LE VOYAGE D’HÉNEAULT raconte l’histoire d’un homme qui cherche la vérité, sa vérité. Le roman est publié en 16 épisodes à raison d’un par semaine. Pour ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au site sous la rubrique « pour s’abonner ». Si vous manquez un épisode, vous pouvez vous rattraper en allant sous la rubrique « rattrapage ».

Épisode X: Mort d’Anchise

« Papillon (3) » une photo de Marcel Viau

— Il est toujours dans le même état ?

Au sortir de l’ascenseur, le visiteur s’était tout de suite dirigé vers l’infirmière assise au comptoir. Elle l’avait accueilli avec un « Bonjour M. Héneault ».

— Il s’est réveillé aujourd’hui et a demandé à boire. Mais depuis ce temps, il est retombé endormi.

Belle, dans la trentaine, elle a un superbe visage ovale, des cheveux brun roux très courts et, surtout, des yeux verts d’une grande profondeur. Cette femme connaît la souffrance, à n’en pas douter. Elle a su tirer de son expérience le sang-froid nécessaire à l’exercice de son métier. On peut deviner son habileté à recevoir les confidences ou à consoler des pleurs. Remarquant sa barbe d’un jour, elle ajoute :

— Vous avez l’air épuisé. Il est vrai que les récents événements… Oui, votre épouse est passée hier, et elle m’a raconté. C’est terrible ! Terrible !

— Puis-je le voir ?

— Oui, bien sûr. Il se repose présentement et sa respiration est régulière.

— Peut-on lui parler ? Peut-il m’entendre ?

— Dans l’état où il est, rien n’est certain. Mais vous savez ce qu’on dit. Le fait de lui parler le maintient peut-être en vie.

— Merci pour tout, garde.

Il tourne les talons et s’engage dans le couloir. L’infirmière fixe son dos. Il s’arrête devant une porte. Sur la surface vert pâle, un petit panneau blanc ressort sur lequel on a inscrit : « M. Achille Héneault ». Le visiteur tourne la poignée et entre. L’infirmière baisse la tête et se remet à écrire à la manière d’une élève studieuse.

Il s’approche de la couche et contemple le vieillard alité sur le dos, le corps droit comme une barre. Des draps blancs soigneusement repliés sous le matelas lui enserrent la poitrine. On a pris soin de dégager du lange les bras maigres et osseux. Le malade se raccorde par l’un des avant-bras à une bouteille suspendue tête-bêche à une tringle de métal chromé. Un tuyau de vinyle transparent tient lieu de cordon ombilical. Le lit est très élevé, comme un cercueil dressé de façon à pouvoir admirer le travail de l’embaumeur.

— Papa ! Papa ! C’est moi, Gérard.

Il effleure le long bras noueux à la peau rêche et parcheminée. Ne sentant aucun mouvement sous sa main, il la retire en la laissant glisser sur la couverture. Puis, il se déplace jusqu’au pied du lit et manœuvre un mécanisme. Le grabat en entier descend en grinçant quelque peu. Il arrête de tourner et replie la manivelle vers l’intérieur. Saisissant l’autre instrument, il la manipule à son tour. Cette fois-ci, la tête de lit s’élève. Il cesse enfin ces exercices, revient vers un fauteuil et s’y assied lourdement.

La chambre d’hôpital ressemble à toutes les autres : impersonnelle, blanche, sans relief. Toutes les cliniques du monde s’approvisionnent sans doute auprès du même fournisseur. Le mobilier a quelque chose de terriblement familier. Le lit sans apprêt ne cache même pas ses articulations. Le chrome, seul luxe apparent de l’amas de métal, miroite sous l’effet d’une lumière tamisée. Une lampe articulée se cramponne à la paroi où la tête de lit prend appui, un mince halo filtrant des contours de l’abat-jour. On dirait le cercle magique autour de la lune pendant une éclipse de soleil. Sans doute sert-elle à éclairer le travail de l’infirmière ?

