Le roman LA FEMME QUI AIMAIT LE FROID est présenté ici en 25 épisodes à raison d'un par semaine. Suivez l'histoire de cette femme perdue dans la toundra qui ressasse ses souvenirs et se perd dans ses rêves. Si vous avez manqué un épisode, vous pouvez vous reprendre en allant à la rubrique RATTRAPAGE.

Épisode 22: Le réveil

« Iterpoq » Un dessin de Marcel viau

Mais le starets Zozime avait déjà remarqué dans la foule le regard ardent, dirigé vers lui, d’une paysanne à l’air poitrinaire, accablée bien qu’encore jeune. Elle gardait le silence, ses yeux imploraient, mais elle paraissait craindre de s’approcher.

« Que veux-tu, ma chère ? 

– Soulage mon âme, bien-aimé », murmura-t-elle doucement. Sans hâte, elle se mit à genoux, se prosterna à ses pieds. « J’ai péché, mon bon père, et je crains mon péché. »

Le starets s’assit sur la dernière marche, la femme se rapprocha de lui, toujours agenouillée.

« Je suis veuve depuis trois ans, commença-t-elle à mi-voix. La vie n’était pas gaie avec mon mari, il était vieux et me battait durement. Une fois qu’il était couché, malade, je songeai en le regardant : “Mais s’il se rétablit et se lève de nouveau, alors qu’arrivera-t-il ?” Et cette idée ne me quitta plus… 

– Attends », dit le starets, en approchant son oreille des lèvres de la femme. Celle-ci continua d’une voix qu’on entendait à peine. Elle eut bientôt fini.

« Il y a trois ans ? demanda le starets.

– Trois ans. D’abord je n’y pensais pas, mais la maladie est venue et je suis dans l’angoisse. 

– Tu viens de loin ?

– J’ai fait cinq cents verstes.

– T’es-tu confessée ? 

– Oui, deux fois. 

– As-tu été admise à la communion ? 

– Oui. J’ai peur ; j’ai peur de mourir. 

– Ne crains rien et n’aie jamais peur, ne te chagrine pas. Pourvu que le repentir dure, Dieu pardonne tout. Il n’y a pas de péché sur la terre que Dieu ne pardonne à celui qui se repent sincèrement. L’homme ne peut pas commettre de péché capable d’épuiser l’amour infini de Dieu. Car peut-il y avoir un péché qui dépasse l’amour de Dieu ? Ne songe qu’au repentir et bannis toute crainte. Crois que Dieu t’aime comme tu ne peux te le figurer, bien qu’il t’aime dans ton péché et avec ton péché. Il y aura plus de joie dans les cieux pour un pécheur qui se repent que pour dix justes. Ne t’afflige pas au sujet des autres et ne t’irrite pas des injures. Si tu te repens, c’est que tu aimes. Or, si tu aimes, tu es déjà à Dieu… L’amour rachète tout, sauve tout. Si moi, un pécheur comme toi, je me suis attendri, à plus forte raison le Seigneur aura pitié de toi. L’amour est un trésor si inestimable qu’en échange tu peux acquérir le monde entier et racheter non seulement tes péchés, mais ceux des autres. Va et ne crains rien.

Michel avait cessé de lire à haute voix pour regarder Catherine. Elle avait les yeux grand ouverts et des larmes coulaient sur ses joues.

« Tiens ! T’es réveillée ? Depuis quand ?

— Depuis quelques pages déjà. J’adore Dostoïevski, tu le savais ? » avait-elle dit en s’essuyant les joues du revers de la main. »

Michel avait retourné le livre pour voir la couverture.

« Tu m’avais prêté ce livre : les Frères Karamazov. Ça m’a tenté de le lire en attendant ton réveil. J’ai pensé le lire à haute voix, au cas où tu écouterais même endormie.

— Depuis quand je dors ?

— Pas mal de temps », avait dit Michel en regardant sa montre. Elle avait jeté un regard circulaire et demandé.

« Je suis chez toi ici ?

— Oui, j’ai pensé que tu serais mieux ici, mieux en tous cas qu’au dispensaire ou dans ta bicoque en fer-blanc. En plus, ici je pouvais plus facilement te surveiller. T’étais mal en point, ma pauvre Catherine.

— T’es resté assis là tout le temps ?

– J’ai pas fermé l’œil. Je t’écoutais respirer. Quand je trouvais ta respiration trop irrégulière, ou plus rauque, je m’inquiétais. Je me levais pour être plus proche. Je tendais l’oreille. Puis, quand je te pensais revenue à la normale, j’allais me rasseoir. T’étais vraiment mal en point, ma petite.

— Comment je suis arrivée ici ? Le dernier souvenir, c’est lorsque j’étais dans l’igloo de Tulimaaq.

— T’as réussi à bien me faire peur. C’était pas normal quand tu t’es pas présentée dans la classe il y a trois jours. Je l’ai tout de suite su. J’ai tout lâché pour te chercher. J’ai embarqué sur mon skidoo et je suis allé sur la piste de tes promenades habituelles.

— Tu savais ça, toi, où j’allais marcher ?

— Ou… oui…

— Comme ça, tu me surveilles ! » avait-elle dit en fronçant les sourcils.

Michel avait rougi. C’était toujours un plaisir renouvelé pour Catherine quand elle parvenait à faire rougir ce grand gaillard. En réalité, c’était facile lorsqu’il était question d’elle.

« Non, non ! je ne te surveille pas… je… je.

— Je te taquine, Michel.

