Le e-feuilleton LES SUPPLIANTES est un roman qui raconte l'histoire de trois femmes à la croisée des chemins. Il est publié chaque semaine sous forme de courts chapitres. Si vous ne voulez pas manquer d'épisodes, n'hésitez pas à vous abonner en vous inscrivant dans la rubrique « Pour s'abonner ». C'est gratuit et vous pouvez vous désabonner à tout moment. Pour celles et ceux qui voudraient lire les épisodes précédents, consultez la rubrique « Les Suppliantes ».

Épisode 05 : Une affaire trop bizarre

Maya, la femme qui avait été emmenée plus tôt au poste de police, est en cellule maintenant. En effet, des doutes ont surgi à propos de sa participation éventuelle à l’incendie de sa maison.


Bronze de Rodin à Vina del Mar (Chili)

Anne-Marie écrit fébrilement, penchée sur l’un des nombreux formulaires qu’il lui faut remplir. C’est une tâche qu’elle déteste, plus que toutes les autres. C’est une enquêtrice de terrain avant tout. Elle aime aller sur les lieux des événements, fouiner aux alentours, interroger des témoins, amasser des indices. Ce goût lui vient surtout des histoires que son père lui racontait. Pourtant, il n’était pas enquêteur lui-même. Elle n’avait jamais su pourquoi d’ailleurs. Et lui n’en avait jamais parlé. Les rares fois qu’elle y avait fait allusion, il se refermait comme une huître. Il disait qu’il aimait mieux patrouiller dans les rues, si possible à pied. Il pouvait ainsi mieux voir la misère. Son père était un pessimiste qui croyait que le monde ne pouvait aller mieux, quoi que l’on fasse. « Ce n’était pas une raison pour baisser les bras », répétait-il souvent.

Depuis quelques minutes, l’équipe de jour commence à envahir la grande salle et prend place aux différents bureaux. Il y a principalement des hommes. Les seules femmes qu’on voit marcher à pas rapides sont surtout des secrétaires et des techniciennes. Anne-Marie est la seule de sa race dans ce monde particulièrement macho. Les téléphones sonnent déjà et les appareils de toutes sortes font leur bruit habituel. Des conversations entre deux ou trois se tiennent ici et là. Plusieurs sont déjà installés à leur bureau et regardent l’écran de leur ordinateur. Quelques-uns sont allés chercher leur café en jetant un œil du côté du bureau d’Anne-Marie, sans lui parler toutefois. De toute façon, elle est trop concentrée sur son travail pour saluer qui que ce soit. Et cela ne l’intéresse pas non plus.

Un homme dans la quarantaine pénètre maintenant dans la salle. Il fait de l’embonpoint, a le crâne dégarni et porte une moustache qui grisonne déjà. Il tient à la main une petite serviette de cuir. Il avance le nez en l’air en jetant des regards circulaires. On dirait un promeneur du dimanche humant les parfums de la belle saison. Pourtant, le temps est gris dehors. Sa démarche est lente et mal assurée, comme s’il grimpait une colline à chaque pas. Tous ceux qui le rencontrent le saluent par une remarque comme : « Eh Jean-Paul, t’as l’air bien pressé ce matin ? » Il répond avec un sourire gêné, saisissant l’ironie du commentaire, mais n’osant pas répliquer. Ce que Jean-Paul veut plus que tout au monde, c’est qu’on lui foute la paix. Anne-Marie a levé la tête en entendant son nom et le hèle sans ménagement.

— Eh Jean-Paul. Viens ici.

Jean-Paul la connaît très bien. Il est son partenaire occasionnel depuis bientôt trois ans. Occasionnel, parce qu’elle préfère d’ordinaire travailler seule et ne faire appel à lui qu’en cas de nécessité. Ce n’est pas la façon de faire habituelle écrit dans le règlement. Mais Anne-Marie, c’est Anne-Marie. Du moment qu’elle est efficace, on la laisse tranquille le plus possible. Jean-Paul quant à lui, et comme tout bon flemmard, aime bien les personnes comme Anne-Marie qui lui procure l’énergie dont il manque désespérément. Il apprécie sa façon très personnelle d’aborder des problèmes qui semblent insolubles, en utilisant son instinct. Et elle a très souvent raison. Mais quel sale caractère ! Il a appris avec le temps à composer avec elle en utilisant l’humour, ce qui ne fonctionne pas toujours à l’évidence.

