LE VOYAGE D’HÉNEAULT raconte l’histoire d’un homme qui cherche la vérité, sa vérité. Le roman est publié en 16 épisodes à raison d’un par semaine. Pour ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au site sous la rubrique « pour s’abonner ». Si vous manquez un épisode, vous pouvez vous rattraper en allant sous la rubrique « rattrapage ».

Épisode IV: Le cyclope

« Papillon crâne » un dessin de Christophe Viau

Une épaisse buée commence à se former à l’intérieur des vitres de l’auto. Héneault revient soudain à lui, comme s’il s’éveille d’un long sommeil profond. Il est toujours stationné dans le parking de la Sûreté du Québec. Il regarde autour, hébété, puis il frotte la vitre avec sa main. Son geste ne fait que déplacer l’humidité en cercles inégaux. Il tend le bras vers la boîte à gants, l’ouvre d’une pression du pouce et saisit un torchon. Après l’avoir bouchonné, il éponge consciencieusement une large portion du verre.

La pluie intense a maintenant cessé, ne laissant qu’un léger crachin. Il faut observer les flaques d’eau pour en prendre la mesure. Il boutonne avec difficulté son pardessus, les mouvements embarrassés par l’exiguïté des lieux. Après avoir relevé son col, il se décide à sortir du véhicule.

Sitôt dehors, il fonce en courant et s’engage dans l’un des couloirs de l’édifice. À chaque porte, ou plutôt à chaque inscription sur les portes, il s’arrête pour les examiner soigneusement : « Inspecteur Machin », « Lieutenant Chose ». Les noms défilent, tous différents et pourtant semblables. Ces épigraphes ne lui disent rien, vraisemblablement, puisqu’il reprend aussitôt sa marche.

Il s’approche bientôt d’une porte entrouverte. Aucun bruit ne filtre à travers la cloison, si ce n’est celui de pas lourds produits par des souliers ferrés aux talons. Leur propriétaire, sans doute un costaud, déambule de long en large dans un va-et-vient constant et régulier. Il attend sûrement quelqu’un.

Héneault risque timidement un œil par l’entrebâillement. Il y a bien là une dizaine de personnes, des garçons dans la vingtaine, plutôt dépenaillés, la plupart avec des cheveux longs. Ils sont assis par terre, les jambes croisées, le dos arrondi, la tête basse. Leurs mains sont jointes par des bracelets de menotte. Certains ont du sang coagulé sur le visage, leur blessure ayant été grossièrement soignée à l’aide de gaze et de sparadraps. Quelques-uns ont l’air totalement désemparés : leurs yeux humides de chiens errants implorent la pitié. Mais d’autres, la majorité, regardent fixement un point du sol. « Mais que se passe-t-il donc ? Où suis-je ? », demandent-ils silencieusement.

Tout au fond de la pièce, l’image d’un garçon accroupi ressort du groupe. Une matière pâteuse rougeâtre a collé des cheveux courts et filasses sur son crâne. Sans doute du sang. Des ruisseaux du liquide rouge, surgit d’un violent coup à la tête, ont séché sur ses joues, à la commissure des lèvres et jusque sous le menton. Il en a même sur les paupières. Son visage est fin, ses traits, doux et harmonieux.

En observant ses yeux, la bouche de Héneault se met à frémir. Au contraire des autres, il n’a pas la tête basse. Il la tient haute et droite. Il doit sûrement faire des efforts désespérés pour la garder ainsi. Mais son regard. Son regard. Il est en flamme. Le monde autour de lui n’existe plus. Il n’y a que le feu. À ce moment précis, un gardien (celui au pas lourd) s’approche de la porte et voit l’intrus. Il saisit la poignée et referme avec brutalité.

— Vous cherchez quelqu’un ?

Une voix fait se retourner Héneault. Elle vient d’une petite femme en uniforme, frisée comme un caniche et cachée derrière une énorme paire de lunettes. Aucun sourire, aucune aménité sur ce visage.

— Euh… Oui… J’ai rendez-vous avec le capitaine Ferland. Le capitaine Paulin Ferland.

— Attendez ici.

