Le roman LA FEMME QUI AIMAIT LE FROID est présenté ici en 25 épisodes à raison d'un par semaine. Suivez l'histoire de cette femme perdue dans la toundra qui ressasse ses souvenirs et se perd dans ses rêves. Si vous avez manqué un épisode, vous pouvez vous reprendre en allant à la rubrique RATTRAPAGE.

Épisode 16 : Dans l’igloo de Tulimaaq

« Igloo » Un dessin de Marcel Viau

Catherine reposait toujours inconsciente dans l’igloo de Tulimaaq, couchée près de lui sous la peau d’ours. Elle ne se réveillait pas. Tulimaaq était étendu tout près, tentant de la réchauffer avec son corps. Il se demandait si elle allait survivre et, le cas échéant, si elle ne garderait pas quelques séquelles. Son séjour dans le froid avait été si long dans cette température boréale descendue pendant la nuit en dessous de -25e. Même avec ses vêtements inuits, cela pouvait ne pas suffire, surtout exposée au vent et aux intempéries comme elle l’était.

Au début, Tulimaaq avait grelotté lorsqu’il s’était collé sur cette chair congelée. C’était comme se coucher tout nu sur un bloc de glace. Il avait beau être habitué au froid polaire, son corps n’en réagissait pas moins normalement. Il était resté ainsi, sans bouger, tressautant par à-coups, attendant que son corps se réchauffe suffisamment pour faire cesser enfin ses propres tremblements. Il avait l’impression d’absorber dans son propre corps la froidure de Qataq. Il prenait sur lui, en lui, ce que ce froid pouvait avoir de mortifère.

Catherine émergeait très lentement de son inconscience. Toutes sortes de souvenirs lui revenaient par bribes éparses. Elle sentait l’odeur d’humus après une pluie d’été. Elle respirait à plein poumon les effluves du foin frais coupé. Elle revoyait sa mère en train de cuisiner quelque chose en chantonnant : « Ma mère chantait toujours. Lalala ! Une vieille chanson d’amour que je te chante à mon tour. » Évelyne était devant elle, un bouquet de fleurs sauvages à la main, souriante, heureuse.

Ensuite, Catherine était assise au piano de Sœur Marguerite en train de pratiquer la Petite musique de nuit. Elle s’appliquait, comme toujours, à faire ressortir toutes les notes distinctement.

Puis, elle se revoyait en face de la psyché du couloir du pensionnat, étonnée de se trouver belle dans son nouvel uniforme d’écolière.

Catherine commençait maintenant à ressentir la chaleur et, sans doute par contraste avec le froid extrême subi, la sensation éprouvée était celle d’une chaleur excessive. Elle se retrouvait à Montréal. C’était l’été dernier où il avait fait si chaud. Quelle idée de descendre du Nord pile au moment où Montréal subissait la canicule de juillet ?

Catherine détestait se trouver dans cette situation. De son point de vue, on pouvait se protéger du froid, mais pas de la chaleur. Il ne lui était pratiquement jamais arrivé de revenir dans le Sud depuis son séjour au Nunavik, car il lui était seulement possible de le faire pendant l’été et c’était précisément les mois les plus chauds, les plus désagréables. En conséquence, elle évitait de descendre au Sud.

Mais là c’était différent. Catherine n’avait pas eu le choix.

Elle s’était retrouvée dans un petit appartement plutôt délabré du centre-ville loué à la semaine. Son seul avantage consistait à se situer à proximité de l’hôpital où sa mère était soignée. Elle se revoyait assise à la petite table bancale en train d’avaler un bol de soupe — Catherine adorait la soupe — malgré la chaleur, prenant avec précaution des cuillerées à moitié pleines en soufflant dessus pour ne pas se brûler.

