LE VOYAGE D’HÉNEAULT raconte l’histoire d’un homme qui cherche la vérité, sa vérité. Le roman est publié en 16 épisodes à raison d’un par semaine. Pour ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au site sous la rubrique « pour s’abonner ». Si vous manquez un épisode, vous pouvez vous rattraper en allant sous la rubrique « rattrapage ».

Épisode VIII: Persécution des Harpyes

« Papillon à lunettes » un dessin d’Alexandra Liva

Paris, 12 novembre 1969

 J’habite provisoirement chez Thierry depuis quelques semaines. Je dis bien « provisoirement », car je sens de plus en plus de pression pour partir. Oh ! je ne lui en veux pas. Il a besoin de son espace vital et je dois être terriblement étouffant depuis quelque temps. J’étais plutôt en mauvaise forme lorsque je suis arrivé à Paris. Mais ce qui vient de se passer m’a achevé.

— Non, non, non ! Il est inacceptable de recourir à de telles mesures en temps de paix. D’ailleurs le libellé n’est-il pas clair : Loi des mesures de guerre. Nous ne sommes tout de même pas en guerre.

La radio de la chambre des Appartements Méditerranée jette pêle-mêle la conversation de deux experts dont les opinions se court-circuitent. Héneault n’écoute que d’une oreille, plongé comme il l’est dans le journal de son fils.

Paul est reparti au Canada. Nous nous étions retrouvés presque par hasard à Amsterdam il y a de cela un mois et demi maintenant. Après l’avoir quitté en Afrique du Nord, j’ai continué de correspondre avec lui par la Poste Restante des villes où nous descendions. Mais avant Amsterdam, nous avions été incapables de nous joindre. En fait, je n’y tenais pas beaucoup. Comme le monde est petit (du moins notre monde de paumés), cela devenait inévitable de nous revoir. Nous avons passé un peu de temps ensemble, puis il est reparti. Il était temps pour lui de quitter l’Europe.

— Vous trouvez que ce qui se passe actuellement n’est pas une forme de guerre larvée ? Mais ouvrez les yeux, mon cher ami. Les guerres d’aujourd’hui ne sont plus la spécialité des armées de métier. Les terroristes mènent une guérilla urbaine contre les pouvoirs établis légitimement.

Moi, j’ai décidé à ce moment-là de faire le voyage jusqu’en Inde. J’y trouverai sûrement la paix intérieure si ardemment recherchée. Mais les difficultés s’accumulent. Il y a bien sûr les éternelles questions d’argent. Mais ce ne sont pas les plus importantes. Les choses ont commencé à se gâter à Amsterdam lorsque Wayne et Bob m’ont laissé entendre que je devenais de plus en plus indésirable.

 Mon amour-propre en a pris un coup !

— Mais de quoi parlez-vous enfin ! Nous ne savons rien du nombre de terroristes, de leur puissance de frappe. Il s’agit peut-être de deux ou trois illuminés. Doit-on recourir à des moyens aussi extrêmes dans ce cas ?

— S’il faut enrayer le Mal à sa source… bien sûr !

***

J’ai toujours cru que notre petite communauté ne s’empêtrait pas dans ce genre de comportements. Nous vivions pour le présent. Tous étaient accueillis à bras ouverts à leur arrivée. Par contre, on oubliait vite les disparus. Jamais ! Au grand jamais je n’aurais imaginé des membres de la tribu abandonnant délibérément un copain. Voilà pourtant ce que Wayne et Bob s’apprêtaient à faire. Peut-être était-ce une simple question financière ? Bien sûr, je vivais en grande partie à leurs crochets. Mais cela n’avait pas beaucoup d’importance pour eux, du moins j’ose le croire.

 Non. Il y avait autre chose. Ils commençaient à me trouver embêtant. Le « Mad Frenchman » ne les faisait plus rire. Ce fut pour moi une humiliante prise de conscience. Bien sûr, j’ai essayé de connaître le fond de l’histoire. J’ai eu seulement droit à de vagues explications du genre « … voir des parents en Angleterre… ils ne comprendraient pas… » Bref, je n’ai pas voulu les obliger à trouver d’autres faux-fuyants. J’ai alors décidé de partir sans demander mon reste.

— Le Mal. Mais vous n’êtes pas sérieux. Vous faites de la mauvaise philosophie.

— Vous êtes un idéaliste, monsieur. Et d’une naïveté en plus !

— Et vous, bien sûr, digne représentant du monde des affaires, vous êtes un pragmatique. Tout ce qui vous importe dans ces événements, c’est de protéger vos intérêts !

Dès mon arrivée à Paris, j’ai pris contact avec Thierry. Il fut d’abord enthousiasmé de me voir. Il m’a tout de suite présenté à sa bande de copains et de copines. Lors d’une séance de « pot party », j’ai rencontré Laura, une très jolie fille, aux cheveux blonds courts et frisés, au visage d’ange, des yeux verts faits pour le bonheur. Mais pourquoi alors cette tristesse désespérante ? J’ai tout de suite eu le béguin pour elle.

