Le roman LA FEMME QUI AIMAIT LE FROID est présenté ici en 25 épisodes à raison d'un par semaine. Suivez l'histoire de cette femme perdue dans la toundra qui ressasse ses souvenirs et se perd dans ses rêves. Si vous avez manqué un épisode, vous pouvez vous reprendre en allant à la rubrique RATTRAPAGE.

Épisode 18 : Soyez polis envers le personnel!

«Toqupoq salimavoq » Un dessin de Marcel Viau

Catherine venait de longer le couloir, de reprendre l’ascenseur et de replonger dans l’atmosphère délétère de l’urgence en avançant d’un pas rapide. Son plus ardent désir était de sortir de là au plus vite. La rencontre avec sa mère et avec Monique avait été pénible, comme elle l’avait imaginée d’ailleurs. Ce n’est pas tant la condition de sa mère qui l’avait affectée. Elle s’y attendait. Mais elle appréhendait de se retrouver en présence de sa sœur. Oh, ces deux-là ne se détestaient pas ! On ne peut pas détester sa sœur ; c’est impossible. Néanmoins, il régnait toujours entre elles un immense malentendu. Monique avait peut-être raison au final, s’était-elle dit. Les deux sœurs s’étaient éloignées depuis beaucoup trop longtemps. La distance était tellement grande maintenant qu’elles étaient presque devenues des étrangères.

« Catherine ! Youhou, Catherine ! »

Catherine avait entendu crier son nom dans le brouhaha sourd des conversations entrecoupées de quintes de toux. Déjà tout près de la sortie, elle avait marché en droite ligne sans regarder personne dans sa hâte de revoir la lumière du jour. Or en se retournant à l’appel de son nom, elle avait aperçu un visage connu, une ancienne collègue de l’école Saint-Mathieu : Huguette. À la fois déçue de ne pas pouvoir aller plus loin et quand même contente de revoir l’une de ses rares copines de l’école, elle avait tourné les talons et s’était approchée.

Huguette s’était levée pour l’accueillir, franchement heureuse de la voir. C’était une femme enjouée et affectueuse, du genre à vous prendre dans ses bras à la moindre occasion. Elle n’avait pas manqué de le faire avec Catherine qui s’était sentie serrée comme si un rouleau compresseur lui passait dessus.

« Comme je suis heureuse de te voir. Catherine ! La grande Catherine ! »

Huguette et Pauline, son autre copine, l’avaient toujours appelée ainsi, car Catherine les dépassait de quelques centimètres. Elles s’amusaient bien également de cette allusion à l’impératrice russe croqueuse d’hommes, sachant qu’elle était toujours célibataire et semblait avoir l’intention de le rester.

Huguette avait relâché son emprise, l’avait repoussée un peu et regardée avec un faux air de reproche en lui disant :

« T’es vraiment une lâcheuse, tu sais. Tu avais promis de m’appeler lorsque tu serais là-bas. Jamais un mot de ta part. Cinq ans et jamais une lettre ou un appel. Je ne pouvais même pas te joindre. Et ce n’est pas que je n’ai pas essayé. Je ne savais pas dans quel village tu étais, ni même si tu n’avais pas menti sur ta destination. Une lâcheuse oui ! »

Catherine était tout sourire. Elle aimait bien Huguette, une femme entière et surtout très généreuse. Sa copine ne manquait jamais une occasion de lui faire plaisir avec un petit cadeau ou une invitation au resto. Catherine avait regardé le petit garçon assis à côté d’elle et avait dit :

« C’est ton petit dernier ?

— Catherine, Ah, Catherine ! Ce n’est pas mon petit dernier, mais mon plus vieux. J’ai deux autres enfants.

— C’est Bruno, le petit Bruno, celui qui bavait sur mon épaule quand je le prenais dans mes bras ?

— Mais oui. Il a six ans maintenant.

— Mon Dieu, c’est pas vrai ! »

Catherine avait caressé les cheveux touffus de Bruno en lui souriant. L’enfant lui avait souri à son tour avant de reprendre sa mauvaise toux bronchique. Huguette avait pris Catherine par le bras et l’avait fait asseoir à côté d’elle. La chaise, occupée pendant longtemps par un petit homme nerveux aux cheveux rouge-carotte, venait tout juste de se libérer. Elle s’était assise avec un peu de réticence. Huguette avait poursuivi :

« Raconte-moi tout. Qu’est-ce que tu deviens ? T’es revenue à Montréal ?

— Juste pour cette semaine. Ma mère est très malade et je devais venir la voir.

— Qu’est-ce qu’elle a ?

— Alzheimer. Dernier stade.

— Ah. C’est triste quand on voit ainsi partir nos parents. J’aimerais bien que mon père soit encore là. Puis toi, parle-moi de toi.

— Oh, il n’y a pas grand-chose à dire. Je travaille avec les Inuits du Nunavik. J’enseigne aux enfants du primaire.

— Tiens, tu ne voulais plus enseigner aux ados délurés du secondaire ? Tu te souviens comment ils étaient, nos ados ? »

Catherine commençait maintenant à être sur la défensive. C’était précisément le genre de conversation qu’elle tenait à éviter.

« Et toi, qu’est-ce que tu deviens ? avait-elle demandé à Huguette pour faire dévier le sujet.

— Toujours mariée et bien mariée avec Paul. Tu sais comment j’aime les enfants. Paul aussi. Nous voulons en avoir au moins quatre. On s’en approche. J’aimerais quand même avoir une fille un jour.

— Trois garçons ?