La table de chevet est fabriquée dans un matériau solide. Héneault regarde une des poignées de chrome et tend la main. Mais il se ravise. Une boîte de mouchoirs en papier, un contenant en forme de haricot, une carafe d’eau en matière plastique, quelques biscuits, dont un entamé, un verre dans lequel repose une paille bizarrement contorsionnée. Ce bazar gît sur le dessus de la table.

Il regarde les rideaux tirés. Marron clair ? Brun pâle ? Rose foncé ? Et son regard amorce un long et lent inventaire des murs. Une cloison, puis une autre, puis une autre encore, jusqu’à ce qu’il lui soit devenu impossible de se tordre davantage.

Tout en se rajustant dans le fauteuil, il regarde de nouveau le mur du côté droit. Ses yeux stoppent sur quelque chose ayant échappé à son attention lors de la première inspection. L’objet est pourtant sombre et massif. Un crucifix. Le bois de la croix est d’un brun mat presque noir, la laque ayant perdu son lustre d’antan. Le personnage de bronze adossé à la planche pend à demi nu dans une position extravagante. Les jambes, repliées à moitié, retombent sur le côté en s’appuyant sur un étrier sommaire. Les bras, démesurément longs, s’étendent sur la traverse en formant un angle à quarante-cinq degrés avec le corps. La tête couronnée d’épines s’affaisse lourdement sur une poitrine maigre déchiquetée au cœur.

Le silence. Quelques murmures parviennent bien de l’extérieur à travers les murs. Mais dans la chambre, le silence est palpable. Héneault tapote de l’index et du majeur sur le bras du siège. Le bruit se répercute dans la pièce. Il cesse aussitôt. De nouveau le silence. À peine entend-on respirer le patient.

Il se résigne enfin à jeter un œil sur le vieillard, examinant d’abord le nez busqué, puis détaillant le reste du visage. De l’angle où il se trouve, on peut voir une paupière toute plissée fermant l’œil creux profondément enfoncé dans son orbite, une arcade sourcilière presque blanche, une grande oreille tortueuse, pleine de recoins et de sillons. Des cheveux argentés, minces fils de soie épars. Une peau ridée, tannée par le grand air et la maladie. Des lèvres minces, closes, se terminant sur une commissure d’où coule un peu de salive. Un menton pointu.

— Je voulais te dire, papa… Merde ! J’ai toujours de la difficulté à te parler. Même maintenant, alors pourtant que tu n’entends pas…

Tout en disant cela, Héneault avait penché la tête et regardé le sol. Il la relève maintenant pour examiner de nouveau le vieillard. Rien ne bouge. Seule, la respiration régulière montre que le souffle de vie ne s’est pas encore échappé de l’amas de chair racornie.

— Je suis confus, papa. Je ne sais pas ce qui s’est passé avec Julien. Que lui est-il arrivé ? C’était un bon garçon. Il faisait bien les choses. Il était à son affaire. Puis, plus rien. Que s’est-il passé ? En réalité, comment puis-je le savoir puisque je ne le connaissais pas ? Il vivait sous mon toit, dans ma maison, mais je ne le connaissais pas. Me reste-t-il encore des souvenirs de lui ? Peut-être quelques-uns ? Quand il était petit, quel enfant adorable il faisait ! Parfois, nous nous promenions ensemble près de la rivière. Tu sais, juste à côté du pont de chemin de fer. Oh ! Les rives étaient plus sauvages qu’aujourd’hui. On avait peine à trouver le sentier dans les hautes herbes. Des arbres majestueux la bordaient. Dès que Julien apercevait une éclaircie, il se précipitait invariablement vers la berge en criant : « Papa, Papa, viens vite ! » Je le revois, empêtré dans ses bottes trop grandes, les mains et le nez sales, une tuque enfoncée jusque sur les sourcils. Il riait. Ah… que son rire était bon ! Une véritable cascade d’eau fraîche.

Il s’arrête, le temps de laisser monter en lui les souvenirs. Sans s’en rendre compte, il fait des petits gestes en racontant son histoire, le buste en avant et la main étendue, comme pour rattraper quelque chose.

