Le e-feuilleton LES SUPPLIANTES est un roman qui raconte l'histoire de trois femmes à la croisée des chemins. Il est publié chaque semaine sous forme de courts chapitres. Si vous ne voulez pas manquer d'épisodes, n'hésitez pas à vous abonner en vous inscrivant dans la rubrique « Pour s'abonner ». C'est gratuit et vous pouvez vous désabonner à tout moment. Pour celles et ceux qui voudraient lire les épisodes précédents, consultez la rubrique « Les Suppliantes ».

Épisode 12 : Au Carré Saint-Louis

Plusieurs mois après les événements qui se sont produits autour du crime de Maya, une rencontre fortuite survient dans un parc de Montréal.


«La femme couchée», bronze dans les jardins des Tuileries, Paris

Le soleil commence à descendre sur le Carré Saint-Louis, un petit parc urbain au cœur de Montréal. Il n’y a pas beaucoup d’arbres. Des allées percent en diagonale les étendues d’herbes jaunâtres. La pelouse est mal coupée. Pas de plate-bande, pas de fleurs. Quelques bancs de parc fatigués à la peinture d’un vert incertain sont éparpillés ici et là. À cette heure de la journée, seuls un ou deux travailleurs qui retournent chez eux arpentent d’un pas pressé les sentiers en gravier. À la fin de cette belle journée de fin d’été, la température rafraîchie au fur et à mesure que le soir tombe.

Une forme imprécise est couchée sur l’un des bancs. Un clochard sans doute. À y regarder de près, ce serait plutôt une clocharde. Elle est habillée d’un grand manteau élimé que l’on présume rembourrée par plusieurs couches de chandails. Des cheveux blonds bouclés, sales et décoiffés, sortent du collet. La tête de la femme s’appuie sur un vieux sac de voyage qui contient à l’évidence tout ce qui lui appartient dans la vie. Une bouteille cachée dans un sac brun, du vin vraisemblablement, repose par terre à portée de main. Elle dort.

Un policier en uniforme s’engage dans l’une des allées du parc. Il s’avance lentement en jetant des coups d’œil aux alentours. Il ne semble pas chercher quelque chose ou quelqu’un en particulier. Il ne fait que patrouiller dans le secteur. Du moins, c’est ce qu’on peut en conclure à l’allure de sa démarche. Il salue en souriant les quelques passants qu’il rencontre. On le connaît, assurément, car on lui rend son salut. Il s’arrête devant un autre clochard assis là, engage la conversation. Le clochard ne semble pas craintif, au contraire. Il apprécie la conversation. Le policier sort un morceau de pain, un sandwich sans doute, d’un sac qu’il tient à la main et lui tend. Il le remercie en lui serrant les deux mains.

Au fur et à mesure que le policier approche de la clocharde, on reconnaît plutôt une policière à ses cheveux bruns rebelles sortant en abondance de sa casquette. Elle a vu de loin ce nouveau personnage qui ne semble pas une habituée du parc. La policière s’approche lentement afin d’éviter de la brusquer. Ses précautions sont inutiles puisque la clocharde dort à poings fermés. Arrivée tout près, elle se penche vers elle pour examiner à loisir son visage ridé et crasseux.

Soudain, elle sursaute et relève le torse.

— Madame Simpson ?

Madame Simpson ne bouge pas. Elle continue à dormir. La policière la touche doucement pour la réveiller.

— Madame Simpson.

Madame Simpson ouvre des yeux très bleus, hébétée, voit la policière, mais ne réagit pas tout de suite. Puis, elle décide de se retourner dos à elle en chassant de son esprit cet intrus qui vient troubler son repos. La policière ne lâche pas prise.

— Madame Simpson, réveillez-vous. C’est moi.

Madame Simpson se retourne lentement dans sa position initiale et regarde la policière, cette fois avec un air interrogatif, abrutie par l’alcool. La policière continue.

— C’est moi, la sergent détective Boisvert. Vous vous souvenez ?

Madame Simpson la regarde toujours avec un air un peu stupide.

— Vous vous souvenez ? Il y a quelques mois ? L’affaire Akkad.

Madame Simpson semble finalement sortir de sa torpeur et dit.

— Sergent… oui… oui… Sergent Boisvert… C’est ça ?

Anne-Marie fait un signe d’approbation. Cette fois, les vapeurs d’alcool s’évanouissent quelque peu. Madame Simpson fait un grand effort pour se mettre dans la position assise. Elle ne parvient finalement qu’à se redresser suffisamment pour s’appuyer sur le bras du banc.

— Mais… mais que faites-vous en uniforme ?

— C’est une longue histoire. Mais vous, madame Simpson, vous ?

Anne-Marie regarde Madame Simpson avec un air de dépit et de compassion. Elle n’en revient tout simplement pas de la croiser là, dans cet état. Elle se souvenait très bien de cette grande dame élégante et bien mise qu’elle avait rencontrée lors de l’affaire Akkad. Même dans la condition pitoyable où Anne-Marie était alors, elle avait réussi à se laisser toucher par cette femme qui consacrait sa vie à faire le bien autour d’elle. Madame Simpson était l’une de ces personnes qui avaient contribué par son exemple à lui « rendre la raison », comme on le dit chez les AA, dans ces moments de noirceur qu’Anne-Marie vivait alors. 

