Le e-feuilleton LES SUPPLIANTES est un roman qui raconte l'histoire de trois femmes à la croisée des chemins. Il est publié chaque semaine sous forme de courts chapitres. Si vous ne voulez pas manquer d'épisodes, n'hésitez pas à vous abonner en vous inscrivant dans la rubrique « Pour s'abonner ». C'est gratuit et vous pouvez vous désabonner à tout moment. Pour celles et ceux qui voudraient lire les épisodes précédents, consultez la rubrique « Les Suppliantes ».

Épisode 07 : La ligne rouge

Madame Simpson a parlé avec émotion à Jessica de sa rencontre avec Maya et ses enfants. Sans vraiment le vouloir, elle fait part de ses désillusions à son assistante qui en reste un peu désemparée. C’est le moment choisi par Anne-Marie pour se présenter au Centre.


Vase en « cloisonné », Pékin

Madame Simpson est encore en train de regarder la croix de bois sur le mur lorsqu’elle entend frapper faiblement à la porte. Une fois, deux fois. Finalement, elle élève la voix et dit :

— Oui ?

Une jeune fille ouvre la porte et passe la tête dans l’embrasure. Elle tient en main un petit carton.

— La sergent détective Anne-Marie Boisvert de la police de Montréal. Elle dit qu’elle vous a appelée ce midi et qu’elle a rendez-vous.

— Oui, oui. Fais-la entrer.

Anne-Marie pénètre dans le bureau avec énergie, comme quelqu’un habitué à ne pas attendre. Elle s’arrête derrière les deux chaises et regarde droit dans les yeux la femme assise derrière le bureau. Madame Simpson se lève, contourne son bureau et va lui serrer la main avec les mots d’accueil d’usage. Elle domine Anne-Marie de quelques centimètres, mais son sourire engageant et sa grande politesse ne font pas porter le poids de son autorité naturelle à son interlocutrice.

Madame Simpson invite Anne-Marie à s’asseoir dans le fauteuil à deux places. Elle-même s’assied dans l’un des fauteuils solos. Anne-Marie sort un petit calepin de sa poche et un stylo. Elle fait cliquer deux ou trois fois l’une des extrémités et se met en position d’écrire. Voyant qu’elle ne dit pas un mot, Madame Simpson prend l’initiative de la conversation.

— Vous voulez me parler de Maya Akkad ?

Anne-Marie ne sourit pas et son visage est fermé. Elle est souvent ainsi, et particulièrement lorsqu’elle travaille, une attitude qui fait son effet sur les personnes qu’elle interroge, mais vraisemblablement pas sur Madame Simpson qui garde sa contenance et ses bonnes manières.

— Oui. Comme je vous l’ai dit ce midi au téléphone, Maya est actuellement au poste de police pour subir un interrogatoire. Il a eu un incendie et nous n’en connaissons pas encore la cause. De plus, il y aurait peut-être eu des morts.

— Mohmmad ? Yaman ?

Madame Simpson a dit cette phrase sur un ton qui ne fait aucun doute sur son inquiétude. Mohmmad, le plus vieux, et le petit Yaman, son préféré. Elle est bouleversée par la seule mention du nom des enfants. Elle ne les a jamais revus. Pourtant, des souvenirs très précis sont encore gravés dans sa mémoire. Elle se souvient clairement du jour où Mohmmad est venu lui demander quelques sous. Lorsqu’elle avait compris pourquoi il voulait cet argent, elle les lui avait remis avec un brin d’admiration dans les yeux. Il était parti en courant sur le trottoir et donné le tout à un mendiant qui quêtait sur le perron de l’église. Le petit ne pouvait se faire à l’idée de croiser des gens affamés dans ce pays si riche alors qu’il avait vu dans le sien des enfants souffrir de la faim dans les bras de leur mère.

Il y a aussi ce dessein que Yaman lui avait remis quelques jours avant son départ. On voyait qu’il avait fait plusieurs tentatives pour trouver la juste couleur des cheveux de la grande dame. Un petit garçon aux cheveux frisés noirs lui entourait la taille de ses bras-allumettes et de ses mains à trois doigts. Ils se tenaient tous les deux à côté d’une maison grande et bien proportionnée. Ce dessin-là, elle l’avait précieusement gardé.

Anne-Marie avait semblé étonnée lorsque madame Simpson avait nommé les enfants. Celle-ci poursuit avec une information supplémentaire :

— Oui, les enfants de Maya. C’est ainsi qu’ils s’appellent. Vous ne le saviez pas…

— Non.

