Le roman LA FEMME QUI AIMAIT LE FROID est présenté ici en 25 épisodes à raison d'un par semaine. Suivez l'histoire de cette femme perdue dans la toundra qui ressasse ses souvenirs et se perd dans ses rêves. Si vous avez manqué un épisode, vous pouvez vous reprendre en allant à la rubrique RATTRAPAGE.

Épisode 21 : Danser au tambour

« Tivavoq » Un dessin de Marcel Viau

Catherine était toujours appuyée sur la paroi de l’igloo, la peau d’ours l’entourant jusque par-dessus les épaules. Seule sa tête ressortait. Tulimaaq, lui, était encore assis, les jambes croisées, adossé sur la paroi opposée. Il n’avait pas bougé depuis le début des confidences. Il la regardait, de ses yeux énigmatiques de vieux chaman.

Après un long moment, il s’était penché vers sa gauche et avait saisi le tambourin sacré posé tout près de lui. Il l’avait regardé en le tenant des deux mains, longuement, en marmonnant quelque chose d’inaudible. Puis, il avait commencé à frapper dessus d’un rythme régulier avec sa main noueuse. La peau de phoque du tambour produisait une musique sourde s’apparentant à de la basse fréquence. Le son envahissant se répercutait dans l’igloo avec un certain écho : boom-boom, boom-boom, boom-boom…

Tulimaaq lui avait une nouvelle fois posé la question.

« Qui est Xavier ? 

— Xavier ? Ce n’est plus personne. Il est mort. Je l’ai tué ».

Pendant qu’elle disait cela, Catherine avait ouvert la peau d’ours, s’était levé lentement, découvrant entièrement sa nudité à Tulimaaq. Elle avait descendu de la plate-forme où elle était confinée depuis le début.

Le « boom-boom » semblait avoir un effet étrange sur elle. Elle ne regardait plus Tulimaaq, mais quelque chose d’autre. Son regard était devenu fixe. Alors, elle s’était lancé dans une série d’amples mouvements lents en se déhanchant parfois exagérément, les bras tendus et la tête baissée, au rythme du tambourin sacré. Elle continuait à parler tout en dansant.

« Tu connais Margie Gillis, Tulimaaq… Non bien sûr. Tu ne peux pas tout savoir… C’est une danseuse du Sud… Elle est belle, grande, les cheveux très très longs… Elle danse toute seule sur scène avec ces mouvements-là… Tu vois… »

Des mouvements étranges continuaient à animer son corps qui se déplaçait autour de l’igloo. Puis soudain, Catherine avait ajouté d’une voix forte :

« J’ai tué Xavier avec ce corps. »

Maintenant, elle courait en longues enjambées, légère, sur la neige du sol, tournant sur elle-même, un bras dans les airs tout en écoutant une mélodie imaginaire. Puis, le rythme des mouvements avait ralenti jusqu’à l’arrêt complet. Même si le tambourin continuait toujours à résonner, Catherine restait sur place, les pieds ancrés au sol, les yeux fermés, toujours à l’écoute de la musique. Le haut de son corps ondulait comme s’il flottait entre deux eaux.

« Son âme a été rongée par le mauvais chien de Sedna. Il s’est pendu dans sa chambre l’hiver dernier. Il ne croyait plus en sa destinée. Il ne croyait plus en lui. Il était perdu. Et je n’ai pas été là pour lui.

— Tu penses que tu es pour quelque chose dans sa mort ?

— Oui… je le pense… Non… je ne sais pas. Je ne sais pas… Je l’ai laissé tomber. Ça, je le sais. »

Catherine se taisait tout en continuant ses mouvements et en écoutant les yeux fermés la musique rythmée par le tambourin. Le chaman avait alors énoncé la parole sacrée.

« Il est temps que les mots surgissent, Qataq. Les mots doivent surgir. »

Tout en continuant son mouvement ondulatoire, elle avait parlé sur un registre plus grave.

« J’aimais ce garçon comme cela ne m’est jamais arrivé. Tu te rends compte. Mais je ne l’aimais pas de la bonne façon. L’amour, c’est quand tu veux tout donner. Lui, je voulais tout lui prendre : sa jeunesse, son innocence, sa fragilité… son corps. Tout ! »

Pendant qu’elle disait ces derniers mots, ses mains caressaient son corps tout en ondoyant, comme si quelqu’un d’autre la flattait.

