LE VOYAGE D’HÉNEAULT raconte l’errance d'un homme qui cherche la vérité, sa vérité. Le roman est publié en 16 épisodes à raison d’un par semaine. Pour ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au site sous la rubrique « pour s’abonner ».

Épisode I: Un homme venu de Troie

« Twin butterfly white » un dessin de Christophe Viau

À travers bien des hasards, par tant de passes critiques nous avançons vers le Latium où le destin nous montre de paisibles demeures; là-bas peut renaître le royaume de Troie.

                                  Virgile, Éneide

 

 

Un homme se tient debout sur la rive. Cheveux gris, presque blancs ; lunettes cornées ; nez long et fin. L’ensemble concourt à lui donner un air de dignité. Les bras, ballants, immobiles, raides, semblent démesurément longs pour son corps. Quelque chose dans son attitude dénote à la fois l’autorité et la résignation. Son teint est pâle, très pâle. Il frissonne.

Une brume matinale flotte encore. La pire. Celle qui vous tranche de part en part. Il relève le col de son pardessus marine. Ses yeux s’immobilisent sur une branche ployant jusqu’à toucher l’onde. Il s’y attarde, le regard lointain. Toute son attention se concentre sur ce bout de bois tordu et informe. Il reste ainsi à le contempler pendant un long moment.

Détachant enfin ses yeux de l’objet, l’homme observe la rivière elle-même, brune sous l’acier de la surface. Le cours d’eau a un débit rapide. On aperçoit en son milieu quelques tourbillons, signes de fosses traîtresses. De petits moutons blancs se forment de temps à autre sur la crête des vaguelettes. Torrent impétueux. Nerveux même. Presque vivant. Tout bouge sans cesse, tant la forme que la couleur.

L’homme regarde maintenant ses mains. Seuls les longs doigts effilés remuent, comme pour se débarrasser de quelque saleté tenace. Il frissonne encore. D’un geste machinal, il saisit ses lunettes, puis les retire. Du pouce et de l’index, il se met à frotter lentement la racine de son nez.

Finalement, après avoir chaussé ses verres, il s’ébranle vers le pont.

— Hé ! Que faites-vous là ?

Une voix presque juvénile l’interpelle d’un ton sévère. Le promeneur, surpris, se retourne. Un militaire ?! Le soldat tient un fusil automatique croisé sur sa poitrine. Un autre, posté un peu plus haut à l’entrée du pont, fait le guet. Ils paraissent nerveux. Ce sont des policiers de la Sûreté du Québec en tenue de combat.

— Qu’est-ce que vous faites là ?

— Heu… rien !

Le jeune homme en uniforme l’examine intensément : d’abord le visage, puis le pardessus et les souliers pour revenir enfin au visage. Perplexe, il reste parfaitement immobile, tendu vers son interlocuteur.

— En fait… heu… je n’habite pas loin.

— Il est interdit de s’approcher des ponts.

— Ah… je ne savais pas.

Le visage du policier se détend un peu. Tout en continuant de l’examiner, il dégage sa main gauche du canon du fusil et fait un geste brusque, une sorte de signe.

— Il ne faut pas rester là.

— Bon… bon.

Le promeneur s’engage dans le sentier où se tient le jeune policier. Celui-ci s’écarte sur son passage. On peut voir les détails du visage presque imberbe sous un casque trop lourd. L’homme remonte la pente menant de la rivière à la rue. Le garçon resté derrière lui fixe son dos obstinément. Il s’approche de l’autre policier en armes. Ce dernier, plus vieux, plus massif, lui laisse à son tour la place.

Il arrive enfin au sommet du tertre, à l’entrée d’un pont ferroviaire. Une seule voie de chemin de fer et un couloir piétonnier le traversent. Le promeneur ralentit et tourne la tête, comme s’il voulait poser une question.

Soudain, trois hélicoptères surgissent en rafale au-dessus de sa tête.

L’homme continue d’avancer vers la rue en suivant les machines du regard. Une voiture de police encombre le bas-côté. Il doit la contourner. On entend grésiller l’émetteur radio par la fenêtre ouverte. Arrivé sur le trottoir, il allonge le pas. Des gouttes de sueur perlent maintenant sur son front malgré la fraîcheur du temps.

Les hélicoptères disparaissent entre les immeubles de la ville.

Les autos croisent vivement le marcheur. On roule toujours rapidement dans cette rue sans feux de circulation. Il avance en regardant droit devant lui, sans voir les maisons enfoncées dans d’étroites cours. Automate aux mouvements réguliers : Un, deux ; un, deux ; un, deux.

Il s’arrête finalement devant une maison bourgeoise : murs en pierres de taille grises et grandes fenêtres à carreaux.

