LE VOYAGE D’HÉNEAULT raconte l’histoire d’un homme qui cherche la vérité, sa vérité. Le roman est publié en 16 épisodes à raison d’un par semaine. Pour ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au site sous la rubrique « pour s’abonner ». Si vous manquez un épisode, vous pouvez vous rattraper en allant sous la rubrique « rattrapage ».

Épisode XIII: L’oracle de la sibylle

« Papillon tache » Un dessin de Christophe Viau, corrigé par Ennio Viau

Héneault était toujours assis en face de Sibylle qui le regardait toujours d’un air méfiant.

— Tu as bien connu Julien Hénault ?

— « Bien connu », c’est exagéré. Je l’ai connu, oui. Mais il y a déjà plus de deux semaines que je ne l’ai revu. Et alors ?

— Alors… alors… Est-ce que c’était ton chum ?

Elle part d’un brusque éclat de rire qui domine pour un instant la musique feutrée du club. Par contre, ses yeux ne rient pas. Cet éclat semble atteindre le père en plein cœur. Il chancelle sur sa chaise.

— Mon chum ? T’es malade ! J’en ai pas de chum…. puis, j’en veux surtout pas. Si tu veux savoir si mon petit Juju couchait avec moi, c’est non.

— Comment l’appelles-tu… Juju?

— Mais oui, mon petit Juju. Il était bien mignon. Il me faisait rire. Ah ! Mais c’était pas volontaire.

Cette fois, le visage de Héneault devient exsangue. Il saisit son verre et le vide d’un coup. En le déposant, seuls les glaçons s’agitent un moment. Elle le regarde comme une tigresse à l’affût.

— Il y a longtemps que tu le connais ?

— Il est venu pour la première fois au club cet été, je crois. En août. Oui, c’est ça… en août. Il était toujours assis à la même table. Il arrivait pour mon spectacle et il repartait tout de suite après. Il était à croquer avec ses longs cheveux. Il ressemblait à un petit chien battu.

— J’ai entendu dire qu’il habitait chez toi.

— Ouais ! Ouais ! Et tu sais, j’emmène pas souvent quelqu’un chez moi. D’habitude, on va à l’hôtel.

Héneault ne bronche pas. Lorsqu’elle voit tout l’effet provoqué par sa remarque, elle continue d’un air ennuyé.

— Un soir, il n’avait plus un sou pour payer sa boisson. Alors, Phil… le gars au bar… a voulu le vider. Je venais de finir mon tour de danse. Pour le calmer, j’ai payé son drink. Alors, Phil l’a laissé tranquille. J’ai pris mon Juju par le bras et je l’ai emmené à mon appartement. Il s’est laissé faire comme un petit enfant.

— Que s’est-il passé ensuite ?

— Eh bien, c’est un drôle de petit bonhomme, ton Juju. Lorsque j’ai commencé à me mettre à poil, il a pris ma robe dans ses mains, m’a recouverte et il a crié : « Je t’aime, mais pas de cette façon ». Ou quelque chose dans ce genre. J’ai ri à m’étouffer. Lui restait là à me regarder de son air à faire pitié. J’ai remis ma robe. Puis, j’ai ouvert le canapé et lui ai donné des draps. Il a dormi là pendant tout le temps où il est resté chez-moi.

— Mais que s’est-il passé chez toi ? T’a-t-il parlé ? A-t-il fait des choses en particulier ?

— Pourquoi veux-tu savoir ça ? C’est qui pour toi, Juju ? Tu es son Sugar Daddy ?

— Non, son Daddy, tout court !

— Ah ! Je vois…. Et bien ! Il était un peu étrange, ton petit gars. Il n’avait pas un sou, mais n’a jamais rien accepté de moi. Même pas de nourriture. Il préférait parler. Il disait des choses bizarres. Il faisait souvent des grandes phrases. On aurait dit les sermons d’un curé. Je comprenais pas toujours.

Héneault appelle la serveuse. Il commande de nouveau, mais deux doubles cette fois. Les spots se sont éteints et la musique a cessé. Une faible lueur jaunâtre envahit la salle depuis quelques instants. Presque chacune des tables a maintenant son entraîneuse essayant de réveiller le mort vivant assis près d’elle. On entend un brouhaha léger. La serveuse revient et le même manège recommence. Bruit de verre, liasse de billets, faux sourire, tortillement des hanches.