— Arrivé au bord de l’eau, Julien refaisait toujours le même rituel. Il prenait un caillou choisi avec soin. Il devait être assez gros et le plus sphérique possible. De teinte claire aussi, car trop sombre, on ne le verrait pas s’enfoncer dans l’eau noire, disait-il. Ensuite, il se concentrait et lançait de toutes ses forces vers le ciel sa précieuse trouvaille. En retombant dans l’eau, elle faisait un « plouf » sonore qui le faisait bondir de joie. Puis le moment crucial tant attendu arrivait. Son rire disparaissait et ses jambes s’immobilisaient, plantées bien droites dans la boue. Il se penchait en avant, à la limite du point de gravité, la tête relevée le plus possible pour ne rien manquer. Seul le corps souple d’un enfant de cinq ans peut se contorsionner de la sorte. Il était fasciné par les ronds dans l’eau provoqués par la chute du caillou. Il restait interdit devant le phénomène : l’image brouillée, la régularité des cercles, leur progression continue à l’infini. « C’est vraiment moi qui ai fait cela ? » répétait-il alors d’un air étonné. Puis, en bombant le torse, il ajoutait avec fierté : « Je suis bon, hein, papa ? »

Le silence s’insinue de nouveau dans la pièce. Un sourire figé reste accroché à son visage.

— Je me souviens encore clairement de l’une de nos promenades. Un événement inattendu s’est produit. En voulant refaire son rituel, Julien a glissé sur un rocher, piquant tête première dans la rivière. Ce jour-là, il avala un sacré bouillon. Je me suis précipité pour le sortir de là. Pauvre petit ! Il était tremblant de froid et de peur. Il s’est vite accroché à moi, désespérément. Il m’a agrippé par le cou en me serrant très fort. Il était trempé. Il toussotait et sanglotait. Il me serra très fort. Très fort. Je l’ai consolé comme j’ai pu. Je l’ai rassuré…

Une petite plainte sort de la bouche maintenant entrouverte du malade. Héneault se lève rapidement en voulait toucher l’avant-bras décharné, mais il arrête son geste. Il se tient plutôt à l’attention, tendu vers le moindre signe. Mais rien ne se produit. Le vieil homme rêve peut-être. Ou peut-être geint-il de douleur. Ou peut-être a-t-il bel et bien entendu toute l’histoire. Il pose finalement sa main sur le bras du vieillard en se penchant à peine vers lui, puis tourne imperceptiblement la tête vers le pied du lit. Il recommence à parler maintenant sur un autre ton, une résonance inhabituelle dans la voix.

— Tu me serrais dans tes bras, toi aussi… autrefois. Te rappelles-tu ? Ta barbe rude m’éraflait la joue. J’en pleurais même parfois.

Il se tait encore une fois en levant la tête au plafond. Un silence épais flotte de nouveau dans la chambre. On aurait pu entendre battre les deux cœurs : l’un, au rythme délicat et fragile, à la merci du temps qui passe ; l’autre, cognant lourdement dans une poitrine devenue trop petite pour lui. Puis, il tourne son regard vers le vieillard en l’examinant avec attention.

— Certains dimanches après-midi, tu venais fumer une pipe sur la galerie. Tu te berçais dans ta chaise favorite. Tu sais, celle dont les arceaux craquaient tant. Tu ne n’étais jamais décidé à la réparer. Moi, je me cachais dans le recoin d’une marche pour mieux t’observer. Tu ignorais ma présence, du moins je l’ai toujours cru. Dans ces moments-là, tu regardais loin, au-delà de ton pauvre lopin de terre cultivée avec tant de soin. Cette belle terre que tu aimais tant…. Je me souviendrai toujours de ces instants de grâce. J’étais si jeune… Pourtant je ressentais physiquement ta souffrance et ton désarroi.

L’homme endigue enfin le flot de paroles. Il glisse sa main sur le bras du patriarche. Arrivé aux vieux doigts inertes, il les saisit et les presse tendrement.

— Repose-toi, papa. Repose-toi. Toi, tu es arrivé au bout de ta nuit.

Il desserre son étreinte et regarde encore une fois ce masque impassible. Puis il tourne sur lui-même comme un soldat de plomb et sort sans dire adieu.

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