Un petit homme balaie avec l’énergie du désespoir quelques feuilles mortes sur le terrain adjacent à celui de la maison grise. Corps trapu, tête chauve, trop grosse pour lui, épaisses lunettes déformant des yeux globuleux, légèrement exorbités. Son allure générale fait vaguement penser à une grenouille.

— Bonjour Monsieur Héneault, dit le batracien. Il y a longtemps qu’on vous a vu par ici !

— Oui… oui.

— C’est effrayant, effrayant ce qui s’est passé…

— Vous dites ?

— Ben oui… vous savez… votre fils.

Héneault esquisse un mouvement de retrait, mais trop tard. Le petit homme chauve lui bloque déjà le passage.

 — Et votre femme… elle va bien ?

— Oui, elle va bien, merci.

Il s’approche encore plus et se met à lui chuchoter à l’oreille.

— Attention à vous ! J’ai entendu dire qu’il y aurait des terroristes du FLQ dans notre quartier. Vous savez… les trois jeunes aux cheveux longs qui habitent en face… Je ne sais pas moi, mais les stores sont toujours fermés. Personne ne sait trop ce qu’ils font. D’après moi, ils savent où l’Anglais est séquestré.

Puis, il explose soudain en sautillant sur place.

— C’est-y pas effrayant ! Ils vont nous mettre tout le monde à dos avec leurs folies ! J’espère qu’ils vont nous envoyer l’armée pour nettoyer cette racaille. Comment se peut-il qu’une telle chose se passe en 1970, dans notre beau Canada ? Nous étions tranquilles avant ça ! Qu’est-ce qui va nous arriver maintenant ?

Héneault réussit enfin à contourner le batracien et reprend son chemin sans mots dire. Il gravit les quelques marches du perron et ouvre la porte de chêne massif. Une atmosphère surchauffée l’accueille. Il se débarrasse de son pardessus et de son écharpe en les accrochant dans la penderie du porche d’entrée. À l’intérieur, un immense escalier en bois domine le couloir. Il s’en approche et caresse l’un des pommeaux à pleines mains en regardant la rampe en volute et les barreaux ouvragés.

— C’est toi Gérard ?

— Oui.

Héneault se dirige vers la cuisine d’où vient la voix et s’arrête dans l’embrasure de la porte. Derrière un comptoir se tient une femme d’âge moyen, un tablier noué autour de la taille, en train de préparer le repas. Des larmes coulent sur ses joues.

Il l’observe peler une pomme de terre avec des gestes nerveux et mécaniques. Elle trempe le tubercule dans l’eau et le dépose dans une casserole. Puis, prenant une autre pomme de terre, elle recommence son manège. Il la regarde un moment, ouvre la bouche comme pour dire quelque chose, mais se ravise et revient sur ses pas en direction de l’entrée.

En montant l’escalier, les trois premières marches craquent sous son poids. Arrivé sur le palier, il se dirige vers la chambre du fond. La tapisserie laisse voir un motif floral plutôt vétuste. Les lampes du couloir jettent un éclairage tamisé. Toutes les portes sont entrouvertes, sauf une. Héneault s’arrête net devant la porte fermée. Il observe attentivement une large fissure qui brise la régularité du chambranle. Après un moment, saisissant le bec-de-cane, il le tourne et ouvre avec prudence.

Une chambre : couleurs vives, posters variés, lit trop petit. Elle est beaucoup trop bien rangée, comme si tout s’était figé dans le temps. Rien n’a été déplacé depuis des lustres.

Il s’approche du lit. Quelqu’un a soigneusement plié les draps. Il va vers le placard et fait glisser le panneau. Des vêtements pendent, méthodiquement disposés. Il y a bien un pantalon de ville. Mais l’essentiel de la garde-robe consiste en quelques paires de jeanset en chemises africaines. Par terre, de vieilles espadrilles défraîchies traînent là, comme oubliées.

Il se dirige vers le bureau rangé. Quelques livres, une tablette, des crayons s’alignent dans un ordre parfait. Ses yeux tombent sur une règle algorithmique. Il s’en empare et la retourne : « Julien Héneault, classe de rhétorique, 1965 ».

La règle lui glisse des mains et tombe sur le plancher de bois avec un bruit métallique.

Il se penche pour la reprendre, puis ouvre l’un des tiroirs pour déposer l’instrument. Son attention se porte aussitôt sur un cahier noir, assez épais, d’un format inhabituel. Aucune inscription n’apparaît sur la couverture. Il feuillette le cahier pour en prendre la mesure. Une écriture fine en volute couvre les trois quarts des pages.

Héneault chancelle quelque peu, s’appuie sur le rebord du bureau et cherche des yeux une chaise. Il s’y assied lourdement. Après un long moment, il regarde de nouveau le cahier et l’ouvre à la première page.

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2 réflexions au sujet de “Épisode I: Un homme venu de Troie

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