– Ah ! Ah bon… En tout cas, je t’ai cherché en maudit. Je suis allé partout, toutes les places que je connaissais. Je suis allé vers la mer, j’ai monté la colline plus d’une fois. Puis la tempête de neige s’est levée. J’ai dû rebrousser chemin. J’étais découragé, très inquiet. Je t’ai cherché partout. Je t’ai enfin trouvé hier seulement. J’étais retourné sur la colline après la fin de la tempête. Puis, j’ai aperçu au loin le traîneau de ton copain, le vieux là… Voyons !

– Tulimaaq ?

— C’est ça. Le vieux chaman là. Il t’avait solidement attachée sur son traîneau. Lorsque je suis arrivé près de lui, j’ai encore eu très peur quand je t’ai vue. T’avais seulement la face sortie, les yeux fermés. Je lui ai demandé s’il t’était arrivé quelque chose, si t’étais malade, si… pire encore… J’ai eu très peur. Mais il m’a dit que tout allait bien. Il t’avait retrouvée quelque part dans la toundra. Comment il avait fait, ça je ne sais pas. En tout cas, il t’avait trouvée. Il m’a dit qu’il t’avait soignée, que maintenant tu étais guérie et que tu dormais. J’ai pas voulu qu’il te dépose au dispensaire. L’infirmière n’est pas toujours là pour surveiller ses patients. Je ne voulais pas. Alors nous t’avons amenée ici. T’étais encore tout endormie. Ton chaman a pas voulu entrer. Alors je t’ai portée dans mes bras jusqu’au lit. T’es légère comme une plume, tu sais. »

Catherine écoutait Michel tout en se rappelant bien la dernière nuit passée dans l’igloo du chaman. Pour la première fois depuis très longtemps, elle se sentait bien, pas très en forme, mais bien. La femme qui rit lui avait retiré l’ulu qui lui arrachait les viscères depuis si longtemps. La femme qui rit s’en était retournée en colère lorsque Tulimaaq avait soufflé trois fois comme l’ours polaire. Elle s’en était retournée par crainte de l’ours. Ne restait plus que la plaie béante. Mais Catherine était maintenant persuadée qu’elle arriverait à se cicatriser.

Elle regardait Michel lui parler avec de l’inquiétude dans le visage. Pourquoi ne l’avait-elle pas vu comme il était vraiment depuis tout ce temps ? Oh, elle le savait pourquoi, bien sûr : trop tournée vers elle-même pour voir qui que ce soit. Cet homme était du genre à prendre soin des autres. Il n’était pas au Nord pour rien. Il aurait pu décider d’aller partout ailleurs après sa déconfiture avec sa Sophie, mais il avait choisi d’aider les autres. C’était sa nature. S’il avait de grands bras forts, c’était pour mieux embrasser.

Elle avait abaissé les yeux sur ses propres bras sortant des draps. Ils étaient couverts d’un tissu en flanelle rayée bleu et blanc. En regardant en dessous, elle s’était aperçue que son corps flottait dans un pyjama d’homme trop grand pour elle.

« C’est ton pyjama, ça Michel ?

— Ben oui. J’avais pas autre chose quand t’es arrivée.

— Je ne me rappelle pas l’avoir enfilé.

– Non. T’étais bien trop endormie. Tu dormais. Alors, je t’ai déshabillée, puis je t’ai mis mon plus beau pyjama. Il était tout propre. Je m’en sers pas souvent pour pas l’user. »

Elle l’avait regardé avec un petit sourire en coin.

« T’as dû te rincer l’œil, mon v’limeux ?

– Non, non. J’ai pas regardé, avait dit Michel en rougissant… En tout cas, juste un petit peu… Tu sais que t’es belle en maudit, toi.

— Voyons, Michel, Voyons. Dis pas de menteries !

— C’est pas des menteries. »

Michel s’était maintenant levé pour aller vers le comptoir de cuisine.

« Bon ben, c’est pas tout ça. Il faut la nourrir cette petite bête-là. Je vais te renipper ça moi c’t’enfant là. Je vais te préparer une bonne soupe aux légumes. T’aimes ça, la soupe, je le sais. J’ai acheté ces légumes-là hier pendant ton sommeil. T’avais l’air à bien reposer, alors je me suis esquivé. Je suis allé dans ta chambre te chercher des vêtements. Puis j’ai acheté des légumes. Je fais la meilleure minestrone. Tu verras. En fait, je suis le seul à en faire à Quarpuq, mais quand même, c’est la meilleure. Maudit qu’ils sont chers les légumes ici. J’ai pris du beurre aussi. Du beurre. Rien de trop beau, hein ? »

Tout en parlant avec sa logorrhée habituelle, il avait regardé par la fenêtre.

« Tiens, ton vieux chaman est là.

– Qui Tulimaaq ?

– Oui. Je crois que c’est lui. Il a mis son capuchon. »

Catherine s’était levée encore un peu étourdie par tant de sommeil, puis s’était approchée de la fenêtre non sans s’accrocher les pieds dans le pyjama trop long.

« C’est bien lui. Il n’entrera pas. T’as dit que tu avais mes vêtements ?

— Oui, je vais te les chercher. »

Michel avait pris les vêtements bien pliés sur une chaise et les lui avait remis.

« Tourne-toi », avait-elle dit d’un ton autoritaire.

Michel avait obéi comme un bon petit garçon à sa maman. Elle s’était prestement débarrassée du pyjama et avait rapidement enfilé sa petite culotte, son soutien-gorge, son jean et son chemisier blanc. Elle avait enfourné ses kamiks restés là, sur le pas de la porte, depuis hier comme son chaud manteau de peau. Après avoir enfilé celui-ci, elle était sortie en vitesse sans s’attacher.

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