Le e-feuilleton LES SUPPLIANTES est un roman qui raconte l'histoire de trois femmes à la croisée des chemins. Il est publié chaque semaine sous forme de courts chapitres. Si vous ne voulez pas manquer d'épisodes, n'hésitez pas à vous abonner en vous inscrivant dans la rubrique « Pour s'abonner ». C'est gratuit et vous pouvez vous désabonner à tout moment. Pour celles et ceux qui voudraient lire les épisodes précédents, consultez la rubrique « Les Suppliantes ».

Épisode 02: La médaille de Germain

La conversation se poursuit entre Anne-Marie, la sergent détective présente au poste de police ce matin-là, et le livreur d’eau Germain. Elle vient de lui servir un café, ce qui semble un privilège pour un civil.


Fresque «grotesque» dans un des couloirs du Vatican

Germain avale son café d’un coup, au déplaisir d’Anne-Marie qui fait la grimace. Pour elle, boire un café sans le goûter relève d’un manque flagrant de savoir-vivre. Il dépose sa tasse sur le bureau, se retourne, va enlever en un tournemain la carafe vide de l’abreuvoir et soulève la bouteille pleine en prenant garde à ne pas se briser le dos. « Il est vraiment lourd ce machin » dit-il entre ses dents. Le travail le fait suer à grosses gouttes. Il sort un mouchoir de sa poche. Une médaille en bronze tombe par terre avec un bruit de métal et va rouler au pied d’Anne-Marie. Elle la prend dans ses mains, la regarde, la retourne et dit à Germain.

— Qu’est-ce que c’est ça ? Une médaille de Saint-Joseph ? Sacré Germain ! P’tit cachottier ! Serais-tu un de ces mangeux de balustre qui va à la messe tous les dimanches ?

— Non… c’est pas ça.

— Puis, c’est quoi ce triangle et ces deux X ? Un franc-maçon ? C’est pire encore !

— C’est ma médaille de sobriété.

Jusqu’à maintenant, Anne-Marie semblait prendre plutôt à la légère la conversation avec le livreur d’eau. Une conversation banale sans grande importance avec quelqu’un qu’on apprécie, mais pas suffisamment pour parler de choses sérieuses avec lui. Or maintenant, le ton de l’entretien la touche davantage. Elle regarde toujours la médaille et lève la tête en faisant un geste du menton qui signifie chez elle : « ben alors, continue ».

— C’est pas des XX, mais un 20 en chiffre romain…

— Ça veut dire quoi ?

— Que ça fait 20 ans c’t’année que j’ai pas pris une goutte.

Anne-Marie sait évidemment de quoi il en retourne. Elle a souvent rencontré des gens de cette espèce dans son métier. La plupart du temps, ils en étaient arrivés à leur dernière extrémité : cirrhotiques, le teint jaune vert, la main tremblante, maigres et souffreteux. Mais Germain ne correspond absolument pas à cette image misérabiliste.

Elle regarde la médaille et la retourne entre ses doigts. Devant Germain, elle joue les naïves, parce que cette conversation ne la captive pas, ou peut-être au contraire pour éviter le sujet.

— Tu veux dire que t’as arrêté de boire complètement. Pas de fort, pas de vin, pas de bière.

— C’est ça.

— Tu dois trouver le temps long en sapristi.

— Non. Au contraire, j’vois chaque minute passée, pis j’me rappelle de tout. J’sus un alcoolique.

Anne-Marie n’a jamais compris pourquoi les gens se vantent d’être alcooliques. Elle ne comprend pas le sens de ce mot. Elle pense que ceux, comme Germain, qui s’affichent comme tels sont en fait des espèces d’exhibitionnistes tenant à se faire plaindre ou à faire parler d’eux, qu’ils n’ont en somme rien d’autre à dire. Lorsqu’elle les voit avaler des verres d’eau ou des jus, refusant systématiquement quelque alcool que ce soit, elle a tendance à les prendre de haut : « Pauvres débiles! Des faibles incapables de faire face à leurs problèmes ».

Elle, elle ne l’est pas, faible. C’est une battante. Elle a travaillé très fort pour arriver là où elle est. Elle a vaincu ses difficultés d’apprentissage — elle est dyslexique —. Elle a voulu s’insérer dans un univers essentiellement masculin en sachant que les choses ne seraient pas faciles pour elle. En fait, c’est son père qui l’a voulu, mais qu’est-ce que cela change ? Elle s’est dépassée physiquement, car son corps n’est pas fait d’emblée pour un métier physique. Elle a bûché, bûché, et elle a réussi. Quand elle regarde où elle en est, bien gradé dans une fonction qui normalement aurait été dévolue à quelqu’un de plus âgé qu’elle, homme ou femme, elle a de quoi être fière. Mais alors, pourquoi ne l’est-elle pas ? Pourquoi tant de ressentiments, de rancœur, de hargne ?

Elle regarde Germain en laissant s’abaisser les plis de sa bouche, signe chez elle de mépris ou d’arrogance, c’est selon. Elle lui dit.

— Ah ben, tu m’en diras tant. Moi, en tout cas, je ne sais pas ce que je ferais si j’avais pas mon petit verre de vin au souper.

Il n’est pas certain que Germain se soit aperçu de l’attitude d’Anne-Marie. Si c’est le cas, il n’en montre rien. Il continue à la regarder avec un sourire franc, sans dire un seul mot. En réalité, il attend qu’elle continue à parler. Anne-Marie ajoute.

