Le e-feuilleton LES SUPPLIANTES est un roman qui raconte l'histoire de trois femmes à la croisée des chemins. Il est publié chaque semaine sous forme de courts chapitres. Si vous ne voulez pas manquer d'épisodes, n'hésitez pas à vous abonner en vous inscrivant dans la rubrique « Pour s'abonner ». C'est gratuit et vous pouvez vous désabonner à tout moment. Pour celles et ceux qui voudraient lire les épisodes précédents, consultez la rubrique « Les Suppliantes ».

Épisode 10 : Tous les hommes naissent innocents

Trois semaines après l’interrogatoire révélateur de Maya, Anne-Marie se retrouve dans une petite chambre sans savoir où elle est.  Germain, le livreur d’eau, est là et lui apprend pourquoi il l’a prise en charge.

«La Bête et le Samouraï», un dessin de Christophe Viau

La salle est grande, mais les fenêtres sont petites, en hauteur. On est au sous-sol d’un bâtiment. Au centre, une douzaine de chaises droites sont placées en cercle. À droite, il y a un comptoir avec un évier. Une machine à café et un petit réfrigérateur sont déposés sur le comptoir. Des verres, des tasses, des soucoupes, et des cuillères y sont rangés en bon ordre. À gauche, on peut voir une porte ouverte d’où l’on aperçoit une chambrette dans laquelle il y a un lit de camp, une chaise avec des bras et une petite étagère où reposent quelques livres.

Anne-Marie est couchée tout habillée sur le lit de camp. Ses souliers sont déposés près du pied de lit. Une simple couverture de laine recouvre ses jambes. Ses vêtements sont sales. On peut encore voir des traces de boue et de vomi sur sa chemise. Elle dort encore. Germain est assis sur la chaise. Il lit un livre. Il semble là depuis un bon bout de temps.

Finalement, Anne-Marie se réveille. Péniblement. Elle est mal en point. Elle regarde autour, hagarde. Elle ne semble pas savoir où elle est. Cela lui prend un certain temps avant d’apercevoir Germain au pied du lit. Elle fait une première tentative de se lever, mais sa tête retombe aussitôt sur l’oreiller.

— Germain… ? Qu’est-ce qui se passe… ? Où… ? Qu’est-ce que je fais là… ?

Anne-Marie fait une autre tentative pour se lever. Elle parvient à s’asseoir de justesse et se prend la tête à deux mains.

— Aïe !

Germain se lève, traverse la salle, va vers une petite boîte, l’ouvre et prend une bouteille de pilules. Il met deux cachets dans sa main, fait couler de l’eau et reviens vers Anne-Marie.

— Tenez Anne-Marie. Prenez ça.

Anne-Marie s’exécute docilement. Elle avale les cachets et vide son verre. Après un certain temps, elle fait une tentative pour se lever, mais elle finit par y renoncer et se rassied sur le lit.

— Qu’est-ce que je fais là, Germain ?… Puis, on est où ici ?

— C’est la salle des AA du quartier.

— Les… AA… ?

— Les Alcooliques Anonymes.

Il y toujours un petit décalage avant la réponse d’Anne-Marie. Les mots parviennent difficilement à se tracer un chemin de ses oreilles à son cerveau.

— Oui, je sais bien ce que sont les AA… Mais qu’est-ce que je fais ici… dans cette chambre ?

— J’ai pensé faire arranger cette chambre pour…. des cas d’urgence…

—… Des cas d’urgence ?

— Oui, vous savez, des cas où… on a besoin de dépannage.

—… De dépannage ? … Je comprends rien à ce que tu dis.

— Disons que… vous étiez mal en point hier soir… très mal en point.

Anne-Marie réfléchit intensément. Il y a pas mal de brouillard dans sa tête et les souvenirs n’arrivent pas à refaire surface.

—… Hier soir ?…  Où est-ce que j’étais hier soir… ?

— Vous ne vous souvenez pas ?

—… C’est plutôt flou… ? Non. Je ne me souviens pas.

Anne-Marie baisse la tête et voit ses vêtements pour la première fois. Elle semble horrifiée à la vue des taches, mais n’enlèves pas sa veste.

— Qu’est-ce ?… Qu’est-ce qui s’est passé… ? Et pourquoi je suis ici… ? Et toi ?

— Je vous l’ai dit. Vous étiez très mal en point hier. Même, vous aviez perdu connaissance. Le barman m’a appelé.

— Le barman ?

— Vous étiez dans un bar. Vous êtes tombée sans connaissance à l’heure de la fermeture. Le barman vous connaissait, c’est certain.