— Et vous ne semblez pas certaine de…

— En réalité, nous n’étions certains de rien ce matin. Vous connaissez ces enfants ?

— Oui. Nous avons hébergé la famille durant plusieurs mois avant que Maya ne trouve une maison. Que leur est-il arrivé ?

Souvent, Anne-Marie avait dû apprendre de très mauvaises nouvelles à des proches de victimes. D’ailleurs, c’est à elle que l’on faisait appel pour ce faire. Elle avait cette capacité d’être à la fois empathique et détachée, ce qui était rare dans ce milieu. Cela ne voulait pas dire qu’elle était émotivement indifférente. Elle souffrait souvent de voir la désolation, et même la dévastation qu’une telle annonce pouvait provoquer. Tant de vies détruites par la mort d’une personne chère souvent jeune : un fils, une fille. Le plus dur, c’était les enfants en bas âge. Elle voyait d’abord le déni envahir les yeux des parents, puis la colère et enfin le désespoir, dans cet ordre. À cette occasion, elle savait quand parler et quand garder le silence.

Dans le cas de madame Simpson, c’était différent. Les enfants n’étaient pas des proches, seulement de lointaines connaissances. Elle prend moins de précautions en disant crûment :

— Les pompiers viennent de terminer de fouiller les décombres. Ils ont retrouvé les corps de deux jeunes garçons.

Madame Simpson se tient aux bras de la chaise et son visage se vide de son sang.

— No… ! It’s not true… No !

Anne-Marie ne s’attendait pas à une telle réaction, forte, presque violente. À l’évidence, Madame Simpson est plus proche de ces enfants qu’elle ne le laisse voir. Il est vrai que ce n’est pas le genre de femme à se laisser envahir par les émotions. Trop de retenue, trop de… civilité. Cela ne se fait pas! Ce qui ne signifie pas pour autant qu’elle en soit exempte. Madame Simpson commence à piquer la curiosité d’une Anne-Marie plutôt indifférente jusqu’à maintenant. Qui est cette pasteure protestante américaine qui semble porter un amour presque filial à des enfants de réfugiés? Et pourquoi eux?

Pendant ce temps, Madame Simpson regarde un peu au-dessus de la tête d’Anne-Marie. On sent que des élans contradictoires se bousculent en elle, comme les mouvements rapides et désordonnés de ces nuages lourds de pluie pendant une chaude journée d’été à Laurel. Elle ne peut pas y croire. Non, elle ne le peut pas. Bien sûr, Mohmmad et Yaman étaient déjà loin, disparus pour elle. Elle s’est toutefois plu à envisager différents scénarios tous plus exagérés les uns des autres. Elle les savait futés, curieux, avides d’apprendre. Elle pensait un jour entendre parler de leur réussite au Canada. Ils feraient des études avancées, accompliraient des exploits, et que sais-je encore? Elle rêvait du meilleur pour eux. Elle les en savait capables. Elle s’était dit que peut-être un jour, par chance, ils reviendraient la voir pour lui parler d’eux. Mais au fond, cela n’avait pas beaucoup d’importance du moment qu’elle les savait heureux et accomplis. Mais là… là…

Une très profonde lassitude vient d’envahir Madame Simpson. Un mélange de rêves brisés, de résignation et de grande tristesse l’empêche un moment de réfléchir, jusqu’à ce qu’une idée surgît du fond de son âme, une idée qu’elle y avait enfouie avec l’énergie du désespoir. Elle connaît Maya. Elle sait quel genre de femme elle est. Elle ne le sait que trop. Elle a même envisagé un temps ne pas la laisser repartir avec ses enfants. Mais elle n’avait que des intuitions, pas de preuves, pas de faits. Que des intuitions. De plus, on lui aurait refusé de les garder, sachant l’attachement qu’elle avait pour eux. On aurait mal compris sa démarche, pensant qu’elle voulait les maintenir sous sa coupe, égoïstement. Elle, égoïste! Elle avait bien quelques défauts, mais l’égoïsme n’en faisait pas partie, c’était une évidence.

Madame Simpson secoue la tête et dit tout bas, comme pour elle-même.

I can’t believe itI can’t believe it!

