Le e-feuilleton LES SUPPLIANTES est un roman qui raconte l'histoire de trois femmes à la croisée des chemins. Il est publié chaque semaine sous forme de courts chapitres. Si vous ne voulez pas manquer d'épisodes, n'hésitez pas à vous abonner en vous inscrivant dans la rubrique « Pour s'abonner ». C'est gratuit et vous pouvez vous désabonner à tout moment. Pour celles et ceux qui voudraient lire les épisodes précédents, consultez la rubrique « Les Suppliantes ».

Épisode 03: Il y a eu un incendie !

Après la petite altercation avec Germain, Anne-Marie est revenue s’asseoir à son bureau. Elle s’apprête à quitter le poste de police, mais un événement imprévu va venir retarder son départ.


Murale anonyme sur un mur de Valparaiso

Anne-Marie est assise à son bureau et savoure le précieux nectar qu’elle boit à petites doses. Lorsqu’elle est concentrée ainsi, on est plus en mesure d’apprécier la joliesse de son visage rond et pâle. Sa chevelure surtout est frappante. Abondante, fournie et bouclée, elle forme des ondulations un peu partout dans la plus complète anarchie. On dirait des vagues qui viennent frapper avec furie un rocher. Ses cheveux d’un brun auburn semblent se révolter à chaque fois qu’elle fait un mouvement. Elle a tout essayé pour les maintenir dans un semblant de forme, mais il n’y avait rien à faire. « Que voulez-vous, ce sont des cheveux rebelles » lui avait rétorqué sa dernière coiffeuse après qu’elle se soit plainte de son état capillaire. « Je t’en foutrai, moi, des cheveux rebelles », s’était-elle dit à elle-même.

Ayant terminé sa dégustation, elle ramasse maintenant quelques dossiers qu’elle fourre négligemment dans une vieille serviette en cuir. C’est ce moment précis qu’a choisi un policier en uniforme pour se présenter à elle. Il accompagne une femme mince, élancée, très belle malgré des traits tirés et des cernes sous les yeux. Elle a des cheveux longs et abondants, très noirs, des yeux marron foncé transparents, comme illuminés de l’intérieur. Elle n’a pour tout vêtement qu’un pyjama sous une robe de chambre épaisse. Elle porte au pied des ballerines sans bas. Vraisemblablement, elle est sortie de chez elle précipitamment.

Le policier est un garçon jeune, si jeune. Il porte fièrement l’uniforme. Il est sorti depuis peu de l’école de police. Ici, c’est sa première affectation. Il se trouve chanceux de commencer sa carrière à Montréal. D’autres jeunes collègues n’ont pas eu cette chance et ils se sont retrouvés au fin fond d’un village de province. Tout chez lui est impeccable. Même ses souliers brillent comme un sou neuf.

Lorsqu’il s’arrête devant Anne-Marie, on peut lire sur son visage une réelle anxiété. Il la connaît et cherche à la croiser le moins possible en temps normal. Si elle est dure avec les collègues de son rang, elle est impitoyable pour les inférieurs. Il en avait fait les frais dès les premières journées. Pour son bizutage, un collègue plus âgé lui avait demandé d’aller lui chercher un café. Il s’était approché de la machine ultra compliquée du poste et avait essayé plusieurs boutons sans succès. Quand elle s’en était aperçue, elle lui avait presque arraché les yeux. Il aurait voulu entrer dans le plancher s’il avait pu tellement elle était furieuse. Les collègues autour avaient regardé la scène avec amusement, fiers de leur coup.

— Qu’y a-t-il, Yannick ?

— Eh ben, je vous emmène cette femme, sergent.

Anne-Marie ne le regarde pas et continue à mettre des dossiers dans sa serviette. Finalement, elle lève la tête vers le policier et avance le menton comme si elle voulait lui dire : « tu me déranges. Qu’est-ce que tu veux ? » Yannick continue en hésitant encore plus.

— Eh ben, il y a eu un incendie !

— Mais qu’est-ce qui te prend d’amener cette pauvre femme ici. Tu n’aurais pas pu la conduire dans un centre d’accueil ou je ne sais quoi. C’est pas un refuge pour démunis ici. Est-ce que j’ai l’air de mère Térésa ?

