Le roman LA FEMME QUI AIMAIT LE FROID est présenté ici en 25 épisodes à raison d'un par semaine. Suivez l'histoire de cette femme perdue dans la toundra qui ressasse ses souvenirs et se perd dans ses rêves. Si vous avez manqué un épisode, vous pouvez vous reprendre en allant à la rubrique RATTRAPAGE.

Épisode 19 : Sedna

« Sedna » Un dessin de Marcel Viau

« Qataq ! Qataq ! Réveille-toi, Qataq ! »

La voix de Tulimaaq venait d’atteindre le cerveau de Catherine qui sortait enfin de son inconscience. Enfin. Elle avait ouvert les yeux, encore tout envahie par ses sensations érotiques en présence de celui qu’elle croyait être Xavier. Ce visage n’était pas celui du jeune garçon, mais bien celui d’un vieillard, tout ridé, buriné, avec de petits yeux marron bridés.

Dans un sursaut d’affolement, elle s’était aussitôt relevée et recroquevillée vers le mur, le dos à la paroi de l’igloo. Ce faisant, elle avait entraîné la peau d’ours en découvrant le corps nu de Tulimaaq. Soulevant la couverture à son tour, elle avait jeté un œil à son propre corps, également nu comme un ver. Alors un cri est sorti de sa bouche.

« Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que je fais ici ? Où est-ce que je suis ? »

Tulimaaq avait voulu s’approcher doucement, mais le visage de Catherine était trop pétri d’horreur. Il avait reculé. Puis, se levant lentement de la plate-forme, il avait enfilé ses kamiks tout en restant nu. Catherine lui avait dit en Inuktitut.

« Qu’est-ce que je fais ici, Tulimaaq ?

— C’est chez moi. C’est mon igloo d’hiver.

— Je vois bien que c’est un igloo. Mais qu’est-ce que je fais ici ?

— Tu étais morte, Qataq. Tu étais morte. J’ai envoyé deux Tuurnqait à la recherche de ton âme. Je leur ai confié la mission de te la ramener. Ils ont trouvé ton âme qui errait dans la toundra et ils l’ont ramenée. Sedna a bien voulu garder ton âme chez les vivants… pour le moment. »

Catherine connaissait bien l’histoire de Sedna, cette femme perdue au fond de la mer après avoir été trahie par son père. Elle en avait même rêvé. Les souvenirs lui revenaient de façon sporadique : l’Inukshuk qui représentait la fin de son voyage initiatique ; son Tuurnqaq, cet esprit qui la hantait depuis ce fameux mois de janvier de la même année où il s’était attaqué à elle sous la forme d’un corbeau ; sa souffrance intenable. Son supplice devait cesser. Tout cela devait se terminer ici. Si son Tuurnqaq ne venait pas, elle était prête à mourir.

Et il était venu. Mais ce n’était pas son Tuurnqaq, c’était Tulimaaq.

« C’est toi qui m’as retrouvée ? Comment as-tu fait ?

— J’ai appelé mon Tuurnqaq voyageur.

— Ah oui ! Je vois. Je vois. »

Catherine en connaissait beaucoup sur les capacités de Tulimaaq, le plus important angakkoq de sa génération. Elle avait entendu tellement d’histoire à son propos. Lui-même, loin d’être un vantard pourtant, lui avait parlé de certains de ses exploits. Néanmoins, il lui disait le strict nécessaire, comme à un bébé à qui l’on donne du petit lait pour le rassasier sans le faire vomir. Depuis tout ce temps au Nord, elle avait cessé de rationaliser à propos de ces histoires après avoir appris à se laisser aller à la poésie de cette culture si riche en enseignement.

Pendant qu’elle essayait toujours de comprendre le sens des derniers événements, toute ramassée dans sa peau d’ours, Tulimaaq s’activait. Il avait retiré du plancher la grande peau de phoque servant de recouvrement. C’était en fait une peau de morse, car elle était très grande. Il avait commencé à l’accrocher de manière fort ingénieuse à la corde en tendon attachée entre les parois au fond de l’igloo. Cette corde faisait vaguement penser aux cordes à linge dans le Sud.

Quand il eut terminé de tendre la peau, celle-ci cachait tout un pan de l’igloo, de sorte que l’on ne pouvait plus voir derrière. Tulimaaq avait dès lors saisi une longue corde en ivalu, ces tendons de caribou qui avaient toutes sortes d’utilités une fois tressés. Celle-ci était très solide, tressée à l’aide de six brins. Elle servait à la pêche aux gros animaux marins. Tulimaaq avait saisi l’un des bouts de la corde et se l’était solidement attaché autour de la taille. Il avait ensuite enroulé consciencieusement le reste du long cordage afin qu’il puisse plus facilement le transporter. Puis il avait enfilé ses moufles de peau de caribou.

« Qu’est-ce que tu fais ? »

Tulimaaq ne répondait pas en continuant ses activités avec des gestes précis. Tout en le regardant vaquer à ses activités, Catherine avait réfléchi à son manège, fouillant dans sa mémoire pour tenter de trouver la réponse. Puis, la lumière lui était arrivée en un éclair. La peau tendue dans l’igloo, la solide corde attachée au torse de Tulimaaq lui avait dit vaguement quelque chose. Mais là, elle se rappelait clairement cette histoire sur le voyage des chamans vers le repaire de Sedna. Les chamans ne faisaient pas souvent ce voyage, car il était très exigeant pour eux. Ils souffraient beaucoup à chaque fois et devaient se reposer pendant des jours ensuite pour tenter de récupérer leur santé languissante. Il leur arrivait même d’en mourir.