Anne-Marie comprend confusément que Madame Simpson porte un secret, mais elle ne sait pas encore lequel? Elle a suffisamment d’expérience pour savoir qu’il ne sert à rien de l’interroger immédiatement sur cet énigmatique I can’t believe it! Il arrive presque toujours que l’effet sur l’autre d’une question mal posée ou trop rapidement émise referme l’interlocuteur comme une huître. Et cela, elle ne le voulait pas. Elle continue donc la conversation en faisant semblant de n’avoir pas saisi la réaction de Madame Simpson.

— Nous sommes presque sûrs que ce sont eux.

— Quelle horreur ! Non… Mohmmad… Yaman… tous les deux? C’était des enfants… Géniaux, si beaux, si charmants, si… Ils étaient…

Le visage de Madame Simpson se décompose sous les yeux d’Anne-Marie. Elle vieillit soudain de dix ans. Des rides apparaissent là où il n’y en avait pas tout juste quelques instants auparavant. Des cernes entourent soudainement ses yeux d’azur. Anne-Marie est persuadée qu’elle va pleurer. Mais non. Madame Simpson se contient, comme elle l’a toujours fait dans les moments difficiles. Sa mère lui disait que, pour une Simpson, pleurer était une marque de faiblesse. Elle l’avait fait très peu dans sa vie. Mais cette fois-ci, elle lutte pour que le nuage sombre n’éclate pas. Elle ne peut toutefois empêcher que de l’eau envahisse ses yeux, sans déborder, mais suffisamment pour que son regard se brouille. Elle tire alors un mouchoir d’une boîte sur le bureau et s’essuie les yeux doucement.

— Pardonnez-moi, mais il fait très sec ici et il arrive que mes yeux en souffrent…

Anne-Marie ne relève pas le mensonge. Elle est toutefois encore plus frappée que tantôt par l’attitude de Madame Simpson. Décidément, cette femme devient de plus en plus intéressante. Il y a quelque chose chez elle qui la touche. Pourtant, on ne peut pas affirmer qu’elle soit attachante. Personne ne peut trouver cette femme attachante : trop froide, trop distante. Elle serait plutôt… attendrissante. Oui, ce serait plus juste : attendrissante. Anne-Marie prend conscience de ce que celle-ci a accompli dans ce Centre, et avec si peu de moyen. Elle ne le fait ni par intérêt, ni par calcul, mais par bienveillance. Madame Simpson est une femme compatissante. Et Anne-Marie rencontre si peu de ce type de personnes dans son métier. Elle en est attendrie, et ce n’est pas peu dire dans son cas.

Madame Simpson cesse de s’essuyer les yeux, jette d’un geste délicat le mouchoir de papier dans la corbeille. Elle ajoute.

— Que s’est-il passé?

— Nous ne savons pas encore très bien. Nous essayons d’y voir plus clair.

— Vous avez dit que vous gardiez Maya au poste de police ?

— Vous la connaissiez bien ?

— Oui. Nous avons été proches un temps.

Maya l’avait séduite dès le début par son intelligence, sa culture et sa beauté. Madame Simpson est une femme qui ne fait pas de distinction entre les êtres humains. Elle avait longuement approfondi cette qualité en fréquentant ses fidèles de la petite église de Laurel. La plupart montraient un grand besoin d’attention ou de soutien. Elle avait cette sorte de patience qui lui faisait attendre le bon moment pour découvrir ce qu’il y avait de meilleur en eux. Pour elle, il n’y avait ni blancs ni noirs, ni bien portants ni handicapés, ni pauvres ni riches. Une telle attitude — que ceux qui la connaissaient avaient vite fait de qualifier de «romantique» — était une denrée rare dans le petit milieu de nantis où elle vivait, rempli de préjugés de toutes sortes.

Par contre, des Maya, elle n’en avait jamais rencontré. Elle se sentait même parfois intimidée par sa grande connaissance des choses et des hommes. Maya savait parler de tout, mais surtout de politique et de la situation au Moyen-Orient. Pendant un temps, les conversations avaient été intéressantes, mais peu compromettantes. Lorsque le sujet de la religion fut abordé, Madame Simpson avait découvert un pan de la personnalité de Maya qui avait commencé à la troubler.

À l’origine chrétienne — de ces vieux chrétiens d’Orient enracinés dans une longue tradition issue des débuts du christianisme —, Maya avait très vite perdu la foi. Évidemment, on aurait pu la comprendre étant donné ce qu’elle avait vécu. Mais non! Ce n’était pas le cas. Ce sont plutôt ses études sur l’histoire ancienne du Moyen-Orient qui l’avait rapprochée des religions primitives grecques, peuplées de dieux plus humains que les humains et de déesses jalouses de leur autorité. Elle trouvait dans ces dieux batailleurs et hautains, qui utilisaient les humains comme des jouets pour leurs propres fins, une sorte d’extraordinaire métaphore de la condition humaine.