— Oui, je sais… mais..

— Que je t’explique, Yannick. Ici, c’est le secteur des affaires criminelles.

Elle se lève, contourne le bureau, saisit le petit écriteau déposé sur le bord où son nom et son grade sont inscrits. Elle le met à quelques centimètres du nez du policier. Celui-ci recule un peu. Elle souligne d’un doigt les inscriptions en lui hurlant dessus.

— Tu sais lire, hein ! Là, regarde en dessous. C’est écrit « Affaires criminelles ». Qu’est-ce qu’on vous enseigne à l’école de police ? Merde !

— Mais Sergent…

— Y a pas de « mais sergent ». Tu vois bien que je m’en allais. Je viens de passer une nuit pourrie et j’ai besoin de dormir. Et j’espère faire de beaux rêves. Alors, va te faire foutre !

Sur ce, elle retourne déposer l’écriteau sur le bureau. En réalité, elle s’en sert comme d’un marteau de telle sorte que le bruit résonne dans toute la salle en frappant la surface plastifiée.

Yannick est évidemment impressionné par les excès d’Anne-Marie, mais il a appris aussi qu’il ne faut pas tenter de la raisonner dans ces moments-là. Plier l’échine n’est pas non plus une solution, car on ne peut jamais savoir quand tout cela va se terminer. Il ramasse donc toute son énergie dans un sursaut de révolte et lui lance une affirmation si grosse qu’il est persuadé qu’elle réagira.

— Sergent, elle a tué ses enfants.

Anne-Marie se fait prendre à la tactique de Yannick. Elle arrête brusquement son mouvement de contournement du bureau qui l’emmenait vers son siège et se tourne vers lui. Comme il arrive souvent dans son cas, la colère est brusquement tombée. Pour le moment, elle est plutôt devenue dubitative.

— Tu veux me niaiser là ? Qu’est-ce que…? Elle a dit qu’elle a tué ses enfants… !?

Pour la première fois, elle examine la femme debout, restée immobile, le regard dans le vide. Cette femme est impressionnante, ne serait-ce que par sa haute stature. Elle fait sûrement plus d’un mètre quatre-vingt et dépasse d’un ou deux centimètres le jeune policier qui n’est pas particulièrement petit. Sa masse de cheveux noirs encadre un ovale de visage parfait. Les sourcils plutôt épais, mais pas trop. Un nez droit, une bouche légèrement lippue, et des yeux — comment dire ? — des yeux de braise. Surtout, ce qui ressort de ce portrait, c’est la dignité dont elle fait preuve. Malgré son accoutrement, on l’imagine facilement porter une robe de soirée avec une élégance toute naturelle.

Yannick saisit l’effet que la femme fait sur Anne-Marie. Il se détend un peu et s’enhardit.

— C’est pas vraiment ce qu’elle dit, mais les pompiers ont soupçonné quelque chose à la voir agir. C’est pour ça qu’ils nous ont appelés.

— Mais… mais… que s’est-il passé au juste ?

— Lorsque les pompiers sont arrivés sur place, ils l’ont trouvée là, à l’extérieur de sa maison.

— C’est elle qui a mis le feu ?

Anne-Marie porte encore une fois son regard sur la femme qui reste de marbre. Elle regarde toujours dans le vide sans se rendre compte, semble-t-il, de ce qui se passe autour d’elle. Cette femme est vraiment d’une exceptionnelle beauté, non seulement de l’extérieur — après tout, cela n’est que relatif —, mais elle irradie de l’intérieur une lueur énigmatique, confondante. Et bien qu’elle soit vraisemblablement en état de choc, elle ne perd pas cette aura qu’on aurait dit venue de loin, de cette lignée d’ancêtres originaires d’une vieille peuplade fondatrice du monde.

Yannick répond maintenant avec assurance à Anne-Marie, sachant que le pire est passé.

— Pas vraiment. En tout cas, ils ne le savent pas. Mais elle leur a dit que ses enfants étaient restés à l’intérieur. Comme le feu était trop fort, ils n’ont pas pu entrer. C’est alors qu’elle leur a dit que de toute façon c’était inutile. Ça les a intrigués pas mal.