Anne-Marie réfléchit encore intensément

— Ce devait être le Rookie… Oui, c’est ça le Rookie. Le barman est un ancien policier.

— En tout cas, il m’a appelé vers 3 heures du matin.

— Pourquoi toi ?

— Il a trouvé ma carte dans la poche de votre veste. Il a dit qu’il savait comment ça se passait dans la police. Il ne voulait pas appeler une ambulance. Tout le monde aurait su… Puis…

Anne-Marie retombe sur l’oreiller en laissant les jambes à l’extérieur. Les yeux grands ouverts. Elle semble effarée. Cela dure plusieurs secondes. Puis, elle se relève.

— Qu’est-ce qui est arrivé ?

— Ben, Il m’a dit que vous étiez ben ben saoule. Que vous ne teniez presque plus debout. Alors, il vous a demandé de partir. Puis… ben…

— Quoi donc ?

— Ben. Vous vous êtes mise en colère. Vous avez crié… « gueulé » qu’il m’a dit.

— J’ai gueulé… ? Après qui ?

— Pas après quelqu’un.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Ben, vous avez gueulé sur la photo de votre père. Elle était accrochée derrière le bar.

Anne-Marie reste interdite. Elle commence à se rappeler des bribes de la veille. Elle était entrée dans son bar favori, complètement désemparée. Elle venait de voir Maya dans sa cellule de prévenue l’après-midi même. Rien n’allait plus. Rien. Germain continue à parler.

— Puis, avant de tomber, vous avez lancé votre verre de cognac sur le portrait de votre père à travers le bar. Il est tombé et s’est brisé.

— Et qu’est-ce que je disais ?

— Vous avez pas mal sacré, y paraît. Le barman vous a entendu dire à travers vos sacres : « Je te déteste, pourri ». Je crois que c’est à peu près ça.

Anne-Marie se lève en vacillant un peu. Puis, elle se met à fouiller frénétiquement dans la poche intérieure de sa veste qu’elle n’avait pas encore enlevée. Vraisemblablement, elle ne trouve pas ce qu’elle cherche et jette un regard circulaire dans la chambrette.

— C’est ça que vous cherchez ?

Germain montre la flasque qu’il tient dans une main. Anne-Marie la prend et elle essaie de vider le contenu dans son verre d’eau. Rien ne sort. Elle semble hébétée.

— Qu’est-ce que… ? Y en a plus…

— Non. J’ai jeté le reste dans l’évier.

Anne-Marie retrouve un semblant d’énergie, assez pour se lever et vouloir se jeter sur Germain. Mais elle s’arrête après un premier pas en se tenant la tête, tout étourdie.

— Qu’est-ce que tu as fait, espèce d’idiot ? De quel droit tu te permets de…

Elle avance son poing pour le frapper, mais elle y renonce devant l’air placide de Germain.

— De quel droit !

Elle se rassit sur le lit et chuchote maintenant.

— De quel droit tu…

— Venez, Anne-Marie. Levez-vous. Nous allons prendre un café… un vrai cette fois… sans boisson.

Anne-Marie va chercher ses souliers, parvient à les mettre — c’est presque un miracle — et se lève. Elle obéit à Germain sans rien dire. Les deux traversent la salle. Germain fait couler deux cafés. Il en apporte un à Anne-Marie qui vient de s’asseoir sur l’une des chaises.

— Tenez ! Il n’est pas aussi bon qu’au poste de police, mais il faudra vous habituer.

Il part chercher l’autre et vient s’asseoir auprès d’elle. Ils boivent chacun une gorgée en silence.

— Depuis quand es-tu au courant pour la boisson ?

— Oh, pas mal de temps.

— Et tu n’as jamais rien dit ?

— Il y a longtemps que j’ai remarqué votre petit manège. Vous pensiez vraiment cacher ça à tout le monde. Et puis j’sais ben que ça sert à rien d’avertir les gens tant qu’ils ne sont pas prêts.

— Prêt à quoi ?

Germain ne dit plus rien. Il prend une autre gorgée de café avec un air satisfait. Les idées commencent à s’éclaircir chez Anne-Marie. Elle regarde dorénavant Germain d’un œil nouveau, comme si elle le découvrait. Intuitive comme elle est, elle avait perçu chez lui la bonté, mais pas une bonté — comment dire « naturelle » — Non. Plutôt une bonté développée à force d’expériences et de travail sur soi. Elle était certaine de cela. Elle voyait Germain comme un mineur qui, longtemps confiné dans les profondeurs de sa mine de charbon, était un jour revenu à la surface. Il redécouvrait le monde comme il ne l’avait jamais vu. Et il en avait acquis une certaine tolérance pour les humains qui la peuplaient.