— Eh oui ! On ne peut pas tout avoir, hein ! À l’école, les élèves commencent à être un peu tannés de me voir repartir enceinte chaque année. C’est que je les aime ces petits et ils m’aiment aussi, même s’ils ne sont pas toujours commodes. C’est important de les aimer. »

Puis Huguette avait sursauté, comme si elle se rappelait quelque chose d’important. Elle avait ajouté :

« Ah oui, au fait ! En parlant de les aimer, tu as connu toi le petit Xavier Gagné ? »

Catherine avait senti son visage se vider de son sang. Elle avait regardé fixement la pancarte au mur où il était écrit : « soyez polis envers le personnel ». Huguette avait interprété son attitude comme quelqu’un cherchant à se rappeler quelque chose :

« Mais oui, Xavier ! Il était dans ta classe la dernière année avant que tu partes. Tu sais, il était si joli garçon. Des cheveux châtains très soyeux, de beaux yeux bleus un peu tristes, tu sais de qui je veux parler ? »

Catherine était toujours tétanisée par les paroles d’Huguette. Xavier, son Xavier ! Comment aurait-elle pu l’oublier ? Il était encore la source de toutes ses attentions, de toutes ses souffrances. Huguette tentait toujours de lui faire se rappeler le jeune garçon.

« Tu sais, c’est ce jeune expulsé de l’école parce qu’il avait triché à ses examens de fin d’année. Il n’est jamais revenu pour sa deuxième année.

— Oui, je me souviens maintenant, avait-elle dit dans un souffle.

— Ces gamins ! On fait tout pour les aider, pour leur montrer le droit chemin, mais il y en a qui portent en eux de mauvaises graines. Il n’est pas étonnant de les voir finir comme ça. »

Catherine avait cru que son crâne allait exploser lorsqu’elle avait entendu « finir comme ça ». Sa vue s’était brouillée pour un court moment. Elle avait un peu chancelé sur son siège, mais était restée de marbre. Dieu qu’elle détestait cette faculté de garder le contrôle sur elle-même.

— Que lui est-il arrivé ? avait-elle demandé.

— Une chose terrible pour les parents, pour sa mère en ce qui le concerne, car il n’avait pas de père. Tu le savais ?

— Oui.

— En tout cas, ça s’est passé l’hiver dernier, pendant les Fêtes. Sa mère était partie à la messe de minuit. »

Huguette avait baissé le ton et s’était approchée de son oreille, voulant de toute évidence cacher au petit Bruno ce qu’elle s’apprêtait à dire.

« En revenant, elle l’a trouvé pendu dans sa chambre. Pendu ! Tu te rends compte. La veille de Noël. Et même pas une lettre d’adieu. Rien. Comme sa mère a dû souffrir. Je n’ose même pas imaginer sa… »

Catherine avait bondi de son siège pâle comme un cadavre, à la surprise d’Huguette qui avait ajouté :

— Ça ne va pas, toi ?

— Non, non, excuse-moi. J’ai dû manger quelque chose ce matin ».

Catherine avait couru vers les W.C., s’était enfermée dans l’un des espaces exigus et effondrée sur le siège de toilette; elle avait pris sa tête entre les mains. Ravagée par l’angoisse, elle avait toutes les peines du monde à ralentir son cœur de battre. Son souffle rapide la faisait hyper ventiler. Elle gémissait doucement comme un petit chien qui a mal.

C’est précisément à ce moment-là qu’elle avait compris. Elle avait tout compris à ce moment-là : Pourquoi son tuurnqaq lui était apparu en janvier dernier ; pourquoi son passé la traquait de cette façon ; pourquoi elle s’effondrait sans retour possible depuis ce temps. Après quatre années d’isolement au Nord, n’aurait-elle pas dû oublier ? Il lui restait en effet des réminiscences, quelques images fugaces. Il lui restait la douleur des remords. Elle venait à peine de commencer à se penser capable de revoir Xavier, capable de lui parler de ses regrets, comment il était toujours possible de recoller les morceaux, comment la réconciliation était encore une option. Catherine aurait voulu lui quémander son pardon.

Maintenant il était mort de la plus atroce façon sans qu’elle puise lui dire adieu.

« Qu’as-tu fait, Xavier ? Mon Dieu, qu’as-tu fait ? », avait-elle chuchoté. Le fond de tristesse et de mélancolie en lui avait pris le dessus. Se souvenait-il encore d’elle ? Pourquoi avait-il fait cela ? « Et si j’avais causé sa mort ? » Il pouvait être mort à cause de ce qu’elle lui avait fait ? Pourtant, c’était impossible. Il ne pouvait pas l’avoir su. C’était impossible.

Pourquoi l’avoir ainsi abandonné ? Elle savait pourtant qu’il ne le supporterait probablement pas. Il était si fragile. Si fragile. Si beau et si fragile. Dieu qu’elle avait été lâche ; elle payait maintenant le prix fort de sa couardise. La « gentille » Catherine était un monstre.

Voilà pourquoi elle avait voulu se perdre dans la steppe afin de chercher son Tuurnqaq comme lui avait indiqué Tulimaaq. Son Tuurnqaq lui fournirait les réponses dont elle avait besoin. Son Tuurnqaq était l’esprit de Xavier venu la hanter. Le grand corbeau agressif, c’était lui. Le géant habillé tout en noir, si effrayant, c’était lui.

« Xavier mon amour. Viens, viens. » Catherine avait commencé à flatter tout doucement le corps nu près d’elle. Sa main glissait sur la peau rêche au drôle de parfum d’huile et de poisson. L’exaltation d’autrefois lui revenait, cette exaltation si difficile à contenir. Elle glissait sa main sur les bras de Xavier, sur sa poitrine, sur ses cuisses. Elle touchait son sexe flasque et mou.

« Qataq ! Qataq ! Réveille-toi, Qataq ! »

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