— Ah sergent…

— Appelez-moi Anne-Marie. Je vous en prie, appelez-moi Anne-Marie.

Elle regarde Anne-Marie dans les yeux cette fois et dit plus clairement.

— Anne-Marie, c’est un joli nom…

Puis, la voilà qui retombe dans son mutisme en baissant la tête. Anne-Marie s’assied sur le banc. Elle est habituée à l’odeur des sans-abri et cela ne l’a jamais empêchée de se tenir auprès d’eux. Elle sait comment ils sont isolés, coupés des autres, volontairement souvent. Mais lorsqu’elle réussit à franchir la barrière du contact physique, elle découvre des êtres humains avec toutes leurs complexités, parfois d’une grande richesse d’âme, mais toujours porteurs d’une souffrance profonde.

— Des Anne-Marie… J’en ai rencontré une ou deux durant mon…. mon…

— Votre ministère ?

— Oui… mon ministère…

Madame Simpson fait de nouveau silence. Elle est perdue dans ses pensées, ou ses rêves, c’est selon. Elle lève la tête au ciel et aperçoit les jolis nuages qui filent rapidement poussés par le vent. Des souvenirs passent avec la même vitesse dans son esprit confus. Elle sent les derniers rayons de soleil qui frappe maintenant son visage. Elle ferme les paupières et se retrouve à Laurel en plein été, fugace réminiscence. Elle revoit la grande maison à colonnade de son enfance. Elle se retrouve au bord du ruisseau dont le miroitement lui fait fermer les yeux tant la réflexion est intense. Elle se remémore la jolie robe blanche que sa mère lui mettait le dimanche lorsqu’elle venait assister à la prédication de son père. Elle tenait à pousser le fauteuil roulant de son frère dans l’église, même si elle savait que ses beaux gants blancs en dentelles en sortiraient tout maculés. Son petit frère… oui son petit frère si malade. Elle a toujours été là pour lui. Toujours… jusqu’à….

Madame Simpson baisse maintenant la tête et voit la bouteille à ses pieds. Elle tend lentement la main pour l’atteindre, mais Anne-Marie l’empêche doucement d’y accéder en lui touchant le bras. Madame Simpson ne résiste pas. Elle se replace dans sa position initiale. Anne-Marie lui dit.

— Que faites-vous ici, madame Simpson… ? Que vous est-il arrivé… ?

— Ah… cela ne vaut pas la peine d’en parler…

— Laissez-moi donc le droit d’en juger.

— Oh, puis vous avez autre chose à faire. Il faut arrêter les méchants.

— Oh non. C’est fini ce temps. Je laisse ça à d’autres.

— Pourtant, si mes souvenirs sont bons, vous aviez plutôt l’air à l’époque… comment dirais-je… single-minded.

Anne-Marie ne sait pas si elle est plus surprise par l’expression de Madame Simpson ou par sa faculté à si bien la connaître. Elle part d’un rire franc et ajoute.

— Vous voulez dire peut-être : « résolue » ?

— Oui, j’aime bien le mot « résolu ». Il est plus doux à l’oreille.

— Je préfère maintenant m’occuper des gens de bien… Comme vous…

— Comme moi ?… Non. Non.  Je ne suis pas une bonne personne… je ne suis rien…

— Mais qu’est-ce que vous me chanter là, madame Simpson… ? Qu’est-ce que vous dites là ?

Madame Simpson se met à chercher quelque chose dans ses poches. La gauche, puis la droite. Finalement, elle y renonce. Anne-Marie la regarde avec chagrin. Cette femme l’avait impressionné par sa compassion. Elle aimait tellement les enfants aussi. Et Anne-Marie comprend un peu mieux maintenant pourquoi après la conversation avec Maya. Ses dehors « grande dame » que certains percevaient comme de la froideur cachaient une sensibilité qui la portait vers les autres, à aider les autres. « Peut-être au détriment d’elle-même » se dit maintenant Anne-Marie en regardant le triste spectacle de la déchéance qu’elle a devant elle. Elle ajoute.

— J’ai vu le bien que vous faisiez au Centre des réfugiés. Très peu de gens auraient pu accomplir autant de choses.

— Oui, plein de choses inutiles et vaines… vaines.

Madame Simpson est repartie dans ses rêves. Elle se voit prendre le relais des mains de son père malade à la barre de l’église de Laurel. Elle n’avait jamais remis en question son appartenance à cette église, à cette lignée de gens de bien qui s’étaient fixés comme mission de père en fils de redonner aux autres ce qu’ils avaient reçu. Cela lui paraissait tout à fait normal, unquestionnable, de s’engager comme eux. Jamais elle ne s’était opposée à cet ordre des choses, à l’ordre des choses. Jusqu’à ce que la réalité la rattrape. La réalité, la vraie, celle qu’on lui a toujours cachée — ou celle qu’elle n’a jamais voulu voir — élevée comme elle l’était dans le confort douillet de son manoir de trente pièces. L’insoutenable réalité derrière les beaux mots de la religion de son père, de son grand-père, de cette tradition immémoriale faite pour nous aider à survivre dans un monde impitoyable.

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