer un immeuble aussi majestueux à la campagne. Non pas qu’il ait été opulent, comme ces châteaux aperçus en feuilletant le Reader’s Digest de sa mère. En réalité, il était sobre dans son genre, n’exhibant aucune fioriture inutile, aucun stuc finement travaillé, aucune fresque aux murs ou aux plafonds. Sa particularité résidait plutôt dans cette atmosphère quelque peu surannée témoignant d’un passé prestigieux.

L’ensemble des bâtiments avaient une incontestable valeur historique : ces grands murs de pierre épais d’un mètre, parfois plus, ces boiseries couvrant des pans entiers, ces planchers en bois franc craquant sous les pas, ces très vieilles dalles d’ardoise dans le sous-sol qui avait vu le Général Murray rendre la justice au XVIIIe siècle. Les religieuses avaient un jour fait visiter aux écolières l’un de leurs secrets le mieux garder. Elles avaient conservé et entretenu comme la prunelle de leurs yeux le lieu exact où Marie de l’Incarnation, leur fondatrice à Québec, s’était installée lors de son arrivée en 1639. On y trouvait le puits où elle venait puiser son eau et un four à pain construit à l’extérieur du premier bâtiment en bois afin d’éviter les incendies.

C’est à partir de ce moment-là que Catherine avait commencé à s’intéresser à cette femme extraordinaire. Marie Guyart — le vrai nom de Marie de l’Incarnation — avait renoncé à son fils, né d’un court mariage avec un mari décédé jeune, pour entrer chez les Ursulines. Puis, elle était venue s’installer dans ce pays où il n’y avait rien de semblable à Tours, sa ville natale, qu’elle n’avait jamais quittée avant de venir en Nouvelle-France. Comment avait-elle fait ? Comment avait-elle pu surmonter toutes ces épreuves sans avoir eu envie de revenir en arrière ?

Catherine avait trouvé certaines réponses dans les lettres de Marie de l’Incarnation précieusement conservées par les religieuses. Son fils resté en France était devenu religieux dans une communauté monastique cloîtrée. Il avait entretenu avec sa mère une correspondance régulière, car contrairement à ce que l’on pourrait penser, les bateaux circulaient tout de même régulièrement au XVIIe siècle entre la mère patrie et la Nouvelle-France.

Évidemment, Marie de l’Incarnation était présentée comme une sainte par les religieuses qui lui vouaient une admiration sans bornes, à juste titre. Catherine l’avait aussi considérée comme telle à l’époque où sa ferveur religieuse était encore grande. Mais elle avait surtout été marquée par sa forte personnalité. C’était une femme hors du commun ayant un don pour l’administration et la gestion des choses matérielles. Et ce n’était pas un hasard si se maintenaient encore aujourd’hui des institutions relevant de ses premières installations en Nouvelle-France.

Toutefois, Catherine s’intéressait moins à la femme d’action qu’à la mystique. Elle avait été longtemps troublée par ses écrits qui laissaient surgir par bribes sa passion intense. Jusqu’à un certain point, elle se reconnaissait en elle. Certains de ses mots décrivaient son propre état d’esprit mieux qu’elle ne l’aurait fait elle-même. Quand elle lisait ses lettres, Catherine voyait son âme s’y refléter comme dans un miroir.

Marie de l’Incarnation était éperdument amoureuse de Jésus-Christ, son Seigneur qu’elle appelait son Époux. Oui ! Elle mettait des mots clairs et cohérents sur son propre état de bien-être quand elle priait. Elle voulait aimer comme la sainte, avec cette fougue transportant les montagnes. Elle voulait se donner dans un élan d’amour inconditionnel, gratuit pour lequel elle était prête à tout sacrifier. Elle voulait cet amour total, exclusif. Elle aimerait Jésus pour toujours sans faillir, sans se détourner de sa souffrance. Elle le suivrait partout où il voulait comme l’avait fait Marie de l’Incarnation.