— Il avait toujours son gros livre à la main. Sa Bible, qu’y disait. Je me suis rendu compte un jour que ce machin-là, c’est comme un livre de messe. Je lui ai dit de ne pas s’amuser avec ça. C’est seulement à l’église qu’on lit ces choses-là. Dans ces moments-là, il me parlait comme à une petite fille… Il m’expliquait des choses que je comprenais pas. Il parlait de péché, de sauver mon âme. Des trucs comme ça, tu vois.

Elle s’arrête pour boire une gorgée. L’homme la fixe. Il commence à avoir les yeux vitreux. Son corps balance légèrement de l’avant à l’arrière. Il ne dit rien. Elle hésite à continuer.

— Puis un jour, on s’est engueulé.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Je sais pas trop. Il finissait par m’énerver avec ses trucs. À un moment, j’ai dû lui dire ma façon de penser.

— C’est quoi, ta façon de penser ?

— Je lui ai dit : « Pauvre cave. Tu t’es pas regardé. T’as l’air d’un vrai débile. Et le pire dans tout cela, c’est que tu te penses plus fin que tout le monde ». C’est vrai, quoi… Il prenait ses airs supérieurs avec moi, comme si j’étais rien. Moi, tu sais, j’suis habituée à ces airs-là. Mais à la longue, c’est chiant. En tout cas, j’ai dû l’engueuler pendant un bon quart d’heure.

Il avale encore une rasade d’alcool. Son teint est maintenant verdâtre. Il ne regarde plus la fille, mais le verre. Elle continue son monologue.

— Il ne s’est pas mis en colère. Ça m’a surpris. Les autres gars m’auraient pas manquée. J’aurais déjà eu droit à une paire de claques. Pas lui. Il s’est pelotonné sur mon canapé et s’est mis à lire son livre. Ce soir-là, je l’ai entendu marmonner des choses. On aurait dit des prières.

Elle reprend une autre gorgée de son liquide rendu plus clair par la fonte des glaçons.

— Puis, au milieu de la nuit, je me suis réveillée en sursaut. Il était au pied de mon lit. Je me suis dit : « Ça y est ! Il s’est décidé ». Mais non. Il tenait toujours son maudit livre grand ouvert à la main. Il m’a répété quelque chose, une phrase. J’ai pas compris. Mais je me souviens bien de la phrase. Il disait : « Je suis Jacob et tu es l’ange ». Il a répété ça plusieurs fois. « Je suis Jacob et tu es l’ange ». Ça m’a frappée. Je sais pas pourquoi. C’était comme un mauvais rêve. Tu sais, on se souvient plus facilement des mauvais rêves. Le lendemain, il était parti.

La musique recommence à jouer, les lumières s’éteignent peu à peu. Il s’agit sans doute une sorte de signal, car la fille se raidit sur son siège.

— Bon, bien, c’est pas tout ça, mais je dois travailler. C’est mon tour. Tu peux rester là, mon chou, et admirer la performance. Tu vas en avoir pour ton argent.

Héneault est presque complètement effondré sur la table. Il se relève avec peine et laisse retomber ses épaules sur le dossier. Il fait des efforts inouïs pour retenir sa tête qui tend à culbuter dangereusement vers l’arrière. La fille se redresse en le toisant un moment. Puis, elle tourne sur elle-même et repart en émettant un « pffft » de mépris. On l’entend dire entre les dents en s’éloignant :

— Aussi débile que son fils.

Les spots se rallument et la musique s’amplifie. Les airs sont plus vigoureux, plus entraînants que tantôt. La danseuse aussi. Elle se penche en esquissant des petits pas de samba, faisant glisser une longue fermeture éclair. En interrompant son geste à la hanche, une cuisse superbe se découvre. La danse se fait de plus en plus déchaînée. Elle termine son opération, puis lance la robe en dehors de l’estrade. Celle-ci retombe sur une table vide. Il ne lui reste que des souliers à talons hauts, un slip de couleur assortie à la robe et des pastilles transparentes. Son déhanchement a quelque chose de sensuel, d’effrontément suggestif.

