Le roman LA FEMME QUI AIMAIT LE FROID est présenté ici en 25 épisodes à raison d'un par semaine. Suivez l'histoire de cette femme perdue dans la toundra qui ressasse ses souvenirs et se perd dans ses rêves. Si vous avez manqué un épisode, vous pouvez vous reprendre en allant à la rubrique RATTRAPAGE.

Épisode 17 : Avec Monique

«Aaniavuq » Un dessin de Marcel Viau

Catherine restait toujours à moitié consciente. Son corps se réchauffait progressivement en présence de celui de Tulimaaq. Les réminiscences de son séjour à Montréal cet été-là continuaient à se bousculer.

Elle se souvenait avoir marché sur une courte distance jusqu’à l’hôpital dans les rues bruyantes du centre-ville. Il régnait dans la ville cette odeur malsaine qui pénétrait de force dans les narines. Beaucoup de gens pressés couraient on ne sait où vers on ne sait quoi. Ce n’était plus les mêmes personnes qu’auparavant. Montréal était en train de changer depuis son dernier séjour. Elle avait reconnu ce géant barbu habillé tout en noir, plutôt bête de cirque, déambulant d’un pas d’éléphant de l’autre côté de la rue. Il lui avait fait forte impression naguère lorsqu’il avait tiré un autobus à lui tout seul.

L’hôpital était laid, comme la plupart des hôpitaux d’ailleurs. Pourquoi les hôpitaux sont-ils toujours aussi désolants ? Après avoir pénétré par l’entrée de l’urgence, le choc avait été brutal. On s’engouffrait dans un véritable hall des miracles. Tous ces gens tristes ou hagards toussant ou crachant, ces enfants pleurant à tue-tête, ces blessés sommairement bandés attendant d’avoir un lit. Elle en avait presque eu la nausée. Il lui fallait obtenir le numéro de chambre de sa mère. L’homme à la réception lui avait dit sans lever la tête : « Pavillon C, chambre 606, sixième étage ».

L’ascenseur fatigué et sale l’avait transportée au sixième étage. Les couloirs étaient aussi déprimants que l’urgence. Elle s’était demandé si les prisons n’étaient pas mieux tenues. La chambre 606 avait été facile à trouver. Elle avait hésité à entrer.

C’était une chambre à deux lits. Il y avait un vieux monsieur dans le premier lit près de l’entrée. Il dormait. Catherine avait cru s’être trompée de chambre. En reculant un peu pour bien lire le numéro, elle avait aperçu debout près du lit au bord de la fenêtre Monique qui se retournait. Sa sœur lui avait dit d’une voix forte en faisant sursauter le vieillard près de la porte :

« Tiens, voilà notre Esquimaude !

— Bonjour, Monique. Moi aussi, je suis contente de te voir. »

Catherine avait contourné le premier lit, s’était approchée de Monique et l’avait embrassée sur les joues, sans vraiment de conviction. Ni sa sœur non plus d’ailleurs.

« Tu es arrivée quand ?

— Avant-hier.

— Et tu ne m’as pas téléphoné.

— Je n’ai pas eu le temps. Tu sais je ne viens pas souvent au Sud et…

— Oui, oui bien sûr. Très occupée.

— En tout cas, on se voit là. Non ? Comment va maman ? »

Catherine avait regardé sa mère allongée toute raide sur le lit. Comme elle avait changé. Son visage n’était pas maigre, il était émacié. On ne voyait plus que ses pommettes saillantes, ses cheveux filasse et ses yeux grand ouverts. Ses yeux surtout l’avaient frappée. Yvette avait la tête tournée vers la fenêtre, mais elle ne regardait rien. Il n’y avait rien dans ses yeux. Ils étaient vides, comme ceux d’un mort.

Monique s’était penchée vers elle et lui avait dit tout doucement : « maman, maman, regarde qui est là ». Yvette avait lentement tourné la tête. Puis, une toute petite lueur s’était allumée dans son regard. Vraiment presque imperceptible. Et elle avait dit avec un semblant de sourire : « Evelyne! Oh Évelyne ! » Catherine avait tressailli au nom de sa sœur, mais n’avait rien montré de son désarroi. Monique avait repris sa mère : « Non, maman ! Ce n’est pas Évelyne, c’est Catherine ». Mais Yvette était déjà retombée dans le vide sidéral. Monique avait dit :

« Elle perd de plus en plus la notion du temps. Elle ne se souvient presque plus de rien. Même moi qui viens tous les jours, il lui est arrivé de ne pas me reconnaître. Elle ne parle plus. Quelques mots de temps en temps. Elle a dit l’autre jour, c’était presque drôle, que je ne devais pas traîner pour aller traire les vaches.

— Il me semble que les choses se sont passées si vite.

— Pas tant que ça. Mais toi, c’est vrai, tu n’as pas vu passer le temps. Tu étais trop occupée à sauver tes Esquimaux.

— Des Inuits, Monique. Des Inuits.

— Des Inuits ? Des Esquimaux ? C’est pareil. Tu n’étais pas là quand nous avons eu besoin de toi, c’est ce que je comprends. »

Catherine avait gardé le silence, sachant pertinemment qu’il ne servait à rien de donner à sa sœur les raisons de ses choix. Monique avait ajouté.