Anne-Marie sirote toujours son café en silence. Elle au calme ici. Elle jette un regard circulaire et voit une salle anonyme. Il y règne néanmoins quelque chose de chaleureux, d’enveloppant. Après un long moment à boire par petites gorgées son café, Germain demande à Anne-Marie

— Il s’est passé quelque chose au poste de police la dernière fois que je vous ai vue. Non ?

Le visage d’Anne-Marie s’assombrit encore plus. Après les insultes d’Anne-Marie à l’égard de Germain, il n’était plus revenu les vendredis matin. Mais il se rappelait très bien la réaction qu’elle avait eue devant Maya lorsque celle-ci s’était présentée pour la première fois devant elle.

Pour l’heure, Anne-Marie se revoit dans la prison où Maya séjournait en attendant d’être présentée devant un juge. Elle se souvient de chaque mot prononcé lors de cette dernière rencontre. Elle hésite à en parler, mais la nature engageante de Germain, son tact vis-à-vis d’elle l’encourage.

— Oui… oui… cette femme… Maya… C’est… C’est… Je sais pas comment dire… c’est une sorcière… Une sorcière… oui…

Puis Anne-Marie se met à parler, à parler. Elle met d’abord Germain au courant des gestes criminels que Maya avait posés et des aveux qu’elle avait faits lors de son interrogatoire. Puis, elle lui raconte comment cela lui avait pris plusieurs semaines pour aller la revoir par la suite. Mais c’était plus fort qu’elle, elle devait connaître les raisons pour lesquels celle-ci avait accompli ces actes innommables. Elle devait le savoir, mais elle craignait en même temps — de façon irrationnelle, pensait-elle —, elle craignait d’en savoir plus. Et qu’avait-elle à craindre après tout ? Maya était enfermée et Anne-Marie était libre. Libre, oui !

Anne-Marie, privilège du grade, avait demandé de rencontrer Maya dans une salle privée, face à face. Lorsqu’elle l’avait vu dans son vêtement de prévenue, elle eut la même impression que la dernière fois. Maya pourrait porter n’importe quoi, elle resterait cette femme digne et fière qui l’impressionnait tant.

Assises l’une en face de l’autre, elles se sont longuement regardées. Maya, malgré sa situation précaire, avait le même ascendant sur Anne-Marie. Celle-ci le sentait bien.

— Bonjour Maya… Ça va ?… On vous traite bien ici ?…

— Oui Sergent.

Il y eut un long silence pendant lequel les deux femmes se toisaient. Pour l’une des rares fois, c’est Maya qui le rompit.

— Pourquoi êtes-vous ici, Sergent ?

— Je vous avoue Maya que je n’en sais trop rien.

— Mais si, vous le savez.

Anne-Marie se trouve de nouveau plongée dans l’océan de son « tunnel ». Elle tente de nager maintenant, mais n’y arrive pas. Une sensation d’étouffement lui serre la poitrine. Elle ne peut plus respirer. Elle bat des mains pour tenter de remonter, mais ses mouvements lui font descendre plus profond encore. Maya la regarde impassible et attend.

Anne-Marie finit par lui demander.

— Aidez-moi à comprendre, Maya. Pourquoi ?… Pourquoi avoir fait ce que vous avez fait ?

Maya garde silence pendant qu’Anne-Marie réfléchit intensément. Elle cherche des réponses rationnelles, plausibles, peut-être pour éviter encore un peu, juste un peu de voir la vérité en face.

— Vous dites que vous aimiez vos enfants… ?

— Oui, je les aimais beaucoup.

— Peut-être vouliez-vous les protéger… leur éviter un sort plus effroyable encore ?

— Oui, tout à fait.

— Et où est donc le père de vos enfants ?

— Je vous l’ai déjà dit. Toute ma famille est restée en Syrie.

— Vous vous êtes enfui… peut-être pour lui échapper ?

— C’est la guerre civile là-bas, vous savez.

— Oui bien sûr, je sais. Mais est-ce que votre mari était violent… ? Il vous battait ?… Il agressait vos enfants ?…

Anne-Marie arrête de parler. Elle s’accroche à cette dernière bouée de sauvetage tout en sachant pertinemment que cela ne l’aidera nullement à flotter.

— Votre mari voulait venir vous rejoindre ?…

— Non.

— Vous n’avez pas à avoir honte, vous savez. Vous pouvez m’en parler. J’en ai entendu de toutes les sortes.

Maya, pour la première fois, esquisse un léger sourire. Mais ses yeux ne rient pas. Elle regarde Anne-Marie avec le même sentiment que l’on aurait devant la candeur d’un enfant.

— Vous vous trompez, sergent. Mon mari aimait ses garçons. À sa façon, certes. Mais il les aimait beaucoup. Et il n’a pas levé la main sur moi… je ne l’aurais jamais permis.

La bouée de sauvetage commence à se déliter, elle se brise en de multiples morceaux, incapable de soutenir Anne-Marie. Celle-ci reprend sa descente dans les eaux bleu vert. Les battements de ses bras et de ses pieds n’y peuvent rien. Elle voit approcher la caverne, la caverne sombre qui l’a un temps maintenue prisonnière et qu’elle croyait avoir fuie à jamais.

— Mais alors, pourquoi ?

— Je ne suis pas certaine que vous voulez réellement entendre ce que je vais dire.

Dans un dernier sursaut d’énergie, Anne-Marie se penche en avant et demande avec insistance.

— Pourquoi, Maya ? Je dois savoir pourquoi.

Pour la première fois de la conversation, Maya semble hésiter. Elle regarde Anne-Marie de la même façon qu’elle a un jour regardé Madame Simpson avant de la livrer au dieu des enfers. Elle prend une grande respiration, comme si elle allait faire le saut de l’ange.

— Parce qu’il était temps d’en finir avec la barbarie des hommes.

— Que dites-vous ?

— Tous ces maris, tous ces pères, tous ces grands-pères qui ne pensent qu’à une chose : s’entretuer… Et cela de génération en génération. Depuis la nuit des temps. Cela dure depuis la nuit des temps.

— Je… je ne comprends pas…

— Oh si, vous comprenez, sergent. Vous comprenez trop bien. Nous les femmes, nos vies passent à les soigner, à les consoler, à les pleurer. Nous donnons de l’amour, tant d’amour aux hommes. Et ils continuent quand même, aveugles, insensibles, à se faire la guerre, à propager la haine autour d’eux, à se massacrer, à NOUS massacrer. Tant qu’ils nous maintiendront sous leur coupe, tant que nous accepterons ce joug sans rien dire, les choses resteront ainsi. Pour l’éternité.

— Mais… Mais vos enfants… Ils étaient innocents, vos enfants.

— Les enfants naissent innocents, mais un jour ils deviennent des hommes. Et aucun homme n’est innocent.

— C’était VOS enfants.

— Oui, c’était la chair de ma chair, le sang de mon sang. Je les ai portés, je les ai enfantés, je les ai nourris à ces seins, je leur ai montré à lire, à écrire, je les ai aimés avec toute la tendresse qu’une mère peut avoir pour ses enfants…

Anne-Marie garde le silence, les yeux dans le vague. Elle coule maintenant. Irrémédiablement. Maya continue.

— Mais c’était des garçons… Et je les ai vus devenir des hommes… J’ai vu naître dans leurs yeux cette lueur, cette même lueur sauvage qui brille dans le fond des yeux de mon mari… de mon père… de mes frères… Lorsque j’ai compris que cela ne s’arrêtera jamais… J’ai choisi… J’ai pris la décision de briser cette chaîne infernale.

Le silence est lourd. Anne-Marie revoit ses vieux démons aux yeux rouges qui l’effrayaient tant. Elle est revenue là où elle ne croyait jamais revenir. Peut-être au fond parce qu’elle n’en était jamais sortie. Maya continue, même si elle sait qu’Anne-Marie s’est effondrée.

— Il fallait briser cette…. Cette chaîne ininterrompue de barbarie… cette lignée de générations de pères venus du fond des âges… Quitte à m’arracher le cœur.

Anne-Marie garde le silence. En relevant la tête, on voit qu’elle a un haut-le-cœur et cherche désespérément à se retenir de vomir.

— Il fallait que cela cesse… Il fallait que cela soit fait… Il fallait que l’une d’entre nous le fasse… Il fallait que je le fasse.

Sans dire un mot, Anne-Marie se lève en titubant et se dirige vers la porte. Elle cogne deux coups pour se faire ouvrir et s’enfuit en courant vers la toilette la plus proche en se tenant la bouche.

Maya est revenue à sa position initiale de statue grecque. Elle fixe de ses yeux de braise l’ouverture par où le gardien va bientôt pénétrer pour la ramener dans sa cellule.

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