Le roman LA FEMME QUI AIMAIT LE FROID est présenté ici en 25 épisodes à raison d'un par semaine. Suivez l'histoire de cette femme perdue dans la toundra qui ressasse ses souvenirs et se perd dans ses rêves. Si vous avez manqué un épisode, vous pouvez vous reprendre en allant à la rubrique RATTRAPAGE.

Épisode 15 : Entre deux eaux

« Avasipooq » Un dessin de Marcel Viau

Catherine n’en pouvait plus. Ses forces diminuaient. S’il n’y avait pas eu l’Inukshuk qui la soutenait, son corps serait maintenant allongé par terre, raide de froid. La neige continuait à tomber dans la nuit, une nuit qu’une petite lueur à l’horizon commençait à éclairer. Quelle heure pouvait-il bien être ? De toute façon, cela n’avait aucune importance. Elle ne sentait plus ses membres et ne bougeait plus. Elle allait bientôt mourir congelée. Mourir de froid était une mort douce, semble-t-il. On s’endormait pour ne pas se réveiller. Mais Catherine n’en croyait rien. Quand le sommeil la gagnait, ce n’était pas des rêves merveilleux qu’elle faisait. Seulement des cauchemars.

Elle venait encore une fois de fermer les yeux, tombant endormie une fois encore. Peut-être pour toujours. Mais son cerveau était encore suffisamment alerte pour produire des rêves bizarres, incongrus. Maintenant son esprit s’était raccroché à l’histoire de Sedna. Cette fille rebelle ne voulait pas se marier et pour cette raison elle fut punie d’horrible façon. Anarqaq lui avait conté cette histoire en lui disant de bien s’en souvenir, car Sedna était la mère de tous les dieux, celle qui punit et celle qui pardonne.

Catherine était devenue Sedna. Elle était en âge de se marier, mais faisait rager sa mère, Yvette, parce qu’elle refusait tous les prétendants qui se présentaient. Et Dieu sait qu’on la sollicitait. Un jour, un homme grand et fort était venu. Ses cheveux étaient coiffés en chignon sur le front et il portait un vêtement en peau de caribou. Elle l’avait aussi rejeté. Heureusement, car il s’était avéré être un grand caribou mâle. Toutefois, sa mère était de plus en plus irritée par son attitude.

Puis, était arrivé sur le rivage dans un grand kayak un bel homme d’une aimable stature. Elle l’avait cette fois trouvé séduisant. Il était habillé de peau de phoque. Il portait des lunettes de soleil inuites faites de morceau d’os. Il ne les enlevait jamais. Jamais non plus il n’avait descendu de son kayak. Parce qu’il lui avait semblé séduisant, et aussi parce qu’elle ne voulait pas de nouveau irriter sa mère, Catherine ne l’avait pas repoussé. Ainsi, avait-elle accepté de le prendre pour époux. Il l’avait embarqué dans son grand kayak et ils étaient partis ensemble au loin.

Après avoir voyagé un certain temps, ils étaient arrivés sur une île. Son nouveau mari avait voulu uriner. Il avait donc débarqué de son kayak. Or quelle ne fut pas sa surprise de constater son gabarit, beaucoup plus petit qu’il paraissait dans son kayak. De plus, il avait des jambes toutes maigrelettes le faisant sautiller plutôt que marcher. Et lorsqu’enfin il avait enlevé ses lunettes, il possédait des yeux sans paupières… et ils étaient rouges. Ce n’était pas un homme, mais un misérable goéland.

Catherine avait été très choquée. Elle lui avait dit : « Mais je croyais que tu étais beau et grand ». Alors l’horrible goéland s’était mis à chanter de sa voix de crécelle : « Regarde mes belles ailes. Ahahaha ! Regarde mes grandes lunettes. Ahahaha! ». Et il riait, et il riait. Il avait été capable de la tromper sur sa stature parce qu’il s’était soulevé avec sa queue dans son kayak. Il était alors apparu plus grand et plus beau. Parce qu’elle n’avait pas voulu se marier, parce qu’elle avait rejeté tous les prétendants, Catherine était maintenant mariée avec ce détestable goéland.

