Le roman LA FEMME QUI AIMAIT LE FROID est présenté ici en 25 épisodes à raison d'un par semaine. Suivez l'histoire de cette femme perdue dans la toundra qui ressasse ses souvenirs et se perd dans ses rêves. Si vous avez manqué un épisode, vous pouvez vous reprendre en allant à la rubrique RATTRAPAGE.

Épisode 11 : Pleurs et colère

« Quiavoq » Un dessin de Marcel Viau

« Évelyne, où es-tu ?! » Catherine avait murmuré ces mots après avoir rabattu pour la ixième fois son capuchon sur les yeux, reprenant son attitude de suppliante. Selon Tulimaaq, une âme pouvait rôder longtemps sur la terre avant de vivre dans un au-delà sans fin. Où était Évelyne ? Se tenait-elle tout près ou encore était-elle allée dans des pays lointains et merveilleux ?

Selon Tulimaaq, lorsqu’un être humain mourait, son âme sortait de la petite bulle d’air dans laquelle elle était encapsulée à l’intérieur de lui, puis reprenait la taille normale de la personne d’où elle venait de s’échapper, mais sous un mode éthéré. L’esprit pouvait alors voyager partout où il n’était pas allé dans sa vie terrestre et rencontrer d’autres esprits d’hommes ou d’animaux.

Selon Tulimaaq, les lacs, les rivières, les montagnes, les rochers ou les îles sont possédés par les esprits très sensibles à la présence humaine.

Évelyne était-elle devenue une rivière ?

Selon Tulimaaq, l’âme cherchait à se rapprocher des humains se trouvant dans l’affliction. Elle pouvait dès lors prendre différentes formes, le plus souvent animales.

Évelyne avait-elle compris ce que Catherine vivait ? Peut-être se rapprochait-elle pour l’aider ? Peut-être était-ce un autre tuurnqaq ? Peut-être était-ce le renard blanc qui l’avait longuement fixé tantôt ? Catherine avait levé la tête pour jeter un œil tout autour. Le renard blanc était peut-être encore là, en train de la regarder ? Mais elle ne voyait rien, rien sinon la neige tombant en averse légère qui avait depuis longtemps recouvert ses traces de pas.

Lorsqu’elle avait appris la nouvelle de la mort de sa petite sœur, Catherine avait quitté le pensionnat juste à temps pour les funérailles. Sa tante et son oncle, qui habitaient Québec, étaient venus la chercher. Ils étaient montés au village sans pratiquement dire un mot. Lorsqu’ils étaient arrivés à l’église, on venait à peine d’y entrer en procession. Catherine était allée immédiatement s’installer auprès de sa famille. Elle revoyait le petit cercueil blanc, sa mère et son père stoïques. Ni l’un ni l’autre ne pleuraient. Monique, elle, effondrée, marmonnait constamment des mots incompréhensibles.

Naturellement peu bavarde, Catherine n’avait pratiquement pas dit un mot pendant toute la période des funérailles et de l’enterrement. Les témoignages de tout un chacun étaient reçus comme des coups de poignard dans le cœur. On rappelait la joie de vivre d’Évelyne, son innocence, sa vivacité d’esprit, puis son esprit aventurier qui l’avait somme toute perdue. Le curé avait déclamé en chaire, dans la langue de bois habituelle, comment en fin de compte une fillette était plus heureuse près du Bon Dieu au paradis, car elle n’aurait jamais à affronter la rudesse de ce monde-ci. Catherine avait été triste en entendant ce sermon vide de sens. Évelyne valait mieux que cela.

Longtemps elle s’en était voulu ne n’avoir pas été là au moment de l’accident. Elle aurait pu l’avertir, la protéger d’elle-même. Or Évelyne n’était plus la petite fille qu’elle avait quittée trois ans auparavant, et ce fait ne s’était pas encore logé dans sa tête. Évelyne entrait dans sa neuvième année et était parfaitement en mesure de connaître les dangers d’une rivière connue depuis sa tendre enfance. Qu’à cela ne tienne : Catherine se sentait coupable d’avoir quitté le nid familial, de n’avoir pas été là pour elle, d’avoir abandonné sa petite sœur tant aimée.

L’été sur la ferme avait été particulièrement morose. Cette année-là, la saison avait été si chaude que la sécheresse avait menacé les récoltes jusqu’à l’arrivée des orages aussi abondants que nombreux au mois d’août. Catherine avait aidé son père et Monique à faire les travaux quotidiens, à traire les vaches, à s’occuper des poules, à aider à la récolte, à entrer le foin dans la grange. Mais rien n’était plus comme avant. Sa mère était souvent triste, plus distante encore. Cette femme ne savait pas montrer son affection pas plus qu’elle n’avait appris à consoler les autres. Yvette avait reporté ses ambitions sur ses enfants. Or elle venait de perdre sa plus jeune, Catherine allait être religieuse et Monique… et bien Monique.

