Le e-feuilleton LES SUPPLIANTES est un roman qui raconte l'histoire de trois femmes à la croisée des chemins. Il est publié chaque semaine sous forme de courts chapitres. Si vous ne voulez pas manquer d'épisodes, n'hésitez pas à vous abonner en vous inscrivant dans la rubrique « Pour s'abonner ». C'est gratuit et vous pouvez vous désabonner à tout moment. Pour celles et ceux qui voudraient lire les épisodes précédents, consultez la rubrique « Les Suppliantes ».

Épisode 04: Maya

 Le policier Yannick a amené une femme au bureau d’Anne-Marie. Après un premier imbroglio avec lui, Anne-Marie s’aperçoit que l’affaire de l’incendie recèle des ambiguïtés qu’elle cherche maintenant à tirer au clair.


Ruines de l’Asclépiéion de l’ancienne Pergame

Anne-Marie vient se rasseoir à son bureau avec sa tasse à la main, la dépose avec précaution sur la surface en faux bois, s’assied et regarde la femme assise en face d’elle, toujours imperturbable. Anne-Marie reste déstabilisée par la situation. Il faut réfléchir rapidement. Que va-t-elle faire d’elle ? Car, hormis le témoignage de Yannick — peut-on vraiment s’y fier ? —, que sait-elle de la situation. Rien ! Des allusions vagues. Des présomptions téméraires. Elle ne voit qu’une pauvre femme qui a dû sortir précipitamment de sa maison en feu. Ça, ce sont les faits.

Pourtant, quelque chose reste troublant dans le témoignage de Yannick. Pourquoi les pompiers se sont-ils méfiés ? Ils n’appellent jamais la police à la légère. Elle le sait bien. Et d’habitude, ils attendent d’avoir éteint l’incendie lorsqu’ils soupçonnent un acte criminel, et ce ne fut pas le cas. Ils ont réagi vite, comme à l’instinct. Quelque chose ne tournait pas rond et ils ne savaient pas ce que c’était. Ils ont préféré réagir aussitôt. Mais ont-ils eu raison ? Ça, c’était à elle de le déterminer.

Ah, ce qu’elle aurait aimé qu’au moins Jean-Paul soit là ! De tous ses collègues, c’est celui qu’elle mésestime le moins, même s’il est très difficile de s’en rendre compte à la voir agir avec lui. Elle lui fait souvent endurer sa mauvaise humeur et ses colères. Elle devient parfois caustique, et même injuste, lorsqu’il se permet de la contredire. Jean-Paul est ce qu’on appelle un homme débonnaire. Plutôt empâté, pour ne pas dire gros, la démarche pataude, comme s’il avait tout son temps pour se rendre d’un point A à un point B. Il est plutôt fainéant et cherche constamment à éviter les tâches compliquées. Voilà pourquoi il préfère travailler avec Anne-Marie qui, elle, prend tout en main et en fait plus que le client en demande. Par contre, il a de l’expérience et c’est un interrogateur redoutable sous son air bon enfant. On ne s’en méfie pas suffisamment.

Anne-Marie sort une tablette de feuilles jaunes lignées et un stylo, clique deux ou trois fois sur le bout sans regarder la femme et commence à écrire. Elle déteste rédiger quoi que ce soit directement sur l’ordinateur déjà vieillot qui trône devant elle. Elle a une allergie viscérale pour tous ces « machins électroniques », comme elle les appelle. Le service a eu toutes les peines du monde à lui faire accepter un téléphone intelligent. « Plus intelligent que toi ? Je n’ai pas de peine à le croire », avait-elle lancé au technicien médusé qui était venu lui montrer comment s’en servir. Elle était de la vieille école, comme son père avant elle. Et elle résistait à ces changements qui, selon elle, n’apportaient que des problèmes.

 — Votre nom, c’est quoi ?

 La femme la regarde sans sembler comprendre. La sergent lève la tête.

 — Vous comprenez le français ?

— Oui.

— Quels sont vos nom et prénom ?

— Maya. Maya Akkad.

— Ça s’écrit comment « Akkad » ?

— A-K-K-A-D

— C’est quelle nationalité, ça ?

— Syrienne.

Maya se rappelait les beaux jours là-bas. La belle grande maison familiale où elle était née et a grandi, détruite complètement maintenant. Enfant unique de parents chrétiens dans un univers musulman, ils lui ont laissé toute la liberté de vivre sa vie comme elle l’entendait. À l’époque, tous se respectaient : musulmans, chrétiens, juifs sans discrimination apparente. Chaque groupe avait ses écoles, ses hôpitaux, ses lieux de cultes. Ils étaient même soutenus par l’état. Elle avait des amis de toutes obédiences religieuses et elle ne s’est jamais rendu compte, petite fille, qu’il pouvait même exister des différences entre eux. Le foulard, la kippa ou le collier avec une croix n’étaient pour elle que décorations superficielles ou colifichets sans réelle importance. Elle avait alors le sentiment que tout était possible. Mais ça, c’était avant !

— Syrienne… ? Rétorque Anne-Marie.

— Oui. Je suis né en Syrie… Vous savez…

— Oui, oui, je sais où est la Syrie… Maya… C’est ça ?… Vous êtes ici depuis longtemps, Maya ?

— Je suis réfugiée… Je suis arrivée au Canada depuis un an avec… avec… mes deux enfants.

Elle a prononcé ces mots lentement avec un accent du Moyen-Orient dans lequel Anne-Marie croit percevoir des inflexions parisiennes. La qualité de son français est excellente. Maya est à n’en pas douter une femme très éduquée, ce qui n’est pas sans étonner Anne-Marie. Bien que son métier l’oblige à rester ouverte à toutes éventualités, elle se surprend à chasser de son esprit le préjugé fort répandu parmi les siens que tous les réfugiés sont de pauvres hères sans éducation. Elle déteste se rendre compte que la première idée lui venant à l’esprit à propos des réfugiés, c’est qu’ils veulent à tout prix quitter un pays qui ne peut leur offrir que pauvreté et misère. À chaque fois lui reviennent les vieilles histoires de son arrière-grand-mère Alma qui avait élevé six enfants, dont son grand-père Joseph, dans la pauvreté absolue à Montréal, et qui était morte d’épuisement à quarante ans à peine. Cette époque n’était pourtant pas si lointaine.

Anne-Marie garde le silence quelques instants en examinant Maya de haut en bas. Elle ajoute.

— Évidemment, vous n’avez pas de papiers sur vous. Vous habitez à quelle adresse ?

— 3208 de la Seigneurie.

— Je vois où c’est. Beau quartier !

Elle a dit cette phrase sur un ton indéterminé. On ne peut pas savoir à l’entendre si elle est ironique ou simplement étonnée. Elle connaît évidemment ce quartier huppé de Montréal. Elle n’est pas sans se demander comment une simple réfugiée nouvellement arrivée a bien pu se débrouiller pour habiter là-bas. Sa curiosité, déjà éveillée par l’apparence hors du commun de cette femme, n’en est que plus aiguisée.

Anne-Marie garde encore le silence tout en examinant Maya sans lever la tête de ses feuilles. Celle-ci se tient droite, fière même, sous ses dehors dociles. Il lui est tout à coup venu à l’esprit que Maya avait l’allure de ces statues grecques qu’elle avait vues une fois lorsqu’elle avait visité un musée. Lequel déjà ? Elle ne s’en souvient plus.

— Avez-vous de la famille ici ? Quelqu’un que vous pourriez appeler ?

— Non. Je ne connais personne. Toute ma famille est restée en Syrie.

— Mais, vous deviez bien connaître quelqu’un quand vous êtes arrivé, quelqu’un qui vous a pris en charge.

— J’ai été reçu par le Centre des réfugiés de Montréal.

— Oui, je connais. Qui vous a reçu ?

— Madame Simpson.

— Et vous ne pouvez pas l’appeler ?

— Je ne VEUX pas l’appeler.

— Pourquoi ?

Maya ne répond pas, se contentant de regarder Anne-Marie. Qui donc est cette madame Simpson et que s’est-il passé pour que Maya ne veuille pas lui parler ? Anne-Marie se dépêche de noter cette information d’une calligraphie compréhensible, mais irrégulière sur sa tablette lignée. Elle ne sait pas si cela va lui servir, mais comme lorsqu’elle suivait les cours à l’école de police, elle sait d’instinct quoi noter et quoi laisser de côté ? Cela lui avait bien réussi alors. N’était-elle pas sortie première de sa promotion ? Oh, ce n’était sûrement pas la plus douée, mais elle bossait tellement fort, tellement fort. Elle avait réussi, contre toute attente, à dépasser les meilleurs, hommes comme femmes. Elle s’en était longtemps enorgueillie. Plus maintenant.

— Bon. Comme vous voudrez. Il vous faudra au moins appeler un avocat. Vous en aurez besoin, je crois.

— Je ne veux pas d’avocat.

— Ah ? Ah bon ! Vous savez, si vous ne pouvez pas le payer, on vous en trouvera un d’office.

— Je ne veux pas d’avocat.

— Dans ce cas…

Elle fait signe à Yannick qui était resté debout un peu à l’écart et ajoute.

— … nous allons vous garder afin de tirer tout cela au clair. Yannick, emmène là dans l’une des cellules. Fais en sorte qu’elle y reste seule. Il faut que je trouve le moyen de démêler tout ça.

Yannick semble surpris, mais il ne dit rien. Il connaît suffisamment les règlements pour savoir qu’Anne-Marie ne peut pas incarcérer Maya sans l’accuser de quoi que ce soit. Évidemment, il ne veut pas intervenir d’aucune façon, secrètement content de savoir qu’elle se fera rabrouer par son supérieur lorsqu’il apprendra cette bourde.

Yannick prend doucement Maya par le bras qui se lève sans montrer aucune résistance. Anne-Marie dit au policier.

— Et puis trouve-lui des vêtements décents.

— Mais… Mais… comment je fais ça ?

— Ah merde, Yannick, débrouille-toi, bon Dieu ! C’est si difficile un peu d’initiative.

Yannick baisse la tête et repart avec Maya. Anne-Marie sort une série de formulaires et commence à les remplir.

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