LE VOYAGE D’HÉNEAULT raconte l’histoire d’un homme qui cherche la vérité, sa vérité. Le roman est publié en 16 épisodes à raison d’un par semaine. Pour ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au site sous la rubrique « pour s’abonner ». Si vous manquez un épisode, vous pouvez vous rattraper en allant sous la rubrique « rattrapage ».

Episode XV: Duel décisif entre Énée et Turnus

« Saint-Georges terrassant le dragon »
une photo de Marcel Viau

Héneault est attablé à un petit bureau de bois pâle. Il écrit. La pièce dans laquelle il se tient a les dimensions d’une cellule de prison. Les murs et le plafond, peints en blanc, n’offrent aucun luxe apparent. Seul un des murs arbore une croix de bois verni. Un grabat dépouillé des atours habituels jouxte le mur opposé. Deux chaises, dont l’une recouverte de tissu, et une penderie complètent le décor. Une haute fenêtre à carreaux s’enfonce dans l’imposante paroi. Ce bâtiment est vieux. Construire des murs aussi épais serait inconcevable de nos jours. Le plancher latté de vieux bois craque à chaque déplacement des pieds du scribe.

— Toc ! Toc ! Toc !

— Oui, entrez !

Un moine apparaît dans l’embrasure.

— Je ne vous dérange pas ?

— Mais non, bien sûr, entrez.

— Je suis le père Abbé. 

— Gérard Héneault. Je me souviens vous avoir vu au bout de la table centrale. Est-ce bien vous qui faisiez fonctionner le cliquet ?

Le père Abbé sourit en acquiesçant. Héneault et lui ont sensiblement le même âge. Il a une belle tête carrée, des cheveux bruns bien plantés, un nez aquilin supportant des lunettes cerclées de noir qui lui donnent un air d’intellectuel. Il porte la bure avec une certaine élégance. Son allure est fière, ses gestes posés et précis.

— Je croyais que vous n’aviez pas le droit de prononcer une parole ? questionne Héneault en l’invitant à s’asseoir sur la chaise recouverte de tissu.

— Un père Abbé jouit de certains privilèges.

Ce religieux aurait sans doute été plus à sa place dans les riches couloirs d’une ambassade que dans ceux, blancs et nus, d’un monastère. Il a les mains longues et fines, sans doute celles d’un musicien. Il s’assied en croisant naturellement les jambes. Cette position étonne l’hôte. 

— Vous semblez surpris de ma… comment dirais-je… de ma désinvolture ?

— Je n’ai pas mis les pieds dans un monastère depuis fort longtemps. Les choses ont beaucoup changé. Vous semblez plus libres, malgré certaines apparences.

— Disons que nous ne nous sommes pas délestés de notre rigueur. Nous l’avons plutôt intériorisée. Le plus important se passe dans le cœur de l’homme. Ne trouvez-vous pas ?

— Oui, vous avez parfaitement raison.

Un ange passe. Le père Abbé ne semble pas vouloir briser le silence. 

— Pardonnez-moi, dit Héneault, mais je suis un peu étonné de rencontrer quelqu’un comme vous ici. Vous ne correspondez pas à l’image « type » d’un moine… Pardonnez mon impolitesse !

— Pas du tout, vous n’êtes ni impoli, ni impertinent. Je me suis moi-même souvent posé la question : « Mais qu’est-ce que je peux bien faire ici ? ». Vous savez, le Seigneur nous prend où il veut et quand il le veut. Lorsqu’il nous appelle, l’ordre est impératif. Il nous oblige à tout mettre de côté pour le suivre.

— En un sens, vous n’avez pas eu le choix.

— En un sens, oui. Mais pas dans celui où vous l’entendez.

— Que voulez-vous dire ?