À présent, elle était seule, sans sa mère ni son père, et regrettait d’avoir fait sa mijaurée. Puis un jour, son père Médé était arrivé en kayak. Yvette l’avait envoyé prendre de ses nouvelles. Il l’avait trouvée vraiment pas comme d’habitude. Elle était triste et se négligeait. Catherine n’avait rien voulu dire à son père, car c’était bien de sa faute si elle avait choisi ce mari. Mais Médé s’était aperçu de son état et il avait décidé de la prendre avec lui et de repartir en cachette de son mari.

Le mari endormi, ils étaient repartis ensemble vers la maison de ses parents. Lorsque le goéland s’était réveillé, il avait constaté la disparition de son épouse, puis l’avait cherchée sans la trouver. Alors, il avait décidé de s’envoler haut dans le ciel. Lorsqu’il l’avait vue au loin dans le kayak de son père, et sachant qu’il ne pourrait pas les rattraper, il avait fait se lever un grand vent. Le kayak avait été pris dans des vagues immenses. Ils allaient chavirer tous les deux. Alors Médé, son père, avait pris une décision qu’il allait amèrement regretter. Il avait jeté sa fille à l’eau.

Catherine avait été horrifiée de voir son père l’abandonner pour sauver sa peau. Elle s’était accrochée au rebord du kayak de ses deux mains et lui criait : « papa, papa, qu’est-ce que tu as fait ? » Mais son père n’entendait pas les cris de sa fille tellement il avait peur. Il avait pris sa pagaïe et s’était mis à la frapper si durement qu’il lui avait coupé tous les doigts des deux mains. En tombant à la mer un à un, chacun des doigts s’était changé en animaux marins : l’un était devenu un béluga, l’autre un phoque, l’autre un morse, l’autre une baleine franche.

Comme il lui manquait tous les doigts pour se retenir au kayak, elle s’était alors mise à sombrer dans la mer, coulant irrémédiablement, perdue à jamais.

En descendant, elle voyait toutes sortes d’objets flotter : un encrier, une botte de carottes, un uniforme de pensionnat, une fleur, même un tracteur de ferme, des livres aussi, une amulette en forme de couteau à neige, une statuette de femme enceinte.

En regardant plus loin, elle avait vu un corps entre deux eaux. Il n’était pas laid ni décomposé. Il semblait dormir. Ce corps était celui d’un enfant. C’était celui de sa petite sœur Évelyne emportée par les remous de la rivière. Catherine avait essayé de l’appeler, mais c’était inutile. Aucun son ne sortait de sa bouche. Évelyne flottait là, les bras étendus, paisible, sereine.

Elle avait aussi vu un autre corps tombant comme une pierre. C’était son père. Il n’avait pas eu le courage de vivre après ce qu’il venait de faire à sa fille. Il s’était jeté à l’eau peu de temps après, cédant au désespoir. Puis, le corps de Médé s’était transformé, métamorphosé en une urne funéraire. C’était celle où les cendres de son père avaient été déposées quelques années auparavant. Son pauvre papa ne s’était jamais relevé de la mort de sa petite Évelyne. Il avait dépéri jusqu’à ce qu’à bout de force, il s’était laissé aller. « Repose-toi, papa. Repose-toi » avait-elle voulu lui dire sans succès, car aucun son ne sortait de sa bouche.

Catherine avait continué à couler en regardant ses mains amputées de ses dix doigts. Lui était venu alors un étrange regret : celui de ne plus jamais jouer de piano. Sœur Marguerite l’avait tellement encouragée. Mais elle n’était pas persévérante et avait renoncé dès la sortie de l’école primaire. Aujourd’hui, elle le regrettait. Jouer du piano aurait été si consolateur pendant ses périodes tristes.

Maintenant, des sons lui arrivaient aux oreilles, des sons mélodieux. Il s’agissait d’un chant choral : Oh Jésus, que ma joie demeure. Ce chant était si doux à ses oreilles. Si doux ! La musique de Bach l’avait tant réconfortée dans sa vie. Mais elle ne pouvait pas fredonner l’air. Aucun son ne sortait de sa bouche.