Les quelques fenêtres grandes ouvertes ne parvenaient pas à faire entrer un peu de fraîcheur dans ce coqueron sans air conditionné. Un éventail électrique acheté à la va-vite faisait tourner ses pales dans un bruit d’avion. Le son n’arrivait toutefois pas à couvrir le vacarme de la ville : les enfants criaient dans la rue, les chiens aboyaient, puis les klaxons des automobilistes furieux, les sirènes d’ambulance arrivant à l’urgence de l’hôpital.

Le poste de radio était ouvert et débitait des nouvelles : émeute violente à la prison d’Archambault… trois morts chez les gardiens et de nombreux blessés… reprise en main difficile de la prison… rumeur de démission du chef du parti Libéral, Claude Ryan… ne s’est pas relevé de sa défaite aux dépens du Parti québécois l’année précédente… séquelles du retrait du Québec du rapatriement de la Constitution sans son accord… nuit des longs couteaux…

Elle se rappelait avoir trouvé cette dernière expression étrange. Pourquoi les journalistes avaient-ils osé comparer cet événement politique somme toute bénin avec le début de la montée du nazisme en Allemagne avant la guerre ? « Un peu de modération, s’il vous plaît » avait-elle murmuré entre les dents.

Catherine n’avait pris contact avec personne depuis son arrivée en ville. Seule sa sœur était au courant de sa venue. Elle avait voulu briser les liens de façon radicale… et elle avait réussi. Très peu de missives ou même d’appels téléphoniques lui étaient parvenus du Sud depuis son arrivée dans le Grand Nord.

Lors de sa première année au Nunavik, sa mère lui avait écrit une belle lettre d’une calligraphie approximative, presque enfantine. Yvette lui disait comment elle s’ennuyait d’elle — Catherine ne l’avait cru qu’à moitié — et lui donnait des nouvelles de la famille. Le papa n’allait pas bien, vraiment. Il « chiquait la guenille » et fumait plus que jamais. Il avait « planté le poireau » hier et il s’était retrouvé « sur le quopette ». Il avait eu bien mal. Yvette avait des expressions sortant de nulle part que seule la famille immédiate pouvait comprendre. « Planter le poireau », c’était trébucher et tomber par terre. Le « quopette », c’était les fesses, le derrière.

Peu de temps après cette lettre, Monique l’avait appelée pour lui annoncer la mort de Médé. C’était en janvier. Elle avait dû interrompre pour une semaine ses classes afin de descendre en catastrophe au village. Médé avait voulu se faire incinérer, une chose devenue possible au Québec depuis quelque temps, mais ce n’était pas une coutume courante à la campagne. « Je ne veux pas me faire ronger par les vers », avait-il dit en faisant mettre une clause dans son testament à cet effet. L’urne était bien petite sur la grande table faite pour porter des cercueils. La cérémonie avait été brève, vite expédiée. Puis, la vie avait repris son cours. Yvette et Monique étaient retournées à la ferme et Catherine au Nord.

La mort du père, même si ce dernier était beaucoup moins actif depuis quelques années, avait bouleversé les plans d’Yvette et surtout de Monique. Un fermier n’avait pas les moyens de mettre de l’argent de côté pour ses vieux jours. Médé avait bien une petite assurance-vie, mais insuffisante pour permettre à la famille de survivre à long terme. Or Yvette ne s’était jamais vraiment investie dans les gros travaux de ferme. Ce métier demandait de la force et de l’endurance et l’on ne demandait pas cela à une épouse de sa génération. Et elle ne commencerait surtout pas maintenait. Monique se retrouvait donc seule avec la charge complète de la ferme.

Il y avait eu des discussions orageuses entre la mère et la fille à propos de la vente éventuelle de la ferme. Évidemment, Monique avait gagné comme toujours, jusqu’au jour où le comportement erratique de sa mère avait changé la donne. Par exemple, Monique avait longtemps cherché l’ouvre-boîte avant de le retrouver dans le réfrigérateur. Sa mère s’était défendue de l’avoir mis là. Ce n’était pas elle ; elle s’en serait souvenue.