« Qu’est-ce que tu fais, Tulimaaq. Non, ne fais pas ça, ne fais pas ça. Ça te tuera.

— Il le faut Qataq. Il le faut. Je dois faire le nakkainiq.

— Mais pourquoi ?

— Il faut découvrir l’origine de la transgression. »

Dans la croyance des Inuits, s’il se passe des malheurs dans la communauté, si par exemple le temps est si peu propice à la pêche au risque de provoquer la famine, il faut trouver la ou les personnes dans la tribu n’ayant pas avoué une transgression des interdits. Ces tabous se devaient d’être respectés.

Pour les Inuits, le plus important n’était pas tellement de les transgresser. Bien sûr, il y avait des punitions ou des restrictions à leur suite. Celui qui avait transgressé un interdit devait payer. Mais lorsque les choses se faisaient dans l’ordre, la vie de la communauté pouvait reprendre, suivre son cours dans l’harmonie. Non ! Le plus important n’était pas la transgression elle-même, mais le refus de l’avouer. Une transgression inavouée, gardée secrète était pire pour la communauté. Elle l’affectait tout entière et la vie en était gravement perturbée. Il fallait une intervention exceptionnelle du chaman pour faire cesser la malédiction. Il devait faire le nakkainiq, la « plongée vers les profondeurs de la mer ».

Catherine venait de comprendre. Elle avait entendu plus d’une fois ce récit de la plongée du chaman vers la demeure de Sedna. Cela se passait souvent dans une maison où une personne était malade. Toute la communauté se réunissait pour assister au voyage, « assister » était un bien grand mot, car personne ne savait vraiment comment les choses se passaient derrière le rideau. Certains affirmaient que seulement l’âme du chaman faisait le voyage. D’autres déclaraient avec force que le chaman lui-même, dans sa chair, « avec ses os », coulait dans le monde d’en bas.

Une chose était certaine, le voyage n’était pas de tout repos. Le chaman pouvait ne pas en revenir. Parfois les grands-parents devaient se faufiler derrière le rideau pour tirer sur le bout de la corde restée à la surface afin de tenter de ramener le chaman ne pouvant remonter seul.

Tulimaaq s’apprêtait à faire ce voyage dangereux.

« Ne fais pas cela. Ne fais pas cela pour moi.

— Ce n’est pas pour toi seulement, Qataq. Une malédiction qui circule sur la terre, quelle que soit cette malédiction, affecte toute la terre si elle n’est pas guérie. Il faut te guérir Qataq. Et pour cela, je dois partir. »

Sans plus attendre, Tulimaaq s’était engouffré derrière le rideau, disparaissant complètement à sa vue. Elle était restée figée sur place dans la même position fœtale, couverte entièrement par la peau d’ours à regarder fixement le rideau tendu au fond de l’igloo.

Pendant un temps, on n’avait rien entendu. La lampe à l’huile éclairant l’igloo avait commencé à faiblir jusqu’au point où le seul éclairage provenait de l’extérieur, très faible, par transparence. Il faisait sombre. On entendait Tulimaaq respirer. Il était là, derrière le rideau, et respirait lentement et profondément. Ensuite, il avait parlé d’une voix étrange. Il murmurait une série de noms censés être ceux de ses Tuurnqait. Puis il avait élevé la voix en disant : « La voie est prête pour moi ; la voie s’ouvre devant moi ». Mais il n’arrivait encore rien. Tout se passait comme si Tulimaaq luttait terriblement. Il avait répété une dernière fois avec une voix marquée par l’effort : « La voie est prête pour moi ; la voie s’ouvre devant moi ». Puis, plus rien. Catherine en savait assez sur le nakkainiq pour comprendre : Tulimaaq était en route.

À ce moment précis, la lampe à l’huile s’était éteinte, comme si l’on avait soufflé dessus, en jetant l’igloo dans la pénombre. Des murmures et des soupirs ont monté d’on ne sait où. Il y avait aussi des respirations. Catherine avait appelé doucement : « Évelyne. Évelyne. C’est toi ? Tu es venue aider Tulimaaq ? C’est toi ? » Les murmures et les soupirs avaient cessé à la mention du nom d’Évelyne. Puis, ils avaient recommencé un peu plus tard. Elle avait de nouveau appelé doucement : « Papa, papa. Viens aider Tulimaaq ! » Et les murmures et les soupirs avaient de nouveau cessé à l’appel de son père. Ces murmures résonnaient comme si les âmes des défunts se trouvaient sous l’eau, dans la mer, proches des animaux marins.

Catherine avait commencé à se balancer timidement tout en restant dans sa position, les bras retenant ses genoux sur la poitrine sous la peau d’ours, la tête appuyée sur les genoux. Elle fredonnait :

Ma mère chantait toujours, lalala

Une vieille chanson d’amour

Que je te chante à mon tour

Ma fille tu grandiras

Et puis tu t’en iras

Mais un beau jour

Tu la chanteras à ton tour

En souvenir de moi

En souvenir de moi

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