Catherine plongeait toujours, se sentant maintenant de plus en plus calme devant la mort prochaine. Toutes ses angoisses se résorbaient peu à peu, comme absorbées par l’eau de mer. Elle acceptait sa mort. Enfin, elle se présenterait devant son Dieu, Lui si miséricordieux qui pardonne soixante-dix-sept fois sept fois.

Enfin, sa descente s’était terminée au fond de la mer. En touchant le sol, le jardin potager de son enfance lui était apparu, florissant. Tous les légumes étaient prêts à être cueillis et dégustés. En regardant plus loin, elle avait aperçu dans le flou la petite rivière à la lisière d’une grande forêt : la rivière de son enfance, la rivière tant aimée. Pourtant si loin de la surface, tout ce paysage était étrangement lumineux, comme éclairé par un soleil qui n’était pas le soleil.

La source de la lumière provenait d’un grand bâtiment, un immense igloo fait de blocs de glace transparents. Il lui était très difficile de s’approcher, car les mouvements se faisaient à grand-peine à cette profondeur. L’entrée de l’igloo était gardée par un chien très laid qui lui faisait très peur. Elle avait contourné l’igloo et s’était approché le visage des blocs transparents. De là, on pouvait voir à l’intérieur.

Elle avait mis ses mains tronquées en paravent autour de ses yeux et s’était avancée jusqu’à toucher les blocs. Bizarrement, ils n’étaient pas froids. L’espace intérieur était éclairé par une lumière douce bleuâtre. C’était une salle de classe avec un bureau de maîtresse tout au fond et des pupitres d’élève placés en rangées devant le bureau. Il s’agissait de l’une des salles du pensionnat des Ursulines. Il n’y avait personne toutefois. Puis, comme par magie, l’espace s’était métamorphosé en une autre salle de classe, l’une de celles où elle avait enseigné pendant trois ans à l’école Saint-Mathieu. On pouvait facilement reconnaître le tableau noir, le babillard des récompenses, les étagères de livres d’études et de cahier d’exercices, le plancher de terrazzo.

Son regard s’était ensuite porté sur le dernier pupitre au fond de la classe. C’est alors que Catherine avait sursauté d’effroi. Toutes les émotions, toutes les pensées qu’elle pensait avoir laissées derrière en quittant ce monde lui revenaient en vrac : ses peurs, ses remords, sa lâcheté, sa culpabilité insondable. Elle venait d’apercevoir Xavier assis comme un élève sage à son pupitre. Il y avait un cahier devant lui et il tenait un crayon dans la main. Sa tête était penchée sur le côté dans une étrange position. Il souriait, sa langue, cette petite langue charmante tirée lors de ses efforts de concentration, sa langue démesurément longue maintenant pendait affreusement sur le côté. Son visage était bleu.

Catherine avait voulu crier, mais aucun son n’était sorti de sa bouche. Au même moment, elle avait entendu aboyer avec furie le chien laid qui gardait l’entrée. Il avait dû s’apercevoir de sa présence et il semblait tellement furieux qu’on aurait dit une meute de chiens jappant tous en même temps. Puis, un long sifflement s’est fait entendre plusieurs fois. Ce sifflement était strident et l’avait en partie extirpée de son rêve. Ses yeux peinaient à s’ouvrir tellement elle était faible, tellement elle ne voulait pas se réveiller. « Je suis déjà morte. C’est certain, je suis déjà morte. »

Finalement, Catherine avait entrouvert les paupières et aperçu une forme floue, sombre et immense. Elle se demandait ce que cela pouvait bien être. Il n’y avait rien ici. Rien dans ce paysage froid, barbare et inhumain. Après un moment, elle l’avait reconnu : c’était l’homme en noir. Oui ! C’était bien l’homme en noir. Son tuurnqaq était enfin là. En définitive, il était venu la chercher. Enfin, il était là.