Anne-Marie regarde autour d’elle. Elle semble maintenant un peu déstabilisée par le fait qu’il n’y personne pour l’aider. On croirait que cela lui arrive rarement tellement elle semble sûre d’elle. Mais au fond, Anne-Marie reste la petite fille fragile qui lançait toujours en aparté un regard à son père lorsqu’il mangeait en silence sur la trop grande table de la salle à manger. Son père qu’elle adorait, qu’elle admirait tant, qu’elle montait aux nues. Elle recevait comme un immense cadeau les clins d’œil qu’il lui lançait parfois lorsqu’elle le regardait. Or, cela arrivait si peu souvent. Il gardait au plus profond de lui ses émotions, toutes ses émotions, surtout depuis que son épouse — la mère d’Anne-Marie — était morte.

Elle l’avait vu resté à son chevet pendant des heures, sans parler, à regarder son épouse dormir. Et quand il était certain que sa petite fille ne la voyait pas, il pleurait tellement, tellement, le visage entre les mains. Il aimait cette femme à la folie. Il l’avait toujours aimée, depuis le collège où ils s’étaient connus. Il n’était jamais sorti avec une autre femme. C’était elle à n’en pas douter qui allait devenir son épouse. Elle avait longuement hésité, car elle craignait son métier de policier. Cela la rendait anxieuse de ne jamais savoir d’un jour à l’autre s’il rentrerait indemne du boulot. Mais elle avait fini par accepter. Quel paradoxe ! C’est elle qui au bout du compte est partie en premier.

Elle a disparu irrémédiablement après une longue maladie. En dernier, elle avait perdu ses cheveux et même ses sourcils. Mais il ne cessait de lui dire qu’elle n’avait jamais été aussi belle. Anne-Marie était effrayée par sa nouvelle apparence. Elle était effrayée aussi de ce qui allait se passer dans l’avenir. Elle était assez vieille pour savoir que c’était grave, que peut-être sa maman ne s’en remettrait pas. Puis, elle a disparu. Irrémédiablement.

Un peu perdue dans tout le fatras du rituel des funérailles, Anne-Marie avait vaguement compris à l’époque que quelque chose n’allait pas dans toutes ces explications nébuleuses sur la vie après la mort ou pire encore, sur l’arrivée dans le paradis d’où sa mère pourrait lui parler. Elle, elle ne la voyait plus, ne la touchait plus. Sa mère n’était plus là. Et elle en avait voulu à ce Bon Dieu pas si bon que ça finalement. C’est pendant les funérailles qu’Anne-Marie s’est mise à douter de l’existence Dieu. S’il était si bon et si puissant, comment pouvait-il laisser se produire une chose pareille ? Comment ? C’est à ce moment-là, elle le sait aujourd’hui, qu’elle avait perdu la foi.

Anne-Marie sort brusquement de sa rêverie et, comme si elle se parlait à elle-même, elle dit.

— Mais… Je… Je… Je ne peux pas faire un interrogatoire maintenant. Je suis seule ici. Les autres vont arriver bientôt.

— Qu’est-ce qu’on va faire d’elle en attendant ? Elle dit qu’elle n’a plus aucune place où aller.

— Vous voulez un café ?

La femme fait un signe de dénégation. Anne-Marie l’invite à s’asseoir sur la chaise droite près de son bureau.

— Et bien moi, j’en prends un.

Anne-Marie se lève et va vers le comptoir. Germain est toujours là en train de faire ses préparatifs. Il a tout vu de la scène. Il lui dit :

— Au revoir Anne-Marie.

Elle, sans le regarder lui répond :

— Salut Germain.

Pendant qu’il repart en poussant son diable sur lequel repose une bouteille vide, Anne-Marie se fait couler un double expresso. Elle reprend discrètement sa flasque et recommence son manège. Elle a besoin de ces cafés pour se réveiller ou pour s’endormir, pour se calmer ou se donner du courage. « Bordel ! J’en ai besoin, c’est tout ! », se dit-elle à elle-même.

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