Sans que Madame Simpson ne sache pourquoi, les histoires que racontait Maya avaient eu l’heur de profondément la dérouter. Ces ciels et ces enfers, cette lutte entre les titans et les dieux, ces déesses qui changent en génisses les maîtresses de leur mari volage. Puis, il y avait ces jeunes filles, guidées par un dieu, qui démembraient le corps des hommes. Et ces épouses jalouses qui empoisonnaient leur mari. Et ces mères qui aimaient passionnément leurs beaux-fils jusqu’à les entraîner dans la mort. Et tout cela se passait sous l’égide des dieux tout-puissants. Un monde nouveau et prodigieux s’ouvrait tout à coup à Madame Simpson. Elle découvrait au moyen de ces mythes le fond brut et sauvage de l’humanité, ce qui fait sa merveilleuse vitalité et sa terrible déchéance. Mais le pire dans tout cela, c’est qu’elle se sentait attirée par les passions extrêmes de ces histoires invraisemblables et pourtant étrangement réelles. Bien malgré elle. Malgré elle.

Finalement, elle avait eu peur. Non pas de Maya, ni de ce qu’elle racontait, mais d’elle-même, de ce qui commençait à surgir en elle et qu’elle ne pouvait pas contrôler.

Anne-Marie, de plus en plus intriguée par ce qu’elle perçoit du trouble de Madame Simpson, lui demande :

— Pourquoi dites-vous que vous avez été proche « un temps » ? Vous ne l’êtes plus ?

— Bien, vous savez. Elle est partie depuis quelques mois de notre Centre…

— Mais encore…

— Maya n’était pas une réfugiée ordinaire. Celles que nous rencontrons ici arrivent par des voies souvent totalement… comment dire ?… unlikely.

— Invraisemblable ?

— C’est ça, invraisemblable. Elles traversent la mer par bateau dans des conditions affreuses ou elles marchent pendant des jours dans le froid ou la chaleur. Elles arrivent ici tellement… defeated ! Mais pas Maya.

— Que voulez-vous dire ?

— Maya est arrivée par avion avec ses deux enfants. Elle a demandé le statut de réfugiée à l’aéroport. Et compte tenu du pays et de la ville d’où elle venait…

— De quelle ville ?

— Alep

— Je vois… Je comprends… vous avez dit que vous étiez proche d’elle ?

— Un temps, oui. C’est une femme… fascinating. Nous avons beaucoup parlé de la situation dans son pays, des enjeux là-bas. Mais aussi, sur le plan plus personnel, elle est d’une telle profondeur, d’une telle lucidité… mais…

— Mais… ?

— Mais… il y a quelque chose en elle de… je ne sais pas comment dire… de rough… de presque brutal…

— Elle est violente ?

— Non, loin de là. Je me suis mal exprimé. Elle est d’une grande noblesse, très raffinée, très civilized. Par contre, elle pouvait… m’effrayer parfois par son attitude. Maya est volontaire, impassioned, très déterminée… Comment dire en français : uncompromising.

— Oui… intraitable… ? Intransigeante… ? Elle l’était aussi avec ses enfants ?

— Oh, non. Ça non. Elle adorait ses garçons. Il n’y a aucun doute là-dessus. Mais… mais elle avait vécu tellement de choses horribles. Cette disgusting war peut changer la plus belle personne du monde en un monstre.

— C’est ce qu’elle est : un monstre ?

— Non, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire…

Madame Simpson garde un moment de silence. Elle réfléchit intensément à ce qu’elle va dire. Il est tellement difficile d’expliquer une telle femme. Maya lui avait laissé entrevoir un monde inconnu jusqu’alors, un monde remplit de malheurs bien réels, de cruautés inavouables. Un monde de guerres fratricides, de sociétés violentes et intolérantes où les hommes aiment haïr, laissant aux femmes la compassion et l’indulgence. Un monde peuplé de dieux et de déesses se jouant de la passion des humains. Et cela lui avait ouvert les yeux sur sa propre vie à elle, sur ses propres choix. D’ailleurs, avait-elle jamais fait des choix?