— Bonjour Anne-Marie. Moi aussi ça me fait plaisir de te voir. T’as l’air de bonne humeur ce matin.

— C’est vraiment pas le temps de plaisanter, là. Approche.

— Laisse-moi le temps de déposer mes choses, veux-tu.

Anne-Marie se repenche sur ses feuilles et recommence à écrire. Jean-Paul prend tout son temps pour s’installer à son bureau. Il enlève sa veste, la dépose avec précaution sur son dossier de chaise. Jean-Paul est un homme d’ordre. Tout est à sa place bien rangé sur ce bureau impeccable. Il sait immédiatement si quelqu’un est venu lui emprunter une brocheuse ou farfouiller dans ses papiers. Lorsqu’une telle chose se produit, et c’est rare, il ne pique pas de colère. Ce n’est pas son genre à l’évidence. Mais il se met en quête du fautif et le trouve inévitablement. Il devient alors sérieux et lui dit : « tu ne devrais jamais venir à mon bureau sans ma permission ». Inévitablement, l’autre s’excuse auprès de Jean-Paul, non pas parce qu’il le craint, mais parce qu’il en entendra parler pendant des jours s’il ne se dénonce pas lui-même. Jean-Paul est peut-être fainéant, mais c’est un fainéant persévérant.

Après avoir jeté un regard circulaire sur son univers, il émet un petit soupir, se lève lentement, comme si cela lui demandait le plus grand effort, et s’achemine d’un pas traînant vers le bureau d’Anne-Marie. Il s’assied — il s’effondre plutôt — sur la même chaise où était assise Maya quelques instants auparavant.

— Qu’est-ce qu’il y a de si urgent ?

— Ah c’est pas beau. Pas beau du tout. J’allais partir quand on m’a amené cette femme, Maya qu’elle s’appelle, à la suite de l’incendie de sa maison.

— Ce ne sont pas nos affaires, ça ?

— C’est ce que je croyais aussi. Mais ses enfants ont péri dans l’incendie. Et les pompiers ont eu des doutes.

Jean-Paul n’est pas du genre à réagir avec excès. Tout le monde d’ailleurs a beaucoup de difficulté à lire sur son visage quelque émotion que ce soit. Sous son air timide se cache un homme impénétrable. C’est, entre autres, ce qui fait sa force dans ses enquêtes. On ne peut jamais deviner ce qu’il pense avant qu’il ait lui-même décider de livrer les résultats. Mais cette fois, il a une petite réaction qui se manifeste par un semblant de sourire ou peut-être un rictus de douleur, une réaction de toute façon difficile à interpréter.

— Ah ! je vois.

— Il n’y a rien de clair là-dedans. Vraiment pas clair. De plus, c’est une réfugiée qui est ici depuis un an seulement.

— Où est-elle maintenant ?

— Je l’ai fait mettre en cellule.

— Pour quelle raison ?

— Ah c’est juste une garde préventive.

Cette fois, Jean-Paul a une réaction. Il sait très bien que ce que vient de faire Anne-Marie n’entre pas dans le cadre de la loi. On ne peut pas ainsi mettre en cellule quelqu’un selon son bon désir. Il regarde Anne-Marie, un peu démonté. Depuis quelque temps, il ne reconnaît plus la collègue si rigoureuse qu’il respectait tant. Anne-Marie ne sortait jamais des clous, toujours à cheval sur les règlements. Elle ne se gênait pas pour sermonner les collègues plus brouillons en leur disant : « Connard ! tu vas saboter l’enquête si tu fais ça ».

— Mais qu’est-ce que tu as fait, Anne-Marie ?

— T’en fais pas. Je vais arranger ça. De toute façon, elle n’avait pas de place où aller, la pauvre. Ça me fait seulement plus de formulaires à remplir.