« Un enfant de douze ans. Tu te rends compte ? » avait-elle ajouté. Puis après avoir cessé ses attouchements, mais pas ses ondulations, elle avait dit.

« Quand je n’étais pas avec lui, j’imaginais toutes sortes de choses. Il m’avouerait son amour aussi fort que le mien… Il voudrait vivre avec moi pour toujours… Nous nous enfuirions au loin… loin. Nous irions vivre dans un pays de rêve, sur la plage, nus, là où il fait toujours chaud, où personne ne nous poserait de questions… Il vivrait sous mon toit… il coucherait dans mon lit… Et nous serions heureux pour toujours.

Dieu que j’étais folle, complètement dérangée ! »

Catherine s’était tu encore. Elle avait cessé de bouger et restait maintenant stationnaire, les bras croisés sur sa poitrine.

« Dérangée ? Pourquoi dis-tu cela ? » avait demandé Tulimaaq.

« Voyons ! Tu te rends compte. J’avais vingt-cinq ans, il en avait douze. C’était un mineur à peine pubère. J’étais une pédophile ! Une garce de pédophile ! J’étais dérangée. J’étais malade d’amour pour un enfant. « 

Elle avait recommencé à danser tout doucement en faisant des pas étranges.

« Mes yeux fondent en pleurs et mon regard ne voit que honte, où qu’il se tourne. »

Maintenant, ses deux jambes étaient écartées comme une grenouille et les bras bizarrement positionnés à la manière des figures égyptiennes.

« Il est temps que les mots surgissent, Qataq. Les mots doivent surgir.

— Je suis lâche. Je suis une dégonflée. Je n’osais pas montrer mon amour… J’entendais dans ma tête résonner les commentaires… »

Changeant de ton, elle venait d’adopter une voix grêle et chevrotante en faisant une grimace d’obséquieuse, comme lorsqu’une bigote jette son fiel.

« Notre bonne, notre gentille, notre sainte Catherine est une pédophile, une sale pédophile. »

Et c’était reparti pour un tour en des gestes de plus en plus désordonnés.

« Tu vois comment Margie danse bien… Regarde… »

Catherine s’était élancée en tournoyant dans une course au ralenti qui se terminait par une chute planifiée où elle s’était retrouvée couchée à même le sol, sur le côté, essoufflée par tant de mouvements, le visage tourné vers Tulimaaq qui lui répétait les mêmes paroles sacrées.

« Il est temps que les mots surgissent, Qataq. Les mots doivent surgir. 

— Je ne pouvais pas m’empêcher de l’aimer. Je n’étais plus moi-même, comme si un autre, un inconnu, était resté caché tout ce temps au fond de moi. »

Elle flattait maintenant le sol avec un drôle d’air en déclamant dans une voix douce et chantante.

« C’était Satan… il avait pris possession de moi… il me faisait faire des choses… des choses… »

Puis, cessant son mouvement de bras, elle avait appuyé l’une de ses joues brûlantes sur la mince couche de neige et ajouté :

« Bien sûr, cela aurait été plus facile… Trop facile… Satan serait arrivé avec sa longue queue fourchue. J’aurais résisté un temps. Puis je me serais livrée à lui. Puis, je l’aurais de nouveau repoussé avec des prières. Cela aurait été plus simple, plus facile. »

Elle soufflait maintenant doucement sur le sol dans le but de faire relever un peu de neige. Le tambourin sacré résonnait à un rythme soutenu, toujours le même, dans les mains d’un Tulimaaq impassible. Après un moment de silence, elle avait poursuivi :

« J’aurais pu me battre contre Satan. Je me serais trouvé des excuses : ce n’est pas moi, c’est lui. Mais ce n’était pas Satan… C’était moi… C’était bien moi… Catherine, la gentille Catherine… la méchante Catherine. »

Soudain, son corps avait commencé à se tordre sur le sol, roulant sur lui-même en faisant adhérer la mince couche de neige sur la peau blanche devenu rosée par le froid et le frottement. Puis Catherine s’était mise à plat ventre, avait relevé le tronc, rejeté la tête par l’arrière jusqu’à se tordre le cou en s’appuyant sur les coudes.

« Il est temps que les mots surgissent, Qataq. Les mots doivent surgir. »

Elle avait laissé retomber son tronc au sol sur ses bras croisés, puis repris sa voix grave, une voix qui semblait venir de très loin, comme lorsque le son résonne dans une caverne.