— Puis mon verre de cognac en soirée.

Germain la regarde toujours en souriant. Mais cette fois, Anne-Marie hausse le ton dans un de ses mouvements de colère spontanée dont elle a le secret et qui la fait craindre de son entourage. On marche presque toujours sur des œufs avec elle, car personne ne sait quand la vanne du barrage s’ouvrira et laissera se déverser le torrent de fiel. Et surtout, on ne sait pas quand celle-ci va se refermer.

— Quoi ?

— Non rien. J’me disais….

— Tu te disais quoi ?

— Ben, vous me rappelez l’temps où j’étais sûr qu’un ou deux p’tits verres de vin et un peu de fort, ça pouvait pas m’faire de tort.

Son courroux cesse aussi rapidement qu’il a débuté. D’habitude elle enfonce le clou jusqu’à ce que l’adversaire cède en baissant les yeux ou en repartant sans mot dire. Mais cette fois, rien. Décidément, elle a Germain à la bonne et c’est tout dire. Elle lui répond.

— En tout cas, moi je porte bien ça.

Après avoir tourné et retourné la médaille dans sa main, Anne-Marie la lui remet. Elle revient à son bureau pour s’y asseoir et commence à rassembler quelques papiers épars. Elle en est aux derniers moments de son quart de nuit. On ne peut pas dire que c’est une période qui lui déplaît, elle qui a dû être un hibou dans une vie antérieure. La nuit, il y a moins d’événements et d’activités que le jour. Elle peut dès lors s’adonner à la lecture de romans d’avant 1950, jamais les contemporains, qu’elle trouve soit trop débiles soit trop maniérés. C’est de loin son passe-temps favori, même si depuis quelque temps elle a beaucoup de difficulté à se concentrer. De toute façon, la nuit elle voit peu de gens et cela n’est pas pour lui déplaire non plus, bien au contraire.

Pendant qu’Anne-Marie continue ses préparatifs, Germain sort un petit carton de sa poche et y griffonne quelque chose. Il le tend à Anne-Marie.

— Tenez Anne-Marie…

— Qu’est que c’est ?

— C’est mon numéro de téléphone… Si jamais vous avez besoin de parler… J’sus…

Elle prend le carton. Son regard étonné va du carton à Germain. Elle ne comprend pas tout de suite le sens de la manœuvre tant elle lui paraît incongrue. Puis soudain, son visage s’éclaire et s’illumine, pour autant que l’on ne puisse jamais dire cela de celui d’Anne-Marie. Une espèce de sourire apparaît sur ses lèvres, qu’il faudrait plutôt appeler un rictus d’ironie.

— Eh ben, v’la t’y pas que notre Germain flirte avec moi maintenant.

Germain n’avait vraisemblablement pas vu venir le coup. Il était loin de penser à une quelconque approche de ce genre. D’autant plus surpris par le commentaire, il rougit. Mal à l’aise, il se dandine sur ses grandes jambes, comme un dernier de classe pris en faute.

— Non… Non… sergent… vous vous trompez… je

Elle le regarde toujours avec le même air. Elle sait qu’elle le rend mal à l’aise et elle insiste. Le métier d’Anne-Marie a accentué sa tendance naturelle à voir la faille chez l’autre et à l’exploiter. Elle ne s’en prive pas en l’occurrence. Germain ajoute, confus, comme pour s’excuser.

— C’est pas ça… c’est juste au cas où… vous voudriez parler de la boisson.

Chez Anne-Marie, les émotions sont aussi soudaines qu’imprévisibles. Elle est comme un fleuve puissant avec son débit parfois rapide et ses eaux stagnantes, ses torrents et ses rives calmes et paisibles. Nul ne peut savoir quand il devra affronter ses remous tumultueux ou quand il pourra se reposer sur une plage de sable fin. Cette fois, elle éclate en une cascade vertigineuse.

— Mais pour qui tu me prends, Germain. C’est pas parce que t’es un alcoolique qu’on l’est tous.

— C’est pas ce que j’ai dit…

— À tu m’embêtes à la fin. Tu t’es pas regardé. Retourne donc à ta job de porteur d’eau.

— Oui bon… C’correct…

L’attaque fut brutale, capable d’abattre un arbre. Mais Germain ne bronche pas. Seuls ses yeux perdent un peu de leur éclat. Aussi étrange que cela puisse paraître, on n’y trouve aucune colère, aucune rancune même. Son regard est tombé au neutre, avec en toile de fond un peu de tristesse. Germain semble habitué à ce genre de commentaires. Peut-être en a-t-il beaucoup reçu dans sa vie? De toute façon, il est vraisemblablement en mesure de comprendre pourquoi quelqu’un est ainsi capable de ces paroles blessantes.

Pendant qu’il se retourne et va vers son chariot, Anne Marie se pince les lèvres et fait un geste vers lui, comme pour s’excuser. Elle en est capable. Elle se connaît bien, sait le mal qu’elle peut faire. Elle sait aussi qu’elle peut réparer ses torts, ce qu’elle a souvent fait. Mais ce matin, elle ne s’en sent pas capable. D’ailleurs, elle est incapable de plein de choses depuis quelque temps. « Qu’est-ce qui m’arrive donc ? » se dit-elle intérieurement.

Elle renonce à aller vers Germain et met le carton qu’il lui a remis dans l’une des poches de sa veste sans vraiment y penser.

 

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