« T’es revenue pour longtemps ? Où est-ce que tu habites ?

— Non. Une semaine seulement. Je dois retourner enseigner au Nord. J’habite un petit logement près d’ici.

— Oui, c’est vrai ! L’enseignement. Ç’a toujours été important pour toi : l’enseignement. Au moins, si tu étais restée à Montréal, t’aurais pu être plus présente pour ta mère, pour nous.

— Oui, c’est vrai. Mais je ne pouvais pas.

— Pourquoi ? Qu’est qui te pressait tant de partir si loin… et de cette façon surtout, sans le dire à personne, même pas à moi.

— Depuis quand tu t’intéresses à mes projets. Les seules fois que ça t’arrive, c’est pour me critiquer ou me faire des reproches.

— Bien sûr que je t’en fais, des reproches, avait dit Monique en haussant le ton. Bien sûr. T’as jamais été là. Depuis l’âge de douze ans que tu n’es pas là. Tu nous as laissé tomber. Tu n’étais pas là quand Évelyne…

— Ça suffit avec ça ! »

Catherine avait dit cela en haussant le ton. Ce n’était pourtant pas dans ses habitudes. Monique en avait été surprise et s’était tue. Catherine avait continué.

« Tu ne pourras jamais comprendre ça. On peut avoir envie d’une autre vie que celle de la ferme. C’est bien beau la terre, mais il y a aussi des gens qui vivent SUR cette terre. Et eux aussi ont besoin de nous parfois.

— Mais…

— Laisse-moi finir ! Que penses-tu que j’ai fait pendant tout ce temps ? Je me suis tourné les pouces en regardant les oiseaux voler ? J’ai travaillé très dur, Monique. Très dur. Je me suis donnée complètement pour que des enfants grandissent, deviennent de meilleures personnes. Je ne sais pas si tu t’en es aperçu Monique, mais ce monde-ci ne va pas très bien. II a besoin de gens qui croient encore au progrès de l’humanité, de gens qui croient encore en cette terre créée par un Dieu qui nous aime et qui veut le meilleur pour…

— Tiens ! Tiens ! La bonne sœur est jamais vraiment sortie de toi à ce que je vois.

Catherine était maintenant de plus en plus furieuse. Elle n’avait jamais élevé le ton de cette façon envers Monique. Mais là, elle n’avait plus le contrôle de ses émotions.

— Ça, c’est bien toi. Toujours à parler à tort et à travers. Quand j’entends ça, ne te demande pas pourquoi je me tiens loin de toi. Tu vois seulement ton petit monde, t’en sors jamais et tu juges les autres à partir de lui. Qu’est-ce que tu connais du monde ? Hein, qu’est-ce que tu en connais ?

Monique était restait bouche bée, abasourdie par la conversation. Elle ne l’avait jamais entendue lui parler de cette façon. Catherine avait poursuivi :

« Puis qu’est-ce que tu connais des autres ? As-tu déjà vraiment aimé quelqu’un ? Qu’est-ce que tu connais de l’amour ? Sais-tu c’est quoi d’aimer, d’aimer avec passion, sans limites ? Sais-tu c’est quoi, toi… ? »

Catherine avait terminé sa phrase presque en criant, les larmes aux yeux. Monique se taisait. Elle venait de comprendre que Catherine adressait ces récriminations plus à elle-même qu’à sa sœur.

« Qu’est-ce qui t’arrive ? »

Catherine avait entendu grommeler le vieil homme. Il avait été dérangé par son ton de voix, ce qui l’avait un peu calmée.

« Excuse-moi Monique, excuse-moi. Je ne suis plus moi-même depuis quelque temps.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Oh, tu sais, le Nord parfois… le vide du Nord… ça peut finir par nous gruger de l’intérieur… par venir nous chercher…

– Chercher quoi ? »

Catherine avait totalement repris le contrôle de la conversation maintenant. À l’évidence, elle ne voulait pas pousser plus loin les confidences.

« Ah laisse tomber, oublie ça. Qu’est-ce que tu vas faire maintenant avec maman ?

— Comme tu peux le voir, il n’y a plus grand-chose à faire. Les médecins m’ont dit qu’elle en avait encore pour quelques semaines, quelques mois tout au plus.

— Et toi, qu’est-ce que tu vas devenir ?

— Ben, je vais continuer à venir la voir tous les jours.

— Tu sais ce que je veux dire. Que vas-tu faire après ?

— Je sais pas. J’en sais vraiment rien. Tout ce que je connais, c’est travailler la terre. Et à Montréal, il n’y a pas beaucoup de lopins à labourer. L’autre jour, je suis allé faire réparer ma vieille voiture dans un garage. On manquait de personnels. Je pense m’offrir. Je connais bien la mécanique.

— Y a pas beaucoup de femmes qui travaillent dans un garage.

— Tu me connais. C’est pas ça qui va m’arrêter.

— Oui ça, j’en suis certaine. »

Catherine lui avait dit cela avec le sourire. Monique avait souri à son tour.

« Bon ! Il faut que je file, avait dit Catherine.

— Déjà ! On s’est à peine vues. Pourquoi ne viendrais-tu pas souper un soir avant de repartir ? Tu connais mon adresse ?

— Oui, je te le promets. »

Catherine n’avait pas tenu sa promesse.

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