Les morts commencent à s’agiter un peu. On entend même une table basculer et des verres se briser sur le sol. Que se passe-t-il donc ? Un énergumène approche de l’estrade en titubant, bousculant tout sur son passage. Lorsqu’il arrive près de l’estrade, les spots l’éclairent un peu mieux : Héneault. Il gesticule, s’égosille. La fille cesse ses mouvements. Elle semble stupéfaite, éberluée. Il essaie de monter sur la scène, mais son pied heurte le rebord et il s’étale sur le tapis rouge. Elle se penche pour le relever, ce qu’il fait avec peine. Il lui crie en postillonnant, en écumant même :

— C’est toi qui l’as tué, petite garce. Tu t’en rends pas compte ? C’est toi qui l’as tué !

En disant cela, il saisit la danseuse par les deux épaules et la brasse avec énergie. La fille se libère et regarde du côté du bar. Le barman vient de contourner son comptoir et arrive en courant. Il attrape le trouble-fête et le fait basculer par-derrière. L’autre se retrouve de nouveau au sol. Le barman le prend sous les aisselles et le tire vers le rideau noir de l’entrée. La fille crie.

— Phil, oublie pas ses poches.

Le barman se met à le fouiller et tombe sur le magot. Il le met dans sa poche revolver. Le bouledogue a dû entendre du bruit puisqu’il écarte maintenant le rideau.

— Aide-moi !

À eux deux, ils n’ont aucune peine à faire grimper les escaliers à l’ivrogne. Arrivés sur le trottoir, ils le traînent dans la ruelle adjacente et le laissent tomber là, comme une poche de sable. Puis ils repartent, satisfaits du travail accompli. Héneault perd ses lunettes et un grand cahier noir sort de la poche intérieure de son pardessus.

Il demeure étendu un bon moment sans bouger. Après une dizaine de minutes, il soulève la tête et aperçoit la monture. Ni elle, ni les verres n’ont subi de dommages. Il les remet non sans difficulté sur son nez et se traîne à quatre pattes jusqu’à la rue. Arrivé là, il parvient à s’asseoir sur le trottoir, s’adossant au mur d’un immeuble.

Il reste ainsi, abruti, hébété, les vêtements, les mains et le visage maculés de saletés et de taches de sang. Les jambes complètement étendues, les bras déposés sur ses cuisses, les mains ouvertes, il ressemble à un pantin au repos. La tête retombe sur la poitrine. Il semble dormir.

— Un autre poivrot.

La voix provient d’un policier. Il parle à un collègue.

— Y me semble qu’y en a de plus en plus tous les jours. Tu ne trouves pas ?

— Ouais ! Celui-là à l’air plutôt mal en point. Il a pris une sacrée cuite.

— De plus, il fait froid ce soir. Puis, la pluie qui va et vient. On ne devrait pas le laisser là.

— T’as raison. Aide-moi. Allez. Viens, mon vieux. Tu vas dormir au chaud ce soir.

Héneault n’esquisse aucun mouvement, ne fait aucun geste. L’un des policiers lui prend le poignet et le soulève avec une force inattendue. L’autre fait de même pour l’autre poignet. Ils glissent chaque bras par-dessus leur épaule respective et le tirent en faisant traîner ses souliers par la pointe. Cette équipée a l’heur de réveiller le soûlard.

— Qu’est-ce… qu’est-ce que c’est ?

— T’inquiète, bonhomme. On t’emmène au poste de police.

— C’est ça… C’est ça… Arrêtez-moi. Mettez-moi les menottes. Je suis juste un lâche. Un déserteur. Un lâche !!! Un déserteur !!!

— Oui, Oui, ça va. On le sait. Moins fort maintenant.

— Un déserteur !!! Je l’ai laissé mourir sans rien faire… mon garçon… il avait besoin de moi et je l’ai laissé mourir… comme un lâche. Je les ai tous laissé mourir sans rien faire ! Tous… Je les ai laissé pourrir sur le bord de la route…. massacrés… morts de faim… des femmes… des enfants. Et j’ai rien fait… je me suis sauvé… comme un lâche que je suis. Arrêtez-moi. Je suis un criminel…

— Ce qu’il délire, le pauvre.

— Je suis un déserteur…

Ils arrivent tous les trois près du car de police. Un policier ouvre la portière arrière. Ils laissent retomber le pochard sur la banquette en prenant soin à sa tête. Celui-ci s’étend de tout son long et sombre aussitôt dans un profond sommeil. Le véhicule démarre en trombe.

***

Dans la ruelle, le journal de Julien traîne dans un coin, ouvert, comme un papillon blanc prêt à s’envoler.

 

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