Elle se dirige jusqu’à un bureau voisin, le dernier du long couloir dans lequel il vient de s’enfoncer. Elle entrouvre la porte après avoir frappé doucement et sa tête disparaît dans l’embrasure. On ne voit plus de son corps décapité que la croupe et les jambes trapues. On entend à peine un murmure étouffé. Elle semble questionner quelqu’un et écouter attentivement la réponse. Ce manège se répète plusieurs fois. Enfin, le caniche retrouve sa tête, pirouette sur elle-même et s’approche de Héneault d’un pas décidé.

— Veuillez me suivre.

Montrant aussitôt les talons, elle repart de plus belle. Il ne parvient pas à suivre tellement le rythme est rapide. Ils tournent dans un autre couloir plus sombre et plus petit. Elle s’arrête devant une porte anonyme, l’ouvre et l’invite sans un regard à y pénétrer.

— Le capitaine sera bientôt là.

Elle referme la porte. La petite salle est totalement nue. Des fluorescents au plafond éclairent crûment la pièce. La seule exception à cette sobriété est un grand miroir sur le mur du fond. Au centre trônent une table et trois chaises de chêne vernies. L’une d’elles possède des accoudoirs. Il s’y laisse tomber. Son inspection des lieux vient à peine de commencer quand du bruit attire son attention. La porte s’ouvre lentement, mais elle reste entrebâillée. L’ombre à l’extérieur regarde dans le couloir tout en parlant à un personnage invisible.

— Je veux que ça soit fait immédiatement. C’est urgent !

Le gaillard est de haute stature, assez gros, avec une tête ronde posée sur des épaules énormes. Il doit être à peine plus jeune que son visiteur. Il a des cheveux poivre et sel, mais une moustache noire de jais, à la Clark Gable. Ses yeux bruns sont curieusement désaxés, comme déphasés l’un par rapport à l’autre. Il s’approche en tendant une main habituée aux politesses.

— Bonjour M. Héneault. Excusez-moi de vous recevoir ici. Mon bureau est une véritable autoroute.

Il dépose sur le bureau dans un « flac » sonore un dossier gris.

— Vous savez que c’est une salle d’interrogatoire ici. Le miroir au fond là-bas est une glace sans tain… Mais rassurez-vous. Il n’y a personne derrière.

Ses yeux, affectés d’un léger strabisme, se posent sur le visiteur pour la première fois. En réalité, il n’y a qu’un œil mobile, l’autre reste étrangement fixe. La raison de ce handicap devient maintenant évidente. Il est borgne et porte une prothèse. Le capitaine s’assied sur la chaise en face de son hôte. Il s’accoude nonchalamment sur le bureau.

— Vous avez des amis haut placés.

— Ah ! vous trouvez ?

— Vous lâchez un ou deux coups de fil le matin dans des ministères et vous obtenez un rendez-vous avec moi l’après-midi. Ça tient du miracle dans les circonstances. Vous savez ce qui se passe à l’extérieur de ces murs, M. Héneault ?

L’officier a dit la dernière phrase sur un ton pressant. Il finit par se détendre un peu, croise les jambes, porte le regard sur le dossier, ouvre la couverture d’une main molle et fait semblant de lire la première page. L’autre se tient assis droit sur sa chaise, le dos légèrement voûté, les bras à l’étroit à l’intérieur des accoudoirs trop hauts, les mains croisées sur les cuisses. Il semble attendre quelque chose de précis. L’officier tourne maintenant une autre page, lentement, puis une troisième, plus rapidement. Finalement, il lève le regard. Cette fois, les deux yeux sont fixes.

— Que voulez-vous au juste ?

— Eh bien. Je ne saurais dire. Qu’est-il arrivé à mon fils ? Que lui est-il vraiment arrivé ?

— Mais Monsieur Héneault répond le capitaine en insistant sur le Monsieur, le rapport de police me semble clair pourtant. Julien Héneault… ou plutôt… votre fils a été retrouvé sans vie sur la rive du fleuve Saint-Laurent, près de Berthierville.

Baissant la tête sur ses feuilles, il se met à les éparpiller dans un geste lent.

— Il s’est vraisemblablement jeté du pont Jacques-Cartier dans la soirée du 2 octobre et a été retrouvé trois jours plus tard. Nous le supposons à cause de l’état de… de décomposition du cadavre… Vous savez, c’est presque toujours à cet endroit qu’on les retrouve.

— Mais ce n’est pas possible….