Monique, déjà autoritaire et rigide, était devenue insupportable. Elle se mettait en colère pour des riens, faisait des éclats pour des broutilles, traitait Catherine comme si c’était une gamine de cinq ans et la grondait pour un tout et un rien. Monique lui avait dit des choses terribles : « tu es partie loin au moment où la ferme avait le plus besoin de toi » ; « Tu n’étais pas là pour les événements importants ». Mais les choses avaient dégénéré lorsqu’elle lui avait lancé dans un moment de colère : « si tu avais été avec nous, Évelyne ne se serait pas noyée ». Catherine avait éclaté en sanglots et s’était réfugiée pendant deux jours dans sa chambre sans manger ni sortir.

Toutefois, celui qui avait davantage souffert de la mort d’Évelyne, c’était son père. Bien que petit de taille et plutôt maigre, Médé était un homme robuste et énergique. Il était « tout en nerfs » comme on disait de lui. Cette expression, on l’utilisait dans ce coin de pays pour désigner un homme dur à son corps qu’aucune tâche ne rebutait, même la plus difficile. Par contre, Médé n’était pas du genre énervé, certainement pas. Au contraire, il était placide et ne s’en faisait pas trop avec la vie du moment qu’il pouvait travailler pour faire vivre sa famille. Cela lui suffisait.

Médé était un taciturne, n’élevant jamais le ton ni avec ses enfants ni avec sa femme. Il adorait littéralement Évelyne, « mon p’tit rayon de soleil » comme on l’entendait dire parfois. Quand Évelyne savait à peine marcher, il lui arrivait de faire avec elle ce qu’il n’avait jamais fait avec ses deux autres filles. Il allait se promener dans le potager en la tenant par la main, lui montrant les pousses naissantes, lui expliquant en peu de mots leur nature. Évelyne, elle aussi était très proche de son père. Elle, dont la tendance naturelle était la dissipation, restait très attentive lorsqu’il lui faisait visiter son si précieux jardin. Elle le regardait avec son sourire éclatant à faire fondre les pierres. Monique, qui adorait aussi Évelyne, « ma p’tite Vivi » comme elle l’appelait, était presque envieuse de cette attention portée par son père alors qu’elle-même se démenait pour l’aider sur la ferme.

Médé n’avait jamais plus été le même après. Il s’était muré dans le silence en fumant pipe sur pipe. Il négligeait même son ouvrage, se levant parfois tellement tard que c’était Yvette qui devait aller traire les vaches. Il passait de plus en plus de temps dans le potager sous le prétexte d’aller l’arroser dans cette période de sécheresse, examinant avec attention les rangées de feuilles et de tiges. Catherine l’avait même vu une fois ou deux se parler à lui-même penché sur une touffe de feuilles de carotte ou sur un plant de tomates. Il avait perdu le goût du travail, de la ferme, de tout ça. Médé ne s’était jamais remis de cette perte. La mort d’Évelyne lui avait arraché le peu de moments de joie de sa pauvre existence de misère.

***

Revenue au pensionnat pour terminer ses deux dernières années, Catherine aussi avait changé et s’était refermée plus que jamais sur elle-même. Bien sûr, les copines avaient pris soin d’elle dans la mesure de leurs faibles moyens pendant les quelques premières semaines. Mais comme tous les enfants, elles avaient rapidement repris leurs habitudes et reformé leurs petits groupes d’amies dans lesquels Catherine n’avait pas de place. Celle-ci n’y tenait pas d’ailleurs, préférant être seule le plus souvent possible, ce qui n’était évidemment pas la meilleure solution en l’occurrence.

Une fois — un souvenir encore vivace —, la tristesse avait été tellement envahissante qu’elle s’était effondrée en pleurs sans aucune raison apparente pendant le cours de latin. Elle-même n’avait pas compris son propre émoi. Sœur Madeleine l’avait accompagnée à l’extérieur de la classe. Sans essayer de la consoler ou de la rassurer, elle l’avait fait asseoir sur un petit banc et s’était assise auprès d’elle, juste à côté, sans même la toucher, attendant que cessent les larmes. Elle ne lui avait rien dit. Rien. De toute façon, Catherine en avait assez de ces « tu verras, ça passera » trop souvent entendus depuis son retour. Sœur Madeleine devait prier en silence, seul remède qui lui convenait à ce moment-là.

Enfin, Sœur Madeleine lui avait dit d’aller dans son cubicule pour récupérer un peu et prendre du temps pour elle. La surveillante des dortoirs serait avertie de sa venue. C’était une chose que les filles ne faisaient jamais, se retrouver seules dans le grand dortoir. Mais Sœur Madeleine connaissait bien Catherine et surtout son grand besoin de solitude.

Les semaines se sont passées ainsi dans la tristesse jusqu’à ce que le temps, ce grand consolateur, fasse son œuvre. Catherine voyait de moins en moins souvent la figure poupine d’Évelyne. Un état d’accablement sourd avait remplacé la douleur intense du début, un état dont elle a émergé bien longtemps après, ne laissant au fond de son cœur que des souvenirs amers.

Quelque chose avait changé dans son comportement à partir de cette époque. Elle était moins attentive en classe et se laissait plus souvent aller à rêvasser à propos de tout et de rien. Son manque d’assiduité se reflétait dans ses notes qui baissaient à vue d’œil. Elle passait moins de temps à étudier. Ses travaux étaient plus brouillons. Toujours la première à lever la main en classe pour répondre à une question, elle ne le faisait plus jamais. Catherine était ailleurs.

Mais surtout, il montait en elle un sentiment jusqu’alors inconnu : la colère. Contre ses parents d’abord : « pourquoi m’avoir laissée m’éloigner de la maison ? Au fond, ils ne tenaient pas vraiment à moi pour faire cela. » Elle, elle n’avait jamais demandé de partir.

Colère contre Monique, cette teigneuse qui l’obligeait à se refermer comme une huître pour se protéger.

Colère contre le pensionnat qui ne comprenait rien à sa douleur. Ces filles ingrates continuaient à vivre comme si de rien n’était, riaient pour un rien sans se rendre compte de la souffrance autour d’elles. Elle en voulait aux religieuses qui lui montraient un peu trop de compassion, lui rappelant à tout moment son deuil.

Finalement, Catherine était en colère contre la religion de son enfance. Mais cela, elle l’avait compris plus tard. Ce sentiment avait évolué progressivement et s’était manifesté par certains gestes, ou plutôt par l’absence de certains gestes. D’abord en cessant d’en faire plus dans la liturgie et les prières. Puis en manquant de plus en plus souvent la messe quotidienne sous de fausses raisons. Plus d’initiatives désormais pour les lectures des psaumes pendant les liturgies. Elle s’éloignait de tout cela, subrepticement, mais irrémédiablement.

Elle en voulait à ce Jésus censé prendre la souffrance des autres sur ses épaules. C’était des mensonges, tout cela. Il ne prenait sur lui rien d’autre que sa propre souffrance. La preuve : elle avait beau l’implorer de la consoler, il n’en faisait rien. Strictement rien. Non pas qu’elle ait perdu confiance en lui. Sa révolte n’allait pas jusque-là. Mais elle avait été déçue. C’était le mot : déçue. Comment avait-elle pu croire que l’amour inconditionnel de son Époux la mettrait hors de portée des douleurs d’ici-bas ?

Refusant longtemps de le reconnaître, elle avait également été en colère contre Dieu, ce Dieu permettant la mort des enfants innocents. Pourtant c’était bien Dieu le Père, et comme tous les pères, ne se devait-il pas de les protéger ? Pourquoi avoir laissé faire une telle injustice ? Lui, le Tout-Puissant, il devait connaître l’avenir ? Pourquoi dès lors avait-il fait naître Évelyne s’il savait déjà qu’elle allait mourir si jeune ? Pourquoi ?

À partir de cette année-là, Catherine avait cessé de lire les lettres de Marie de l’Incarnation, comme toutes ces lectures édifiantes d’ailleurs conseillées par les religieuses, se tournant de préférence vers les écrits profanes. Elle était passée aux doutes de l’abbé Donissan du Sous le Soleil de Satan, pour lentement aboutir aux grands classiques tant aimés, dont Les frères Karamasov qui lui avait fait voir la foi chrétienne sous un autre angle, puis avait rencontré l’ambitieux Julien Sorel du Rouge et le Noir.

Elle s’était prise de passion pour Flaubert, pour les amours impossibles de son épique Salammbô et surtout pour son scandaleux Madame Bovary. Elle comprenait Emma, cette femme mal mariée, libre et passionnée, qui cherchait l’amour interdit dans un petit milieu de province, lequel ne lui avait jamais pardonné ses incartades.

À partir de cette année-là, Catherine avait commencé à glisser sur une pente qu’elle ne remonterait jamais. À la fin de l’année scolaire, elle avait annoncé à Sœur Gabrielle son souhait de revenir à l’école l’année suivante afin de terminer sa dernière année, mais sans pour autant conserver le projet d’être religieuse. Sœur Gabrielle avait compris. De toute façon, il n’y aurait plus de pensionnaires à partir de la fin de l’année suivante. Plus assez d’élèves ou pas suffisamment de relève chez les religieuses? Elle ne l’avait jamais su.

Quoi qu’il en soit, Catherine n’avait plus jamais voulu devenir religieuse.

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