— Sergent, il vous arrive de voir toute sorte de gens dans votre métier, n’est-ce pas ?

— Oui, de toutes les sortes, en effet.

— Alors, vous savez que l’être humain n’est pas tout blanc ou tout noir, tout bon ou tout méchant.

— Vous avez raison… et c’est ce qu’il y a de plus difficile dans notre métier : savoir où tracer la ligne rouge entre le bien et le mal.

— Alors vous comprendrez ce que je veux dire à propos de Maya…! C’est en voyant Maya, cette femme exceptionnelle à tout point de vue, qui était née pour aimer… ses enfants… sa famille… le monde autour d’elle. … C’est en entendant Maya me parler de ce qu’il lui arrivait que j’ai compris.

Madame Simpson s’arrête. Ses yeux s’embuent de nouveau. Elle saisit un autre mouchoir de papier et recommence à les essuyer.

— Vous avez compris… ? Quoi ?

— J’ai compris… J’ai compris … the power of evil

La phrase a résonné dans l’air comme une détonation. Anne-Marie ne s’attendait pas à cette conclusion, elle se recule dans son fauteuil et attend un peu avant de répondre. Quelque chose vient de s’agiter au fond d’elle-même. Elle ne sait pas encore quoi, mais ce quelque chose fait tomber son masque d’indifférence. Elle commence à bouger sur son siège, change de position, ne sait plus quel visage se composer. Ses yeux deviennent mobiles, ses mains frottent son pantalon.

— Que voulez-vous dire?

— Le mal… le mal est puissant… il peut tout détruire… même les plus nobles d’entre nous… même les plus saints.

— C’est plutôt effrayant, ce que vous dites.

— Oui, je le sais… je n’y peux rien.

— Pourtant vous êtes pasteure. Pour des gens comme vous, l’amour est plus fort que le mal, non?

— Certainly. Je prêche l’amour, la compassion, la miséricorde… mais je sais aussi que l’enfer existe… ici même… sur terre.

Madame Simpson s’arrête, comme pour reprendre son souffle. Elle peine à comprendre pourquoi elle en arrive ainsi à livrer à une inconnue ses pensées les plus intimes.

— La terre est brisée par le mal. Définitivement. It’s irretrievable!

Anne-Marie est une fois de plus secouée par cette autre phrase de madame Simpson. De vieilles blessures remontent à la surface qu’elle croyait avoir définitivement cicatrisées. Elle ressent à nouveau cet état qu’elle a voulu fuir à tout prix dans le travail et l’alcool et qui l’avait tant fait souffrir. Ces moments de noirceur insoutenable lorsqu’elle était coincée dans ce qu’elle appelait sa «caverne» lui reviennent maintenant de temps en temps. Elle croyait avoir fait disparaître ses démons, «mais ils finissent toujours par nous rattraper tôt ou tard», se dit-elle.

La voix d’Anne-Marie se fait plus basse, plus douce lorsqu’elle demande à son interlocutrice.

— Écoutez Madame Simpson. Moi je ne crois pas en Dieu. Mais comment quelqu’un comme vous peut-il croire que le mal est plus puissant que son Dieu ?

Madame Simpson regarde Anne-Marie avec un visage plus dur cette fois. C’est comme si elle voyait la policière pour la première fois depuis le début de l’entrevue, comme si elle voyait en elle l’une de ses fidèles et comme si elle avait décidé, pour une fois, de dire le fond de sa pensée.

— Je ne suis sûre de rien, Sergent. Je ne suis PLUS sûre de rien. Mais si vous découvrez que Maya a tué ses enfants, vous comprendrez alors ce que je veux dire.

— Vous pensez qu’elle l’a fait ?

Madame Simpson ne dit plus rien, elle se lève et indique à Anne-Marie qu’il est temps de prendre congé. Les salutations sont courtes. Anne-Marie sort. Après avoir franchi la porte du Centre, elle prend rapidement le chemin qui la mène à la petite ruelle sur le côté du bâtiment. Elle y entre sur cinquante mètres et finit par s’appuyer sur le mur de brique rouge en haletant, comme si elle venait de courir le marathon. Puis, elle met la main sur sa flasque, la retire de sa poche et en prend une grande gorgée.

Au même moment, Madame Simpson revient à son bureau et regarde la croix accrochée sur le mur. Elle s’en saisit, l’enlève délicatement, ouvre l’un des tiroirs et la dépose dedans, puis elle le referme en tournant à double tour la clé restée sur la serrure.

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