Les choses avaient empiré avec le temps. Non seulement des objets disparaissaient à la poubelle ou dans le jardin, mais Yvette commençait à oublier des mots. D’abord, c’était des expressions courantes, de petits mots de tous les jours. Puis, la conversation était devenue de plus en plus pénible, saccadée, entrecoupée de longues hésitations. Le médecin spécialiste consulté à Trois-Rivières avait été catégorique. Yvette faisait de l’Alzheimer et sa condition se détériorait rapidement. Elle devait être bientôt hospitalisée si la maladie devait évoluer à cette vitesse. Monique ne pourrait pas la garder à la maison dans son état.

Catherine avait appris le diagnostic de sa mère par sa sœur qui l’avait appelée en larmes. Pour l’une des rares fois, elle avait senti sa sœur désemparée par la situation. Monique faisait toujours la forte, se montrant énergique et déterminée dans n’importe quelle situation. Le métier exigeait cela, disait Monique. Quand on est cultivateur, on ne doit pas se laisser abattre et on doit pratiquer le système D. Mais dorénavant, la situation lui échappait totalement. Elle se retrouvait seule à gérer la maladie de sa mère et, à l’évidence, ne savait plus quoi faire. Monique se butait : les médecins avaient tort de croire qu’elle serait incapable de s’en occuper. Il n’était pas question d’abandonner sa mère dans ces foutus hôpitaux. Il n’était pas question de laisser tomber toutes ces années de labeur et de sacrifices.

Pourtant, cela était bien arrivé. Monique avait tenu le coup pendant un certain temps. Mais avec le travail exigeant de la ferme et sa mère de plus en plus handicapée à la maison, elle n’en pouvait plus. Une décision crève-cœur avait dès lors été prise : vendre la ferme. Tout ce pour quoi Monique s’était battue pendant sa vie allait partir en fumée. Non seulement la terre disparaissait, mais tout un mode vie avec elle. Monique n’avait jamais connu et voulu autre chose. Qu’allait-elle devenir ?

La vente ne s’était pas faite immédiatement. Ces années-là n’étaient pas très propices au travail paysan. Il n’y avait pas de relève. Les enfants de cultivateurs se sentaient plus attirés par la vie facile en ville que par le travail harassant de la campagne. D’autant qu’ils avaient vu leurs parents s’échiner pour quelques grenailles. Quand des jeunes souhaitaient vivre sur une terre, c’était dans un esprit on ne peut plus romantique, dans le sillage des expériences hippies des belles années du retour à la nature. Les autres, sachant combien il en coûtait de vivre de la terre, ne se bousculaient pas au portillon.

Après avoir baissé son prix plusieurs fois, Monique avait réussi à vendre la terre « pour une bouchée de pain. » Le cycle de la misère venait de boucler la boucle : Médé n’avait-il pas acheté cette même terre pour la même bouchée de pain plusieurs décennies auparavant ?

Monique avait pris une autre décision importante. Au lieu de s’installer au village après la vente de la terre, comme il aurait été prévisible de la voir faire, elle était venue habiter dans la grande ville, à Montréal, elle qui n’était pratiquement jamais sortie de son coin de pays. Après avoir trouvé un grand logement de deux chambres, elle s’y était installée avec sa mère déjà très malade.

Il y avait bien sûr des raisons pratiques à ce choix. À Montréal, on trouvait les infrastructures de santé les plus nombreuses et les plus diversifiées, dont certains hôpitaux se spécialisant dans les maladies comme celle de sa mère. Mais il y avait aussi chez Monique une sorte de sursaut de révolte contre sa situation antérieure. Elle avait déjà largement dépassé la trentaine, était toujours vieille fille et avait gaspillé les meilleures années de sa jeunesse à une ferme ingrate qui ne lui avait presque rien laissé. C’était là une façon de couper les ponts.