— Eh bien ! Voyons !… Comment dire ?… Il peut arriver des événements dans la vie où vous devez affronter votre destin. C’est Joseph Conrad, je crois, qui parle de « la ligne d’ombre ». Ces événements vous tombent dessus au moment où vous vous y attendez le moins. Alors, vous devez prendre des décisions aux conséquences irrémédiables. Vous avez sans doute connu ce genre de situation, n’est-ce pas M. Hénault ?

— Je crois comprendre. C’est vrai, il arrive parfois que nous devions faire des choix fondamentaux.

Héneault hésite maintenant. En se déplaçant sur sa chaise, il change la position de ses mains. Il saisit un crayon et se met à tapoter sur le bureau. Sans relever la tête, il demande au moine.

— Et vous, mon Père, vous avez déjà fait face à votre ligne d’ombre ?

— Je me souviens exactement du lieu. Pas de la date, mais du lieu. Je ne pourrai jamais l’oublier d’ailleurs. C’était il y a plus de 25 ans déjà. J’étais jeune prêtre et on m’avait demandé d’être aumônier dans une communauté de religieuses aux Philippines, près de Manille. Ayant toujours eu le goût de l’aventure, j’avais accepté sans hésiter, même si on m’avait prévenu que le déclenchement de la guerre était imminent. On savait déjà que les Japonais avaient des prétentions sur les Philippines. 

Héneault semble désarçonné par la tournure de la conversation. Malgré un air distant, il écoute avec une extrême attention son récit.

— Six mois après mon entrée en fonction, ce fut Pearl Harbour. Alors, en moins de temps qu’il n’en faut pour le raconter, les Japonais avaient envahi l’île et fait prisonniers tous ceux pouvant représenter un ennemi potentiel. Nous avons eu beau protester, prouver notre nationalité canadienne. Rien n’y fit. Ils nous emmenèrent tous dans un camp de concentration pour étrangers, dans ce qui nous paraissait être le fin fond de la jungle. Là, la lente descente aux enfers commença.

Le père Abbé raconte tout cela avec impassibilité, comme si cela était arrivé à une autre personne. Aucune émotion particulière dans la voix. Aucun geste de nervosité. Héneault, quant à lui, a perdu son air lointain. Il semble maintenant profondément troublé.

— Nous avons passé plusieurs années dans ce camp. Au début, les conditions étaient, disons, acceptables. Nous étions nourris convenablement, les baraques étaient sommaires, mais étanches. Nous avions de l’eau pour nous laver et des vêtements de rechange. Mais graduellement, les choses se gâtèrent. La saison des pluies avait fait pourrir les toits, les vêtements neufs n’arrivaient plus. Nous ne recevions même plus de nouvelles de nos proches. Et encore moins de colis. Mais surtout, surtout, il y avait de moins en moins de nourriture. Les six derniers mois avant notre libération, nous étions complètement affamés ; du moins, ceux et celles qui avaient survécu. Car les gens mouraient comme des mouches. La dysenterie, le choléra, les fièvres tropicales. Nous faisions un festin lorsque nous réussissions à tuer un rat. Cette engeance savait sans doute qu’il fallait éviter notre camp, car, après quelque temps, nous n’avions même plus ce genre de bestiole à nous mettre sous la dent. 

Le moine fixe maintenant Héneault dans les yeux.

— Mais le pire, c’était ce que les brimades, la maladie et la faim étaient en train de faire de nous. Nous nous croyions civilisés avant cette guerre. Nous sommes devenus des animaux. Certains étaient prêts à tuer leur voisin ou leur meilleur ami pour une poignée de riz. D’autres n’ont même pas attendu la maladie pour mourir. Ils se jetaient sur les baïonnettes des gardes ou se pendaient avec des moyens de fortune. D’autres encore devenaient fous. Des majors suppliaient leur sergent à genoux pour un morceau de rat. Des religieuses étaient prêtes à tout pour un lit chaud. Et, il y avait moi.

Sur ces mots, le moine s’arrête enfin. Il est toujours de glace. Pas une fibre du visage ne trahit ses émotions. Héneault est pâle maintenant.