 Selon Thierry, son copain venait de la larguer. Voilà donc la raison de son cafard. D’un naturel timide avec les filles, j’ai quand même décidé de prendre les devants. Elle ne s’intéressait pas beaucoup à moi, mais étrangement, nous avons eu une longue conversation. Je la sentais comme en état de choc. Amorphe. Lointaine. Plus je m’approchais d’elle, plus elle m’attirait, et plus elle m’offrait une résistance passive.

 Cette résistance devenait même active lorsque j’essayais de coucher avec elle. Elle acceptait de me retrouver dans son lit, mais pas de lui faire l’amour. Je ne pouvais même pas la caresser. Elle ressentait mes caresses comme des coups de poing. Il m’est arrivé parfois d’être frustré au point de sauter hors du lit et de m’en aller. Mais, à chaque fois, je revenais. Je m’étendais par terre, comme un chien près de sa maîtresse. Elle ne faisait rien pour m’y encourager ni m’en empêcher. Elle était ailleurs, autre part.

 Son vague à l’âme me bouleversait. Et je ne pouvais rien faire pour l’aider. Rien. Moins j’y pouvais quelque chose, plus je m’attachais à elle et plus elle me résistait intérieurement. Quel cauchemar ! Cela a duré près d’un mois. L’enfer. Je n’en dormais plus. Toutes sortes de doutes me torturaient, doutes à propos d’elle, doutes à propos de moi.

 Il y a deux jours, j’ai fait un « bad trip » pour la première fois. On fumait normalement. J’étais assis en face de Laura, tout près. Je la regardais intensément. Soudain, il s’est passé quelque chose. Quoi ? Je ne le sais pas très bien. Je me suis levé, j’ai quitté le groupe et me suis retrouvé dans la rue. Je me souviens surtout des lumières de la ville, des bruits d’automobile. Je courais presque, effrayé par mon état. Des images montaient en moi. Non ! Pas des images, des émotions à l’état brut. Elles me prenaient au ventre. Je ne me reconnaissais plus, je perdais le contrôle. Pour la première fois, j’ai perdu le contrôle de moi-même. Moi le doux, le tendre, je regardais les gens dans la rue et je voulais les tuer. Si, par hasard, quelqu’un m’avait adressé la parole, je l’aurais battu, c’est certain.

 J’ai erré longtemps dans le labyrinthe des rues étroites. En reprenant mes esprits, je me suis retrouvé assis sur un banc de parc. Tout à coup, un éclair a traversé mon esprit, une lumière fulgurante. Ou était-ce un hurlement trop longtemps contenu ? J’ai gueulé comme un fou. Un seul cri. Mais quel cri ! Une phrase résonnait dans mon crâne : « Je ne serai jamais à la hauteur ! Je ne serai jamais à la hauteur ! Je ne serai jamais à la hauteur ! »

 D’où venait cette voix ? Personne ne m’a jamais dit de choses semblables. Sûrement pas ma mère. Tout ce que je faisais était bon et bien, même mes coups pendables. Mon père. Oh mon père ! Qu’aurait-il pu dire ? Il n’était jamais à la maison. Lorsqu’il était présent, il se fichait de moi. Je n’existais pas. D’où venait cette voix ? Tous ces inconnus sont si loin, si distants, si impénétrables. On m’a laissé seul avec moi-même. Seul. Seul. Comment pourrais-je me débrouiller seul ? Il n’y a personne. Ma voix renvoie son écho dans la nuit, elle se perd au loin. C’est le vide infini. Je ne pourrai jamais survivre dans ce monde incompréhensible. Je ne suis pas assez fort. Aidez-moi quelqu’un ! Aidez-moi !

— Allons, allons, messieurs. Restons civilisés. Je vous rappelle, mesdames et messieurs, que vous êtes à l’écoute d’un débat dans le cadre d’une émission spéciale sur la déclaration de la Loi des mesures de guerre proclamée cette nuit par le gouvernement canadien. Nous vous revenons après cette pause.

Le jingle extirpe Héneault de sa lecture. Il pose le journal de Julien ouvert sur une petite étagère de la salle de bain. Il peut ainsi y jeter un coup d’œil tout en faisant ses ablutions. Il se tient droit comme un « i », complètement nu. On distingue bien les épaules robustes, les chairs molles de ses flancs, le fessier étroit, les cuisses encore musclées, les jarrets effilés, les pieds légèrement panards. Le corps est glabre, hormis une certaine pilosité au niveau des omoplates et des cuisses.

Pendant un moment, il regarde le reflet de son visage dans la glace. Les yeux bleus, d’habitude clairs, prennent maintenant une teinte plus sombre. Profondément enfoncés dans leur orbite, de larges sillons marron les cernent. Il frotte doucement ses joues. Sous le geste, la barbe naissante produit un bruit de raclement. Il regarde son nécessaire de toilette et se saisit de la crème à raser. Mais, après avoir examiné de nouveau son reflet, il stoppe net, figé dans son mouvement.

Aujourd’hui, il ne se rasera pas.

***

Demain. Je partirai.

Print Friendly, PDF & Email

N'hésitez pas à laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :