Le e-feuilleton LES SUPPLIANTES est un roman qui raconte l'histoire de trois femmes à la croisée des chemins. Il est publié chaque semaine sous forme de courts chapitres. Si vous ne voulez pas manquer d'épisodes, n'hésitez pas à vous abonner en vous inscrivant dans la rubrique « Pour s'abonner ». C'est gratuit et vous pouvez vous désabonner à tout moment. Pour celles et ceux qui voudraient lire les épisodes précédents, consultez la rubrique « Les Suppliantes ».

Épisode 08 : L’héritière

Nous sommes le lendemain de la rencontre avec Madame Simpson. Anne-Marie l’a quittée sur les révélations troublantes qu’elle lui a faites et qui l’ont profondément touchée. Elle est d’autant plus pressée maintenant de rencontrer Maya.


 

La bibliothèque de Celse à Éphèse

Anne-Marie entre dans le poste de police où plusieurs personnes travaillent déjà. C’est le matin. Elle a les cheveux ébouriffés, plus rebelles que de coutume. Elle porte les mêmes vêtements que la journée précédente, plus fripés, cela va de soi. Elle n’est pas maquillée et semble revenir d’un lendemain de veille. En réalité, c’est bien le cas. Elle a passé une grande partie de la nuit dans un nouveau bar inconnu. Lorsqu’elle est rentrée, elle n’a même pas pris la peine de se déshabiller et a dormi sur le sofa. Elle s’est réveillée tard, plus tard que d’habitude en tous les cas. Cela ne lui arrivait jamais auparavant. Elle pouvait être brouillonne, mais pas sur le plan de la ponctualité. Elle n’avait même pas pris le temps d’avaler un café avant d’appeler un taxi et de partir aussitôt.

Elle s’approche de son bureau, le visage maussade, sans regarder autour d’elle. Elle va déposer bruyamment sa serviette sur la surface en stratifié. Puis, elle se dirige vers la table à café pour se faire couler son double expresso. Instinctivement, elle met la main sur sa poche intérieure, mais elle hésite à en sortir la flasque qui l’accompagne toujours. Trop tôt le matin? Sûrement pas. Trop de personnes autour? Cela ne l’a jamais empêché. Ce serait plutôt qu’elle a un mal de tête carabiné et un estomac qui la rappelle à l’ordre. Elle préfère s’abstenir… pour le moment.

Anne-Marie revient à son bureau avec sa tasse en main, la dépose sur la surface, puis s’assoit sans précaution. Elle extirpe de sa serviette le calepin noir qui lui a permis de prendre des notes la veille chez madame Simpson et se met à le consulter avec la plus grande attention.

Jean-Paul a fait ses devoirs et attend Anne-Marie pour lui livrer les résultats de sa recherche. Encore une fois, il est étonné de voir qu’elle n’est pas à l’heure et il a passé bien près de l’appeler pour savoir ce qu’il en était. Lorsqu’il l’a vue arriver, il l’a à peine reconnue. Anne-Marie a bien des défauts, mais elle est très rarement négligée, une habitude acquise durant son école de police.

Il se souvenait d’elle au début, petite bonne femme vive aux yeux pétillants, toujours curieuse de tout et surtout si volontaire. Elle voulait apprendre vite et avait de l’ambition comme ce n’est pas permis. Mais cela cachait un mystère, il en était persuadé. Il a toujours pensé qu’il y avait quelque chose de forcé dans son attitude, comme si elle portait un justaucorps trop étroit pour elle. Mais avec elle, il n’avait jamais voulu aller sur ce terrain, non par pudeur, mais par paresse. Jean-Paul ne cherche jamais les ennuis.

Il se lève maintenant très lentement de son bureau, prend un dossier dans ses mains et se dirige de son pas de pachyderme vers le bureau d’Anne-Marie.

— Eh ben, ma belle ! T’as dormi accrochée sur la corde à linge.

— Ah fous-moi la paix… et parle moins fort.

Jean-Paul s’approche d’Anne-Marie et lui chuchote presque.

— Encore une de tes soirées trop arrosées. Ça va te faire mourir un jour, Anne-Marie.

— J’ai un crisse de mal de tête. Ça fait que garde tes crisse de conseils.

Elle était sortie la veille plutôt chamboulée de l’entrevue avec Madame Simpson, mais elle ne savait pas exactement pourquoi. Cette dernière avait fait voir de Maya une nouvelle dimension troublante. Quelque chose de vaguement menaçant émanait d’elle. Anne-Marie avait compris hier que cette femme possédait une espèce de don de clairvoyance capable de vous percer à jour. Ce n’est pas tant les paroles de madame Simpson qui lui permettait d’affirmer cela, mais l’effet que Maya avait fait sur celle-ci.