— Écoutez Monsieur Héneault, je comprends votre douleur, mais…

— Vous comprenez ? Vous me dites que vous comprenez ? Vous retrouvez le cadavre de mon fils à un certain endroit et vous en concluez comme ça qu’il… qu’il a mis fin à ses jours ? C’est tout ?!

Les joues de Héneault s’empourprent dangereusement. L’officier lève le ton à son tour.

— Que voulez-vous que je vous dise ? Que nous l’avons nous-mêmes jeté du pont ? Pourquoi pas ?

— Oui ! Pourquoi pas ?

L’officier le regarde avec étonnement.

— Croyez-vous vraiment cela ?

— Non. Non. Bien sûr que non ! Mais pourquoi quelque chose de semblable ne se serait-il pas passé ? Un assassinat politique… Je ne sais pas, moi ! Julien était très engagé politiquement. Du moins, je crois…

— Oui, en effet. Notre dossier fait mention de certains faits. Mais vous les connaissez aussi bien que moi.

— Lesquels ?

— Bien. Il était du groupe des personnes arrêtées lors des événements de la Saint-Jean en 68… Vous vous en souvenez, bien sûr ?

— Oui, oui. Bien sûr. Mais… Je n’étais pas au pays lorsque c’est arrivé.

— Ah non ? Et où étiez-vous donc ?

— Je ne suis pas souvent au pays depuis quelques années. Je suis ingénieur et je possède une entreprise spécialisée dans la construction des barrages hydroélectriques. Nous avons des contrats surtout en Asie et en Afrique. À ce moment-là, j’étais au Nigeria. Je suis revenu il y a quelques mois.

— Au Nigeria ? Au Nigeria… N’y a-t-il pas une guerre de sécession dans ce coin-là… le Biafra, je crois. Je me rappelle avoir vu cela à la télé…

— Oui, c’est bien là. J’y étais quand la guerre a éclaté.

— Ça n’a pas l’air gai tous les jours.

 — Non. Effectivement. J’ai vu des morts décomposés sur le bord des routes… des villages rasés… des femmes et des enfants…. mutilés…. ou morts de faim…

Héneault dit ces derniers mots presque dans un murmure. Il regarde l’une des pattes de la table avec attention. Il se tait maintenant. La bouche est restée entrouverte.

Puis, conscient tout à coup de l’incongruité de la digression, il regarde autour de lui et soupire.

— Non, je n’étais pas avec Julien à ce moment-là. Je n’étais pas là pour l’aider. J’ai appris la nouvelle beaucoup plus tard. Avez-vous autre chose à son sujet dans votre dossier ?

— Il n’y a rien d’autre… dans ce dossier en tout cas. Votre fils n’a pas été impliqué dans quelque organisation terroriste… je l’aurais su.

— Mais il n’aurait pas pu être compromis dans des rivalités entre terroristes ? Cela arrive parfois… Je l’ai entendu dire.

— Je ne le crois vraiment pas… Nous l’aurions su, c’est certain.

— Et vous ne me cacheriez pas ces choses-là ?

— Franchement, Monsieur Héneault, soyons sérieux. Regardez autour de vous. Vous voyez où nous en sommes dans ce foutu pays. Je n’ai vraiment pas le temps ni aucune espèce d’intérêt à jouer à cache-cache avec vous à propos de votre fils. J’ai bien d’autres chats à fouetter.

Le capitaine décroise finalement les jambes et penche un torse démesuré vers son visiteur.

— Il faudra bien un jour que vous vous rendiez à l’évidence.

Héneault relève avec peine la tête baissée depuis quelque temps. Il la secoue en signe de dénégation, mais son regard ne reflète déjà plus la volonté de tout à l’heure.

Brusquement, la porte s’ouvre et un homme encore jeune, au visage rubicond, apparaît dans l’embrasure.

— Capitaine ! Capitaine ! Ils ont…

Puis il voit le visiteur et se ravise.

— Qu’y a-t-il, André ?

Mais il n’attend pas la réponse et se lève d’un bond avec une souplesse étonnante pour cette armoire à glace. Il approche l’oreille de la bouche vermeille du jeune homme surexcité en présentant le dos à son interlocuteur. Quand il se retourne, l’officier placide s’est métamorphosé en un être complètement ahuri. La mine déconfite, il dit.

— Il faut que je vous quitte immédiatement. Il est arrivé quelque chose de terrible… Les terroristes viennent d’enlever le ministre Pierre Laporte.

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