— Il y avait moi. Moi qui voulais donner ma vie pour sauver l’humanité, je découvrais son envers : la peur, la haine, la lâcheté. La lâcheté et la honte. Surtout, la honte. J’ai découvert la lâcheté en moi lorsque je n’ai pas défendu Sœur Yvette. Cette religieuse m’avait pourtant accueilli lors de mon arrivée. C’était une femme digne et fière, pleine de compassion. Je ne m’étais même pas interposé. Je suis resté là sans rien dire lorsqu’ils l’ont fusillée à bout portant parce que, soi-disant, elle avait volé un peu d’eau potable. Puis, la honte a suivi, compagne fidèle, omniprésente… Moi qui aimais Dieu passionnément, je ne le trouvais nulle part. Où était-il donc passé dans cette folie meurtrière ? Je l’implorais, je le suppliais de se manifester. Il n’entendait pas. Il n’écoutait rien. Il n’était pas là. Il était au ciel et il nous laissait seuls sur cette terre maudite. Seuls. 

Le moine s’arrête de nouveau. Mais contre toute attente, il n’a pas baissé la tête. Il regarde l’autre droit dans les yeux, sans ciller.

— Ce fut ma ligne d’ombre. J’ai pensé un temps faire comme d’autres…  

La pause se prolonge. Un vent léger siffle en tournoyant dans l’encoignure de la fenêtre. Héneault attend.

— Puis, une nuit, j’ai récité le Pater, comme je le faisais toutes les nuits. Soudain, je ne sais pas pourquoi, j’ai arrêté à « que votre volonté soit faite », incapable de me souvenir du reste de cette merveilleuse prière. J’ai répété inlassablement « que votre volonté soit faite ». Un fois, deux fois, dix fois. Je ne parvenais pas à me rappeler ! « Que votre volonté soit faite », « que votre volonté soit faite », « que votre volonté soit faite »…. Tout à coup, l’illumination : Oui, bien sûr, Seigneur ! « QUE VOTRE VOLONTÉ SOIT FAITE ».

Héneault, qui retenait son souffle depuis le début du récit, éclate brusquement.

— Comment, « que votre volonté soit faite » ? Que ce Dieu veuille la souffrance de l’humanité. Quelle sorte de Dieu est-ce donc que votre Dieu ?

— Non, non ! Je ne parle pas de l’humanité ou de la souffrance en général. Je ne parle pas dans l’abstrait. Vous comprenez ? J’avais touché le fond de moi, j’étais complètement à nu devant moi-même, et ce que je voyais était effrayant, horrible. 

Héneault se raidit encore plus. Il ne tient plus en place. Il bouge, gigote, se tortille. Son visage est maintenant cramoisi.

— Cette inhumanité que j’observais autour de moi, reprend le père Abbé, c’était ma VRAIE nature. Elle faisait partie de moi-même. Je l’avais regardée en face, pour la première fois. Pour la première fois, j’ai vu mon ombre en pleine lumière. Et j’ai compris que je n’y pouvais rien. Absolument rien…

— Non ! C’est faux !

Héneault vient d’interrompre le récit. Il se lève et arpente la cellule, virant et revirant sans cesse sur lui-même dans un va-et-vient incessant. Cette balade nerveuse se termine lorsqu’il s’approche de la fenêtre pour s’y arrêter, tournant ainsi le dos à son interlocuteur. Il examine un moment le paysage en marmonnant.

— On peut toujours faire quelque chose. Ça peut encore s’arranger. Ça DOIT pouvoir s’arranger. Sinon… Sinon… la vie n’a plus de sens !… MA vie n’a plus de sens !… Ma vie n’est qu’un tissu de mensonges !

Un silence pesant s’abat sur la pièce. Plus rien ne bouge. Aucun mouvement perceptible de la part des deux individus. À l’extérieur, une volée d’oies blanches, en formation parfaite, descend vers le sud. Malgré la distance et la paroi double de la fenêtre, on peut distinctement entendre leurs cris de trompette fêlée.