Catherine avait longuement médité dans son cœur l’une des prières de la sainte qui correspondait tellement à son état d’âme du moment :

« Hé Amour ! Quand vous embrasserai-je à nu et détachée de cette vie ?

N’aurez-vous point pitié de moi et du tourment qui me possède ?

Vous savez que je brûle de désir d’être à vous et n’ai-je pas suffisamment souffert d’être éloignée de vous ?

Hélas ! Hélas ! Amour, ma beauté et ma vie, que gagnez-vous à cet éloignement.

Vous savez bien que je n’aime que vous.

Sachez, mon cher bien-aimé, qu’en un instant votre amour me consomme.

Je ne puis plus me supporter tant vous avez charmé mon âme.

Venez donc que je vous embrasse et vous baise à mon souhait, et que je meure entre vos bras sacrés. »

Oui, elle se reconnaissait dans cette prière, reconnaissait ce qu’il y avait au fond de son âme toujours en ébullition.

Mais tout cela se passait avant que…

***

Catherine tenait encore la médaille entre ses doigts. Elle n’avait pas encore remis sa moufle. Les doigts bleuis s’engourdissaient. En replaçant la médaille sur sa poitrine, le froid du métal l’avait fait sursauter. Après avoir soufflé sur ses doigts nus pour les réchauffer un peu, elle avait enfilé sa moufle protectrice.

Pourquoi avait-elle gardé cette médaille ? En soi, celle-ci ne représentait rien au final. Ce n’était qu’une récompense ridicule remise à toutes les bonnes élèves à la fin de l’année scolaire. Pourquoi donc l’avoir gardée ? Oh oui! elle savait pourquoi. Elle le savait, mais ne voulait pas se l’avouer. C’était trop dur ! Cette médaille lui rappelait un événement marquant, mais aussi très douloureux

On était au lendemain de la réception des prix de fin d’année, en juin. Catherine était tout heureuse de partir dans une semaine afin de retrouver sa famille pour les vacances, contente de revoir sa mère, son père, ses sœurs. Elle retrouverait son village, la ferme, les animaux, la belle nature superbe l’été.

Cette après-midi-là, la mère supérieure l’avait convoquée. Personne n’était jamais convoqué chez la mère supérieure, à moins d’une raison exceptionnelle. Ce n’était pas pour une question de discipline. De cela, elle était convaincue. Pas dans son cas. Pas elle. Il s’était sans doute passé quelque chose de grave.

Dès l’entrée dans le bureau de Sœur Gabrielle, elle a tout de suite compris. Sœur Gabrielle était une femme enjouée de nature, mais cette fois son visage en disait long sur la teneur de la nouvelle. Elle l’avait fait asseoir à côté d’elle sur le petit canapé où seules les religieuses avaient le droit de s’installer.

Catherine lui avait demandé, morte d’inquiétude :

« Il est arrivé quelque chose à mes parents ?

— Non, il n’est rien arrivé à tes parents.

— Mais il est arrivé quelque chose n’est-ce pas ?

 — Oui… tu dois être courageuse… c’est ta petite sœur. »

Catherine était abasourdie, paralysée. Elle ne comprenait pas ce que sœur Gabrielle lui disait. Les mots n’arrivaient pas à se fixer dans son cerveau.

« Ma petite sœur Évelyne ?

— Elle… Elle… s’amusait au bord de la rivière… sur la ferme de tes parents.

— Oui, elle le fait souvent. C’est moi qui l’amenais… Quoi ?… Qu’est-il arrivé ?

— Bien, elle a voulu aller nager… la rivière était gonflée par la fonte des neiges… il y avait des remous…

— Non… Non ! Non ! Non ! »

Elle avait hurlé ces derniers mots. Elle avait hurlé. Un cri affreux était sorti de sa poitrine, déchirant l’air et son âme. La souffrance n’avait jamais été aussi atroce.

Jamais elle n’avait pleuré autant de toute sa vie. Sœur Gabrielle l’avait prise dans ses bras. Elles étaient restées ainsi enlacées pendant longtemps.

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