L’homme en noir s’était penché vers elle de toute son immensité. On ne voyait pas son visage, mais c’était bien lui. Catherine avait finalement trouvé la force en elle, dans un ultime effort, de lui souffler quelque chose : « Xavier, Xavier… enfin… tu es venu… ».

L’homme avait mis les bras sous son corps et l’avait soulevée. La neige accumulée sur Catherine pendant toute cette nuit tombait en morceaux sur le sol sans faire de bruit. Il ne neigeait plus ; c’était le matin. Elle s’était accrochée à lui comme à une bouée de sauvetage miraculeusement trouvée en pleine mer, puis s’était immédiatement évanouie.

***

Tulimaaq avait déposé délicatement Catherine sur son traîneau auquel étaient attachés six chiens robustes et agités. Ils aboyaient avec frénésie, prêts à tout moment à s’élancer pour retourner au bercail. C’était ces aboiements qu’elle avait entendus dans son sommeil. Il avait attaché son corps inanimé avec des courroies faites de peau de phoque, les meilleures. Sa démarche était rapide, ses gestes précis. Le temps pressait, il le savait. Celui de Qataq était compté. Il l’avait recouverte avec toutes les peaux du traîneau.

Ses préparatifs terminés, il avait saisi les rênes, s’était installé sur les berceaux arrière, les pieds bien ancrés dans les patins. Il avait enlevé le frein et avait sifflé longuement et plusieurs fois, un sifflement aigu et perçant, le même entendu dans le sommeil de Catherine. Le traîneau s’était élancé brusquement, emporté par les chiens ne demandant qu’à courir follement. La vitesse de pointe du traîneau était tellement rapide. Seule une main experte comme celle de Tulimaaq était en mesure de contrôler le convoi. Le traîneau avait glissé ainsi pendant longtemps jusqu’à son igloo d’hiver.

Tulimaaq avait compris — allez savoir comment avec ce diable d’homme — que Catherine était en danger. Il avait passé une partie de la nuit à appeler son tuurnqaq voyageur. Celui-ci était un nain avec une bouche édentée perpétuellement souriante. Il lui avait dit : « Que me veux-tu encore ? J’étais occupé de l’autre côté du monde et tu me déranges. » Tulimaaq lui avait dit : « je cherche quelqu’un en danger de mort ». Le nain avait répondu avec entrain : « Ah bien, alors, je suis ton homme ». Il avait fait sortir Tulimaaq de son corps pour qu’il puisse voir au loin. L’un des dons des grands chamans comme lui était d’être capables de retrouver des voyageurs en perdition. Le don ne fonctionnait pas toujours, mais il l’avait exercé une ou deux fois avec succès.

Lorsqu’il s’était trouvé haut dans le ciel, il avait scruté l’horizon. Il neigeait et la vision n’était pas toujours claire. Mais il avait quand même pu apercevoir, très loin, là-bas Catherine adossée sur son Inukshuk. Elle était à peine visible tellement la neige la recouvrait. Mais c’était bien elle, il le savait. Il avait aussitôt réveillé et attelé ses chiens, car il y avait une longue route à parcourir.

Quand il l’avait trouvée, elle était sur le point de succomber au froid. Il le voyait à son visage bleui et à la rigidité de son corps. Il s’était empressé de la ramener à son igloo. Arrivé à l’intérieur, il lui avait enlevé tous ses vêtements et avait fait de même pour lui. Il avait déposé son corps nu sur la plate-forme lui servant de lit et s’était étendu, nu lui aussi, auprès d’elle sous la peau de l’ours blanc tué autrefois, lors de l’une de ses randonnées de chasse. Puis, il s’était collé sur elle en recouvrant le plus de surface de son corps possible avec le sien. Au Nord, on savait depuis des lustres que le meilleur moyen de sauver un être humain du froid extrême était la chaleur d’un autre corps. Au stade où Catherine en était, presque mourante, tout autre moyen aurait pu provoquer un choc thermique fatal.

Les deux étaient restés ainsi pendant plusieurs heures, Tulimaaq longtemps dans l’incertitude en se demandant si elle reviendrait un jour à la vie. Pendant tout ce temps, il avait invoqué Sedna de lui venir en aide.

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