« Cet été-là, il avait fait très chaud au camp de vacances. Mon beau Xavier était là. Je voulais le voir tous les jours, être près de lui tous les jours… J’étais folle, je perdais la tête… J’étais envahie par des rêves, des fantasmes, même la nuit… surtout la nuit. »

Son regard était perdu dans le vague, le visage maintenant crispé, comme si une douleur intolérable montait en elle.

« Un jour, je faisais une promenade dans la forêt. Le soleil brillait… les oiseaux chantaient… la chaleur était étouffante… Je rêvassais encore à mon amour lorsque je suis arrivé au vieux refuge… J’ai voulu y entrer pour me rafraîchir un peu… et là… et là… en ouvrant la porte… »

Catherine s’était relevée d’un coup et avait recommencé à tournoyer en allongeant le pas, à danser la valse avec un partenaire imaginaire. Elle n’arrêtait pas de danser. Elle dansait, dansait, jusqu’à ce que le vieux chaman lui dise.

« Il est temps que les mots surgissent, Qataq. Les mots doivent surgir. »

Elle s’était arrêtée nette, le visage fermé, les bras ballants comme s’ils pesaient une tonne.

« Là, j’ai vu… je l’ai vu… Xavier… mon Xavier… il était couché à même le sol, à moitié dévêtu, une fille assise près de lui à peine plus vieille que lui… Elle se tenait là en soutien-gorge, son T-shirt à côté d’elle. »

Catherine avait levé la tête au ciel, les yeux à moitié révulsés :

« AAAHHH ! La rage… la rage… Je voulais la tuer, cette petite putain. Je l’ai traînée dehors à moitié nue en lui criant je ne sais quoi ! »

Catherine avait posé les mêmes gestes qu’à cet instant fatal, comme si la jeune fille était encore entre ses mains. Elle avait pris le bras imaginaire et l’avait lancé violemment de côté. Ses yeux jetaient maintenant du feu.

« Mais le regard de Xavier m’a tué. Bien sûr, il y avait de la crainte… Mais ce n’était pas ça le plus choquant… Non… ce n’était pas ça… il… il… se moquait de moi… le sale petit morveux se moquait de moi… Il se moquait de mon amour pour lui… il… il… »

Elle n’avait plus de mots et suffoquait maintenant, tentant désespérément de reprendre son souffle.

« En plus d’être trahie, j’étais humiliée… Par un gamin de douze ans… C’était insupportable. Puis, la jalousie a suivi. Instantanément… Il ne pouvait pas me faire ça… moi qui l’adorais… Il était à moi… seulement à moi. Tu comprends, Tulimaaq… il était à moi ! »

Catherine avait presque crié ces derniers mots en se frappant la poitrine. Le chaman continuait à taper régulièrement sur le tambourin sans montrer le moindre signe d’émotion.

« Et s’il ne pouvait pas être à moi… il ne serait à personne d’autre… »

Catherine s’était remise à onduler sur place en faisait de grands gestes avec les bras. Ses pieds ne bougeaient pas. Son corps était animé de l’intérieur par une musique céleste ou infernale, elle-même n’aurait pas pu le dire. Le vieux chaman avait répété sa rengaine :

« Il est temps que les mots surgissent, Qataq. Les mots doivent surgir.

— La jalousie… la jalousie, ça nous détruit de l’intérieur, ça fait de nous des monstres. C’est ce qu’elle a fait de moi… Xavier devait s’éloigner, il devait partir loin, le plus loin possible. Il devait partir, sinon tout s’effondrerait, sinon la Catherine d’autrefois serait perdue à jamais. Je deviendrais folle. Je SUIS folle ! Je suis la folle du parc Belmont ! Lalala… »

Catherine s’était remise à virevolter comme une démente cette fois, la tête lui roulait dans tous les sens, les bras partaient dans toutes les directions, les pieds faisaient des pas impossibles. Catherine avait terminé cette danse des fous en s’allongeant par terre de tout son long tout près des pieds de Tukimaaq qui, lui, restait imperturbable.

« Il est temps que les mots surgissent, Qataq. Les mots doivent surgir. »

Elle, étendue sur le ventre, une jambe repliée et l’autre allongée, la joue appuyée au sol avait dit dans un souffle.