***

Catherine était encore perdue dans les nuages de l’inconscience. Ses souvenirs à propos de ce court séjour à Montréal continuaient à se bousculer, plus précis néanmoins. Peut-être parce que ce voyage avait joué un rôle majeur dans sa situation actuelle. En effet lors de son retour à Quarpuq, elle avait commencé sérieusement à « dérailler » — c’était son expression pour décrire sa situation. Après avoir repris le travail sans conviction, elle négligeait ses élèves, « négliger » étant un mot peut-être trop fort pour une enseignante aussi consciencieuse. On ne la voyait plus avec cet entrain tant apprécié des élèves et des parents. Pire, elle avait perdu le sourire.

Catherine s’enfermait encore plus souvent dans sa chambre, ne voulant voir personne. Michel s’était aperçu de ce changement. Il était venu plusieurs fois cogner à sa porte. Elle l’avait chaque fois laissé entrer tout en se comportant avec lui comme avec un étranger. Comme d’habitude, il faisait seul la conversation. Or les choses ne tournaient pas rond et Michel s’en était aperçu. Il lui avait posé la question clairement : « Ça va pas, toi, depuis que t’es revenue de Montréal. Qu’est-ce qui s’est passé là-bas ? » Évidemment, les réponses étaient toujours évasives et banales.

Michel n’avait pas oublié cette dernière soirée du Nouvel An passée auprès de Catherine, lorsqu’il avait tenté de l’embrasser. Il avait bien vu son hésitation et une petite lueur d’espoir était alors apparue. Michel s’attachait à elle de plus en plus, mais il ne voulait rien brusquer. Il avait progressivement pris conscience de sa capacité à être de nouveau amoureux après son échec avec Sophie. Il était prêt à l’attendre.

Mais n’était-il pas déjà trop tard ? Pendant cet automne fatidique qui avait connu son aboutissement dans l’igloo de Tulimaaq, Catherine descendait au fond d’un trou sans issue. Ce fut lent, progressif, mais irréversible. Ce qu’elle avait appris pendant ce séjour à Montréal durant l’été l’avait définitivement brisé. Après avoir si longtemps résisté aux assauts du remords, elle ne parvenait plus à se rasséréner, même après avoir essayé de retrouver ses vieilles habitudes autrefois capables de lui éviter tant de désagréments. Rien ne la rassurait. Elle n’y arrivait pas.

L’angoisse la prenait de plus en plus souvent, en pleine nuit parfois. Surtout la nuit. Son souffle court s’échappait de sa poitrine à un rythme fou pendant de longues, très longues minutes, la laissant réveillée et en sueur durant quelques heures. Il n’y avait personne pour l’aider. Il n’y avait personne. Elle était seule.

Oh bien sûr Tulimaaq, ce diable d’homme, était là. Il avait compris son état d’âme avant qu’elle ne le comprenne elle-même. Lorsqu’il revenait de ses périples, il venait immanquablement la voir. Il lui apportait un petit cadeau, une babiole sculptée sommairement dans un morceau d’os — pas très jolie d’ailleurs ; ce n’était pas un bon sculpteur.

Tulimaaq n’entrait jamais chez Catherine. Il préférait rester à l’extérieur. Il s’assoyait sur un rocher en face de son logement en l’attendant. Elle venait s’installer à ses côtés sans rien dire. II lui tendait alors la petite sculpture. « Merci ! Très beau ! » lui disait-elle en lui mentant. Puis le silence. Lui non plus ne disait rien, comme d’habitude. Il se contentait de dessiner quelque chose sur la neige avec un petit bout de bois.

Catherine avait confiance en ce diable d’homme, sans savoir pourquoi d’ailleurs. Il était si différent. Elle se sentait en sécurité avec lui, peut-être justement parce qu’il n’attendait rien d’elle. Combien de fois avait-elle voulu lui crier sa souffrance sans en être capable ? « Maudit respect humain », s’était-elle dit à l’époque. Maintenant qu’il l’avait sauvée d’une mort certaine, maintenant qu’elle était liée à lui de façon indéfectible, peut-être que…

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