Anne-Marie n’avait pas connu madame Simpson avant sa rencontre d’hier, mais elle avait l’intuition que ce n’était pas une femme à s’en laisser imposer, sûre comme elle l’était de ses convictions et de sa destinée. Or, ce n’est pas ce qu’elle avait perçu d’elle hier. Anne-Marie avait cherché quelque temps la bonne expression pour qualifier son état d’esprit, et elle l’avait trouvé. Madame Simpson était inquiète. Oui, cela se rapprochait bien de sa condition actuelle : inquiète. Et c’était dû sans l’ombre d’un doute à sa rencontre avec Maya. Qui donc était cette femme capable d’un tel pouvoir sur les gens?

Jean-Paul avait attendu qu’Anne-Marie sorte de son «tunnel», penchée comme elle l’était sur son calepin noir. Il finit par lui demander.

— Et alors ? Tu as rencontré ta madame hier ?

Anne-Marie ne dit toujours rien et continue à lire. Jean-Paul, habitué au tempérament d’Anne-Marie, attend patiemment la réponse.

— Fais chier, cette affaire ! Je n’y comprends rien. Cette madame Simpson, c’est… Elle a… Je ne suis pas certaine qu’elle m’ait éclairée sur quoi que ce soit.

Anne-Marie lève les yeux sur Jean-Paul. Elle le regarde pour la première fois depuis son arrivée. Elle se demande encore comment un homme au physique et au tempérament si ingrats pouvait avoir réussi à devenir sergent dans la police. Il est vrai qu’il avait deux qualités essentielles pour bien faire ce métier : la minutie et la précision. Jean-Paul était peut-être fainéant et tire-au-flanc, mais quand il finissait par entreprendre une affaire, il la couvrait sous tous ses aspects. En cette matière, il était aussi impeccable que ses vêtements : propres, bien coupés et cachant au mieux son embonpoint. Anne-Marie se demandait comment un homme pouvait présenter autant de traits contrastés.

— Toi, as-tu des choses à me dire sur cette Maya Akkad?

— Peu de choses en réalité, mais elles sont étonnantes.

— C’est le contraire qui m’aurait surprise.

— Oui, Bon. Elle vient d’une famille très en vue en Syrie, l’une de ces grandes familles qui ont contrôlé le pays avant le… la catastrophe que l’on connaît. Les Akkad sont de riches marchands qui ont fait fortune dans le commerce des épices d’abord. Puis, ils se sont diversifiés dans toutes sortes de produits.

— Quels sont les liens de Maya avec cette famille ?

—  Elle est la fille du gouverneur d’Alep… bien le gouverneur avant la guerre civile. Le père a réussi à se mettre en sécurité quelque part, on ne sait où. Il aurait conservé une bonne partie de sa fortune… en Suisse… ou aux îles Cayman. Personne ne le sait exactement.

— Ceci explique cela.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Laisse faire. Je me comprends. Continue. Et elle ?

— Elle ? Ce n’est pas n’importe qui, Maya Akkad.

— Ça, je m’en doutais bien. Arrête de dire des bêtises et va à l’essentiel.

— Ah, ta gentillesse te perdra un jour…

Anne-Marie ne relève pas le trait ironique et attend. Jean-Paul se repenche sur son dossier et tourne quelques pages.

— Voilà ! Maya Akkad, en plus d’être l’héritière de l’une des plus grosses fortunes de Syrie, est aussi une femme très cultivée. Elle a étudié dans les meilleures écoles et possède un doctorat en… je ne sais plus trop quoi… je n’ai pas l’information. Elle parle plusieurs langues en plus de l’arabe, dont le français et l’anglais. Elle a un temps enseigné à l’Université de Damas avant de revenir à Alep pour se consacrer à sa famille et s’occuper des affaires familiales. Elle s’est mariée avec un homme d’une autre grande famille de la région. Une particularité chez elle : elle n’a jamais renoncé à son nom de jeune fille.

— Est-ce qu’elle est musulmane ?

— Ils le sont tous là-bas, tu le sais bien. Mais je n’ai pas d’information sur son… comment dire… son niveau d’engagement dans la religion. Elle ne semble pas pratiquante en tout cas. Elle est arrivée au pays avec des vêtements à l’occidental, sans voile, et selon ma source, ce n’était pas une sorte de déguisement pour elle. C’était ses vêtements habituels, même là-bas.

— Autre chose ?

— Le gouvernement n’en sait pas beaucoup plus ou ne veut pas m’en dire plus. Je n’ai rien trouvé non plus sur Internet. Pas de compte Facebook… pas de…

— Ah, de toute façon, ces bidules, c’est toujours plein de niaiseries inutiles et fausses.

