LE VOYAGE D’HÉNEAULT raconte l’histoire d’un homme qui cherche la vérité, sa vérité. Le roman est publié en 16 épisodes à raison d’un par semaine. Pour ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au site sous la rubrique « pour s’abonner ». Si vous manquez un épisode, vous pouvez vous rattraper en allant sous la rubrique « rattrapage ».

Épisode XII: Dans la barque de Charon

« Papillon (4) » une photo de Marcel Viau

Ce soir, la « Catherine » est plus encombrée que jamais, malgré une bruine crachant par intermittence sur les passants frileux. L’habituel bouchon de voitures se presse aux feux de circulation. Les avertisseurs claironnent nerveusement. De temps à autre, un excentrique fait surgir de sous son capot, nul ne sait comment, une mélodie triviale ou un sifflement vulgaire. Les phares des voitures éclairent la rue d’une lumière jaunette, mettant en évidence la saleté des lieux. Les véhicules avancent dans un mouvement lent, mais implacable ; on dirait l’invasion des martiens dans La guerre des mondes.

La Catherine a un petit quelque chose de spécial, une atmosphère indéfinissable. Serait-ce la façade des échoppes ? Le néon est partout présent : blanc, vert, bleu, jaune et surtout, rouge. Clignotant ou non, il prend toute la place, éclipsant les lampadaires urbains blafards, agressant les badauds. Plusieurs boutiques sont vivement éclairées de l’intérieur, tant pour montrer avec ostentation leurs produits que pour les protéger des voleurs.

Les parfums se transmuent à tous les cent mètres. Tantôt, le fumet corsé de l’expresso flotte à l’entrée d’un petit bouge sombre, s’accrochant aux révolutionnaires d’un soir. Tantôt, l’âcre odeur de la friture sourd d’une grande salle vide et nue, crûment éclairée par des néons bleutés. Tantôt, un restaurant, étalant dans sa vitrine des pots remplis de piments rouges et de cornichons polonais, exhale un arôme de viande fumée. Tantôt, les effluves de bière sûre et de vomi se tapissent dans une encoignure, attendant leur heure pour assaillir les narines vagabondes osant s’y aventurer.

Mais autre chose frappe davantage : la faune nocturne. Ici, des marins en goguette, reconnaissables à leur uniforme d’un blanc incertain et à leur bonnet à pompon, chahutent les passants et reluquent les filles de façon irrévérencieuse. Là, des jeunes gens en veston cravate, tout frais sortis de leur collège, avancent agglutinés l’un à l’autre, ouvrant grands des yeux pétillants et fiévreux.

Une fille dégingandée, moulée dans une jupe défraîchie et indécente, se tient au bord de la rue ; une autre, attifée d’oripeaux semblables, déambule en se déhanchant outrageusement. Ici, un clochard dégoûtant de crasse demande l’aumône avec insistance à des flâneurs qui regardent ailleurs. Là, un tout jeune homme à l’air ambigu, tout de cuir vêtu, appuyé sur un mur, lorgne avec insistance les passants de plus de quarante ans.

Héneault ne détonne pas dans cette foule.

Son pardessus marine déboutonné laisse voir un veston sali et une chemise tachée. Le pantalon tire-bouchonne à la jambe. Il circule la tête basse, indifférent au spectacle coloré autour de lui. Sa démarche n’est pas rectiligne. Il prend mille précautions pour ne pas heurter quelque objet risquant de le faire basculer. Des épaules et des bras le déstabilisent parfois, mais il parvient toujours à garder le cap.

Il avance rapidement, beaucoup plus vite que son état ne lui permet. Il traverse les rues sans attendre le feu, ce qui finit par lui occasionner certaines complications. Holà ! Une voiture le heurte presque. En tentant de se dégager, il est pris en souricière entre deux autres véhicules, provoquant l’ire des conducteurs. Mais il continue son chemin, sourd à toutes récriminations, insensible aux quolibets.

Finalement, il fait halte devant un bâtiment pouilleux. Il l’examine soigneusement de haut en bas, en prend la mesure en s’éloignant un peu. Il touche à la fin de son périple, semble-t-il. Tout en s’approchant de l’édifice, il fouille dans sa poche. Une porte béante donne sur des marches plongeant dans un couloir sombre. Au-dessus de l’embrasure, on peut voir clignoter une enseigne : Appolo’s Cave.