« Oui, oui, j’étais verte de jalousie. Et j’ai fait des choses… quelque chose… de… »

Reprenant sa voix grave d’outre-tombe, elle avait dit.

« Je suis allé voir le directeur… Il m’aimait bien, le directeur… il avait confiance en moi, le directeur… l’imbécile de directeur. Je lui ai dit que j’avais une chose grave à lui avouer. Il devait me promettre de ne jamais le répéter à personne… mon imbécile de directeur me l’a promis ! J’ai fait semblant que j’avais beaucoup de peine et que c’était pour moi très dur de faire cet aveu. Quelle actrice je faisais ! Mon meilleur rôle à vie ! »

Catherine changeait encore de voix, prenant cette fois le registre de voix sirupeuse d’un mâle qui cherche à amadouer un enfant chétif.

« Ma pôvre Catherine, je vois que quelque chose vous pèse. Vous savez que vous pouvez me faire confiance. Vous pouvez tout me dire.

Ah l’imbécile ! »

Catherine était toujours étendue dans la même position. Elle respirait à toute allure, sa poitrine se soulevant à un rythme accéléré.

« Je lui ai dit comment j’aimais mes élèves et que je ne leur voulais que du bien…. Mais il y en avait un, Xavier Gagné, qui était sorti du droit chemin et je ne savais pas comment y arriver avec lui… Il y avait des irrégularités dans ses examens… Xavier était un tricheur… un vrai tricheur… J’en avais la preuve… Pire, il était irrécupérable… le directeur, il a tout gobé. L’imbécile ! Tout. J’ai fait semblant de défendre Xavier, de lui trouver des excuses… mais je savais que le directeur le mettrait à la porte.

Il m’a répondu, l’imbécile, que l’honneur de l’école était en jeu. Elle devait comprendre : il n’avait pas le choix… et bla-bla-bla…

Je n’ai plus jamais revu Xavier. Je suis partie aussi à la rentrée des classes, incapable de supporter l’horreur de mon geste… je me suis enfuie le plus loin possible… au Nord… dans le froid du Nord… dans la neige éternelle… pour en finir avec tout ça »

En disant ces derniers mots, Catherine avait saisi dans chaque main une poignée de neige. Elle avait commencé à ramper jusqu’à Tulimaaq. Elle s’était étendue à ses pieds de tout son long à plat ventre sur le sol froid et enneigé, les bras en croix comme elle l’avait vu faire par les religieuses qui prennent le voile.

« Je suis une pédophile, une garce de pédophile… Je suis une dégonflée… J’ai voulu cacher mon amour… aux autres… à moi-même… J’étais tellement jalouse. Jalouse… Pire, j’ai trahi celui que j’aimais. Je suis folle…

Non ! Plutôt, je ne suis rien. Je suis une moins que rien… Même Sedna sera incapable de me pardonner.

— Qataq. Oh Qataq ! Ce n’est pas Sedna qui doit te pardonner. C’est toi-même. »

Alors Catherine s’était recroquevillée en boule dans la position du fœtus et avait commencé à pleurer doucement d’abord, puis bientôt en sanglot. Tout son corps tremblait en des spasmes incontrôlables. Les larmes lavaient son visage et tombaient au sol en gouttes épaisses. Elle avait caché sa face avec les mains.

« J’ai honte, Tulimaaq, si tu savais comme j’ai honte. »

Le vieil homme s’était relevé avec difficulté. Il l’avait aidée à se soulever. Elle s’était mise debout tout en sanglotant, accrochée désespérément à son bras. Ils s’étaient tous les deux avancés vers la plate-forme, se soutenant mutuellement comme deux vieillards. Tulimaaq avait aidé Catherine à se recoucher et l’avait bordée en l’enveloppant bien au chaud dans la peau d’ours.

Catherine sanglotait encore lorsqu’elle s’était endormie, comme le font les bébés qui ont trop pleuré, avec quelques petits sanglots s’éteignant de loin en loin.

Tulimaaq avait alors baissé la tête pour invoquer les esprits. Il était resté un bon moment dans cette posture. Puis, il s’était avancé près du visage de la pénitente déjà plongée dans le sommeil. Il avait soufflé trois fois sur elle. Le souffle du chaman guérit. Puis, il avait délicatement flatté ses cheveux et avait dit :

« Dors, mon enfant, dors maintenant. Sedna a arraché ton âme des dents du chien méchant. »

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