— Tu vas l’interroger maintenant ?

— Oui, je crois que j’en sais suffisamment.

— Tu veux que je t’accompagne ?

— Non, je préfère être seule. Elle sera sans doute plus à l’aise avec moi. Tu regarderas sur la télé pendant ce temps-là.

Anne-Marie montre l’écran d’ordinateur qui est directement connecté avec les caméras des salles d’interrogatoire.

— D’accord. Si tu as besoin, n’hésite pas.

— Non, ça ira je te dis.

Anne-Marie se lève, prend un dossier en main et s’achemine vers la salle d’interrogatoire. Elle se prépare psychologiquement à interroger cette femme hors du commun. Du banal fait divers d’hier matin où elle a vu pour la première fois Maya qu’elle avait alors à peine prise en pitié, elle se trouve maintenant confrontée à un personnage qui semble avoir scellé le sort de plusieurs personnes à son simple contact : ses enfants, Madame Simpson, et qui d’autres encore. Anne-Marie connaît bien les différents ressorts d’un interrogatoire, mais elle sait que celui-ci sera très particulier et difficile, notamment à cause de la possibilité d’un double homicide, une idée qui commence à faire son chemin dans son esprit.

Arrivée à la porte de la salle, Anne-Marie l’ouvre brusquement, comme à son habitude. Elle rencontre un jeune policier à l’intérieur qui garde la pièce. Elle ne le connaît pas. La salle est relativement petite et toute bétonnée. En face, une table en métal et une chaise droite, toujours en métal, sur laquelle s’assoient les suspects. Deux autres chaises droites attendent ceux qui doivent l’interroger de ce côté-ci de la table. Des caméras sont déjà en service dans les deux coins supérieurs de la pièce. On le voit à la lumière rouge allumée.

Maya est assise sur la chaise des suspects. Elle est revêtue d’un vulgaire survêtement gris à capuche trop grand pour elle, ce qui ne lui enlève en rien sa dignité naturelle. Furieuse, Anne-Marie se tourne vers le policier en faction et lui hurle :

— Qu’est-ce qui m’a donné des crétins pareils ? Je demande de trouver des vêtements à la dame et regarde ce qu’elle a sur le dos.

— Mais sergent, c’est tout ce qu’on a pu trouver…

— T’as sorti ça du casier puant d’un de tes collègues… ?

— Ben…

— Non, c’est pas vrai ! Je faisais une blague là !… Ah ! Sors d’ici et attends de l’autre côté de la porte.

Le policier sort, referme la porte et se place en surveillance en dehors. Anne-Marie vient s’asseoir en face de Maya et dépose bruyamment le dossier devant elle et lui demande sans la regarder.

— Vous n’avez pas changé d’idées. Vous ne voulez pas d’avocat ?

— Non.

— Vous savez aussi que vous avez le droit de garder le silence.

— Oui, je sais. Je connais vos lois.

— Tout ce que vous pouvez dire à partir de maintenant peut vous incriminer. Des caméras vous enregistrent: il y en a une là et une autre là.

Anne-Marie prend finalement le temps de la dévisager. Maya la regarde aussi sans cligner des yeux. Anne-Marie comprend un peu mieux maintenant la réaction de Madame Simpson à son égard. Maya est véritablement impressionnante. Ses yeux marrons presque noirs, mais comme transparents, semblent nous pénétrer jusqu’au fond de l’âme. On ne peut rester indifférent à ce regard de feu. On dirait que ça brûle en permanence au-dedans d’elle.

— Avez-vous pu dormir ?

— Pas vraiment.

— On vous a bien traitée ? Vous avez mangé un peu ?

— Ça va.

Anne-Marie ouvre son dossier et tourne quelques pages.

— Vous savez que vous êtes une drôle de bonne femme. Évidemment, nous avons pris le temps de nous informer sur vous. Voyons voir : fille de gouverneur, diplômée de… de…

— La Sorbonne

— Oui c’est ça : La Sorbonne.

Anne-Marie écrit quelque chose sur sa feuille. Elle ne savait pas qu’elle avait étudié à Paris. Cela explique donc son léger accent parisien qu’elle avait noté dès le début. Elle se demande encore comment une Syrienne, fût-elle riche, a pu aboutir à Paris pour ses études.

— Pour y étudier quoi ?

— L’histoire ancienne.

— Pourquoi Paris ?

— Parce que c’est là qu’il y a les meilleurs professeurs.