Un géant à la mine de bouledogue cache presque complètement l’ouverture. À intervalles réguliers, il lance aux flâneurs un refrain répété sans doute des centaines de fois ce soir.

— Showtime, showtime. Les plus belles filles en ville. No cover charge.

Lorsque Héneault se campe en face de la porte, le bouledogue cesse de japper et le toise de bas en haut. Il remarque ses souliers crottés, son accoutrement et sa tête de pouilleux.

— Y a plus de place ce soir.

Sans mot dire, le client sort de sa poche une liasse de billets de banque, il en extirpe deux de dix dollars et les fourre dans la pochette de smoking du bouledogue. De mauvais gré, l’autre lui ordonne alors :

— Suivez-moi.

Ils descendent l’escalier mal éclairé. On peut entendre des sons étouffés surgir de la cave. Un saxophone miaule une mélodie feutrée, accompagné par des percussions jouées aux balais métalliques. Arrivé sur le palier, le bouledogue écarte d’un geste un rideau de faux velours noir et laisse pénétrer son client. L’autre s’engouffre dans un nuage rougeâtre et le voile retombe derrière lui.

La fumée épaisse de cigarettes prend tout de suite à la gorge. Heneault faillit s’étouffer. Puis, se ressaisissant, il lève la tête vers un endroit central éclairé par deux spots. Il y a là une petite estrade surélevée en forme de demi-cercle recouverte d’un tapis moelleux. Seul un immense miroir accroché au mur derrière la plate-forme fait office de décor. Un amas de chair blanche roule des hanches en regardant le mur d’en face. Une perruque blonde et bouclée encadre un visage bouffi, des yeux peinturlurés et des lèvres pulpeuses. Elle est nue, à l’exception d’une paire de talons aiguilles, d’un slip très mince et de deux pastilles sur les mamelons.

De chacune des pastilles pend un gland de tissu doré. À un moment, elle effectue un mouvement particulier du tronc. Les glands se mettent à tournoyer en tous sens. L’impulsion produit également un effet de rotation sur des seins trop lourds. La giration se continue un instant, puis cesse brusquement. La danseuse reprend aussitôt sa promenade lascive, comme si des ressorts lui tenaient lieu de genoux.

Héneault fouille la pénombre du regard. Après quelques instants de clignement d’yeux, il peut enfin apercevoir des tables. En ayant avisé une tout au fond, il se dirige vers elle en louvoyant et s’y installe sans enlever son pardessus. Aussitôt, une serveuse s’approche avec un plateau vide à la main. Elle cache ses formes à la manière de la danseuse, mais en surplus un déshabillé de tulle noir tombe négligemment sur ses épaules.

— Un double whisky.

Elle repart aussitôt sans mot dire. Il examine avec attention la salle, pour autant qu’il est en mesure de le faire dans ce clair-obscur. Elle semble plutôt petite. Du faux plâtre auquel on avait donné des formes incongrues recouvre les murs. Il y a peu de tables : une trentaine, sans plus, de simples panneaux circulaires de Formica soutenus par un trépied de métal noir. Des chaises inconfortables en bois complètent les ensembles.

Quelques formes humaines sont attablées. Tous des mâles. Ou plutôt des silhouettes mortes, des ombres accablées. Personne ne bronche, sauf lorsqu’un des fantômes lève le bras pour prendre une gorgée de liquide. Les ombres semblent figées dans leur position, comme des statues de marbre, regardant sans voir la masse claire s’agitant devant eux. Le corps souple a beau multiplier les simagrées, rien n’y fait. Les fantômes restent immobiles et passifs, inertes et résignés.

À gauche, le bar exhibe une impressionnante rangée de bouteilles de formes et de couleurs variées. Aucun client n’occupe les tabourets. Un barman, accoudé sur le comptoir, bâille à se décrocher les mâchoires. Il est très laid ! Une balafre lui traverse la joue gauche de haut en bas, résultat sans doute d’une bagarre ayant mal tournée. Mais, compte tenu de son gabarit, personne sans doute n’ose lui en faire la remarque.

— Ça fait quatre piastres, mon coco.

Héneaut sort de sa poche un billet de dix dollars.

— Garde le change.