— Sur quelle base vas-tu justifier ça ?

— Je dirai qu’il fallait la protéger contre elle-même.

— Mais ce n’est pas une « mentale » ?

— Qui sait ? T’inquiètes donc pas avec ça.

Jean-Paul n’est vraisemblablement pas convaincu. Il regarde Anne-Marie en repensant aux jours où il avait accepté d’être son partenaire. C’était une femme sérieuse, plutôt sévère même, mais il y avait quelque chose de rassurant chez elle. On pouvait s’y fier et elle lui avait prouvé plusieurs fois. Il se souvient de la première fois où un indice lui avait échappé lors d’une enquête. Oh, ce n’était presque rien, un bouton tombé sous une table ou quelque chose de la sorte. Cela n’avait pas eu d’influence sur l’enquête, mais elle avait été si fière de sa découverte. Et lui, il avait su qu’il pouvait compter sur elle.

— Dis donc Jean-Paul, j’ai besoin de ton aide là-dessus.

— Pas de problème. Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?

Anne-Marie, beaucoup moins appliquée que Jean-Paul, commence à ramasser ses feuilles éparpillées sur le bureau et à les mettre en ordre. Dans des moments comme ceux-là, elle devient extrêmement concentrée. Le plafond pourrait tomber qu’elle ne s’en apercevrait même pas. Jean-Paul la connaît et attend patiemment qu’elle sorte de son « tunnel ». C’est ainsi qu’il appelle ces moments particuliers qui se produisent assez souvent chez Anne-Marie.

Anne-Marie tend une liasse de papiers à Jean-Paul en lui disant.

— Tu pourrais mettre au propre ces infos sur ta foutue machine. Ils ne fonctionnent jamais ces bidules d’enfer.

— Ah, Anne-Marie, il faudra que tu t’y mettes un jour, ce n’est pas si sorcier.

— Ouais, un jour ! En tous cas, j’aimerais que tu vérifies quelques informations auprès des autorités gouvernementales. Avant toutes choses, il faut en savoir plus sur cette femme.

— Maya Akkad. Bon, je m’en occupe. Ce ne sera pas si difficile que ça avec un tel nom.

Jean-Paul regarde Anne-Marie à nouveau. Il lui trouve un air défait. Il se rend bien compte qu’elle a perdu de son énergie depuis quelque temps. Elle si active, et surtout si régulière, elle arrive en retard le matin et oublie des éléments de dossiers. Il lui arrive même de parler avec un débit plus lent que la normale, comme si elle craignait de buter sur chaque mot. Il se doute un peu de ce qui se passe, mais il n’ose pas faire allusion à ses problèmes de boisson. Il craint sa colère, comme beaucoup d’autres. Il se promet un jour de ramasser son courage pour lui en parler, lui qui en a si peu. De toute façon, ce n’est pas le moment.

— Tu l’air épuisé, Anne-Marie. Va donc dormir un peu.

— C’est bien ce que je voulais faire. Ça doit bien faire deux jours que je n’ai pas fermé l’œil. Mais là, cette affaire est trop bizarre… elle me turlupine.

Anne-Marie rassemble ses dossiers, les met dans une serviette et se lève pour partir. Elle s’arrête et prend un petit post-it dans la main sur lequel un nom et une adresse sont écrits.

— Je vais essayer d’aller dormir un peu. Il faut que j’interroge cette Maya… mais pas avant d’avoir rencontré cette femme qui l’a reçu à son arrivée au Canada. Une certaine Madame Simpson… au Centre des réfugiés de Montréal. Je vais aller faire un petit somme et prendre une douche. J’irai la voir cet après-midi.

— Et qu’est-ce qu’on fait de la dame ? Tu sais bien qu’on ne peut pas la garder indéfiniment ici. Est-ce qu’elle a demandé un avocat ?

— Non, justement. Ça fait partie de la bizarrerie. Je vais l’interroger demain, quand on en saura plus à son sujet. Après… ben on verra.

Anne-Marie sort et Jean-Paul retourne à son bureau de son pas d’éléphant.

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