Pendant ce temps, le père Abbé regarde le dos de l’homme. Finalement, il décroise les jambes, se lève et s’approche de ce corps fatigué. Il l’aborde par la gauche et s’arrête jusqu’à le toucher presque du bras. Mais il n’en fait rien. Il reste là, les bras ballants, inspectant avec attention la terre labourée du jardin. Puis, tout en gardant la figure tournée vers l’extérieur, il se penche vers l’homme en murmurant.

— Rien. Vous entendez. Nous n’y pouvons absolument rien. C’est ainsi… et ce sera toujours ainsi.

Alors, Héneault regarde le moine en face. Il semble complètement abasourdi, désemparé. Il est comme un nageur cherchant désespérément un point d’appui.

— Alors que reste-t-il ?

L’autre demeure encore un instant debout devant la baie, toujours impassible. Puis, dans un même mouvement, il se détourne, marche vers la table de chevet, saisit la Bible de Héneault, l’ouvre et feuillette les pages. Il stoppe et se met à lire.

— Au commencement le Verbe était, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. Tout fut par lui, et sans lui, rien ne fut. De tout être, il était la vie, et la vie était la lumière des hommes. Et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres n’ont pu l’atteindre. 

Héneault regarde dehors. Entend-il ? Écoute-t-il ? Le moine pose encore une fois les yeux sur lui. Il continue sa lecture.

— Le Verbe était la lumière véritable qui éclaire tout homme ; il venait dans le monde. Il était dans le monde et le monde fut par lui. Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous…. Et nous avons vu sa gloire.

La lecture terminée, le père Abbé s’immobilise un instant, comme suspendu dans l’espace et le temps. Finalement, il referme soigneusement le livre saint, le dépose là où il l’a pris. Il se dirige vers la porte. En saisissant la poignée, il s’adresse à Héneault sans le regarder.

— Que Dieu ait pitié de vous, mon ami.

Il ouvre et sort.

Héneault reste seul à contempler l’horizon incertain.

***

Héneault se promène lentement dans le sous-bois derrière le monastère. Les mains dans les poches, le corps raide, il regarde alternativement de droite à gauche, puis de gauche à droite. Un soleil de fin du jour éclaire merveilleusement ce boisé. Des rayons tombent à travers les branches de bouleaux et de hêtres. La luminosité se mêle à l’ombre avec harmonie, comme dans un tableau de Courbet. 

Chaque pas produit le crissement caractéristique des feuilles mortes foulées au pied. Bruit discret dans d’autres circonstances, il domine ici tous les autres sons. Seul le craquement des branches vient parfois interrompre ce bruissement presque continu. Même les oiseaux se taisent.

Il examine avec soin le tronc des arbres, les grosses branches brunes et grises. Il prend une grande inspiration, comme s’il cherchait à renouveler d’un seul coup l’oxygène circulant dans ses veines. Il expire en faisant siffler l’air à travers ses lèvres. Une fois, deux fois, trois fois.

Quelque chose d’inhabituel attire son attention. Après avoir tendu l’oreille, il perçoit par intervalles irréguliers le murmure d’un cours d’eau. Décidé à éclaircir le mystère, il presse le pas vers un bruit si insolite en ce lieu. Au bout du sentier, une clairière. À son extrémité, un petit ruisseau. Ce n’est en fait qu’un gros filet d’eau de source dévalant la colline. Le son léger, presque musical, fait vaguement penser à un prélude de Debussy. Bruit mélodieux comme celui de la fontaine d’un village. Eau symbole de vie. 

Il s’approche tout près de la rive et inspecte les galets du lit, puis les berges boueuses, puis le tapis de feuilles mortes. 

Il examine les arbres effeuillés, l’herbe jaune, le faîte de la colline.

Il contemple le ciel bleu… longuement, longuement.

Finalement, ses yeux retournent aux galets. Héneault reste ainsi sans bouger pendant que son ombre s’allonge sur la terre et l’eau.

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