Maya a dit cela comme si la chose était évidente. Anne-Marie n’insiste pas, craignant de passer pour une ignorante, ce qu’elle est pour ce qui est de ces domaines d’études de haut niveau. Elle continue.

— Vous avez été aussi professeur dans la plus grande université de Damas. Vous vous êtes occupé de l’entreprise familiale. Un profil peu banal pour une réfugiée. Vous ne trouvez pas ?

— Tout dépend de ce que nous devons fuir.

— Vous avez raison. Tout dépend de ce que nous devons fuir.

Maya regarde toujours Anne-Marie, mais elle est maintenant ailleurs. Elle se revoit dans la grande maison familiale où se réunissaient les leaders de la rébellion. Le régime Assad ne leur laissait pas le choix, disaient ces hommes qui semblaient tous bien savoir de quoi il en retournait. Mais elle, Maya connaissait l’histoire de son pays plus qu’eux. Elle leur avait pourtant raconté ce que l’historien Hérodote mentionnait déjà, bien avant notre ère : les batailles épiques de la région entraînant des massacres sans nom et se terminant toujours par une tyrannie pire que la précédente. Tous respectaient Maya. On la savait instruite et compétente en affaire. Mais c’était une femme et, c’est bien connu, les femmes ne connaissent rien à l’art de guerre. On ne l’a pas écouté.

Même son mari, ce beau grand homme aux cheveux frisés ébouriffés qui avait su la séduire, elle pourtant si réticente à tout fil à la patte, même son mari qui la traitait avec égard bien qu’il ne soit pas d’accord avec plusieurs de ses engagements et de ses décisions, même son mari ne l’a pas écouté. Elle avait dû l’accompagner dans ses combats, se refusant toutefois à prendre les armes. Puis, à bout de ressource, elle était partie, le laissant, lui et tous ceux de sa famille, seuls dans la tourmente. Elle était partie avec ses deux enfants, et rien d’autre.

Anne-Marie n’est pas sans observer le changement d’attitude de Maya. Elle y voit une ouverture pour se lancer à l’offensive. Elle lance une première salve pour « brasser le cocotier », comme elle le dit souvent, espérant tirer quoi que ce soit d’un peu personnel de cette femme impénétrable.

— Et vous, qu’est-ce que vous fuyez ?

— Cela semble évident, non. Vous le savez, il y a une guerre civile dans mon pays.

— Oui, bien sûr. Quelle question !

Voyant que la tactique fait long feu, elle utilise une autre méthode éprouvée : la diversion. Anne-Marie se penche à nouveau sur ses feuilles et, faisant semblant de se remémorer quelque chose, relève la tête soudainement et elle ajoute :

— Au fait, j’ai rencontré madame Simpson hier. Vous savez… madame Simpson… du Centre des réfugiés…

— Oui. Je la connais.

— Vous avez été proches, semble-t-il.

— On pourrait dire cela.

— Et vous avez perdu contact après un certain temps ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— Nous ne nous comprenions plus.

— Mais encore…

— Madame Simpson est une bien bonne personne. Elle est généreuse et veut aider tout le monde. Mais… elle peut être tellement naïve parfois. Elle voit le monde avec… Comment dit-on… ? Des lunettes roses. 

Anne-Marie s’étonne de cette opinion. Madame Simpson? Naïve? En tous les cas, ce n’était pas l’impression qu’elle lui avait laissé. Maya ajoute, comme pour river le clou.

— Elle croit que la bonté des hommes va finir par faire pencher la balance du côté du bien.

En écoutant parler Maya, Anne-Marie comprend que l’on puisse être ébloui par une telle femme. Des phrases comme celle-là, elle n’a pas l’habitude d’en entendre souvent dans cette salle. En d’autres circonstances, Anne-Marie si pragmatique s’en serait gaussée. Et pourtant, elle se sent sérieusement interpellée. Elle se souvient des dernières paroles de Madame Simpson hier et de la réaction qu’elles ont entraînée chez elle. Désormais elle a soif, de cette soif qu’elle ne peut jamais plus étancher complètement. Néanmoins, elle ne se démonte pas devant Maya et ajoute :

— En tous les cas, vous l’avez beaucoup marquée.

— C’est bien là son problème. Elle a confiance aux gens, au monde en général.

— Et dans votre cas, elle n’aurait pas dû ?

— Peut-être pas, non.

Anne-Marie penche de nouveau la tête sur son dossier, tout en examinant Maya par en dessous. Celle-ci ne semble pas être affectée par ce qui se dit sans cette salle depuis le début. Elle garde son attitude de statue de marbre qu’Anne-Marie avait déjà remarquée la veille.

Print Friendly, PDF & Email
%d blogueurs aiment cette page :