La serveuse lui jette un regard en coin et saisit le billet. Mais au moment où elle s’apprête à partir, il la retient par le coude. Elle se retourne vivement.

— Si tu veux quelque chose en particulier, ça va te coûter plus cher.

— Je veux parler à Sibylle.

— Sibylle ? Sibylle ! Pourquoi est-ce qu’il y en a seulement pour elle ?

Elle repart aussitôt vers le comptoir et se penche à l’oreille du barman. Celui-ci lance un œil dans la direction du nouveau client. Puis, il se détourne et disparaît par une petite porte dérobée. Après quelques instants, il en ressort, se réinstalle à son comptoir et reprend sa mine sombre.

L’attente dure encore quelques minutes. Finalement, la porte s’ouvre et une fille plutôt petite en sort. Dans la pénombre, il est difficile de la détailler. On peut cependant voir qu’elle est vêtue de pied en cap, habillée d’une longue robe rouge en paillettes la couvrant de la poitrine aux chevilles. Seules les épaules restent dénudées. Le costume provocant moule un corps bien proportionné. Elle s’avance maintenant d’une démarche féline, contournant les tables et les chaises avec une aisance naturelle. Elle est chez elle, c’est évident.

Lorsqu’elle est près de l’homme, il peut l’examiner à loisir. Elle a des cheveux très noirs tirés vers l’arrière. Une longue tresse prend racine presque sur le dessus de la tête et se termine au milieu du dos. Sa tignasse lisse met en évidence une tête ronde, des pommettes saillantes et des paupières légèrement bridées. Un petit nez et une bouche tout aussi menue complètent le tableau. Le galbe de ce visage sombre, presque brun, ressemble à un masque de danseuse birmane. Visage auréolé d’une beauté étrange, fascinante, exotique. Sans doute est-elle Amérindienne.

Elle s’assied sur une des chaises, près de l’homme, sans même lui demander la permission. Ce dernier est à même d’observer ses yeux. Ils sont noirs. Non pas marron, ni même bruns. Noirs. Deux billes luisantes, deux charbons ardents, deux trous sans fond. Elle le regarde maintenant.

— Tu me paies à boire, mon chou ?

— Mais oui, bien sûr, qu’est-ce que tu prends ?

— Un rhum and coke.

— Va pour un… rhum and coke.

Il s’apprête à lever le bras quand la serveuse de tout à l’heure s’approche de la table. Il passe la commande.

— Sibylle ! C’est un beau nom de scène, ça ?

Il a dit cela sur un ton persifleur. La fille le perçoit. Tout son corps se raidit et quelque chose de terriblement dur apparaît dans ses yeux. Elle réplique avec une voix étrangement basse, caverneuse même.

— Ouais ! Ça t’embête tant que ça, le vieux ? Si t’es venu ici pour rire de moi, je m’en vais tout de suite.

— Excuse-moi. Je ne voulais pas dire cela.

— Qu’est-ce que tu veux au juste ? Puis, comment t’as entendu parler de moi ? On se connaît ?

Elle est méfiante à présent. Héneault ne sait plus trop comment se reprendre. Juste à ce moment-là, la serveuse revient avec un verre plein d’un liquide brunâtre dans lequel flottent quelques glaçons. Elle le dépose sur la table, en face de la belle. Il sort sa liasse de billets et lui donne un autre dix dollars. Elle tourne des talons et repart sans demander son reste.

— Tu connais… Tu as connu quelqu’un que je connais. Julien… Julien Hénault.

— Je connais beaucoup de gens, tu sais. Ils ne me donnent pas tous leur nom.

L’homme comprend aussitôt de quoi il s’agit. Il ressort de sa poche la liasse et se met à feuilleter les billets : dix, vingt, trente. Il les dépose sur la table en les étalant. Elle ne bouge pas, ne dit pas un mot. Il recommence son manège : dix, vingt, trente. Il couche à côté des autres le nouvel éventail. Elle reste de glace.

— Bon, puisque c’est comme ça…

Il fait mine de reprendre le tout. Elle, rapide comme l’éclair, s’empare du magot et le fourre dans une pochette dissimulée sous son corsage.

— Qu’est-ce que tu veux savoir ?

Print Friendly, PDF & Email

N'hésitez pas à laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :