Vous lirez ci-dessous le dernier épisode du « Voyage d’Héneault ». Laissez-moi vous souhaiter de très Joyeuses Fêtes et vous inviter à revenir sur le site APOPHASE en 2019 pour suivre une autre aventure.

Épisode XVI: La fondation de Rome

« Papillon X » un dessin de Christophe Viau

L’auto roule vite, entraînant derrière elle un tourbillon de neige fine. La route a déjà été, il y a bien longtemps, un chemin de terre longeant une des anciennes seigneuries du régime français. Elle est droite et mince. Des congères l’ourlent de chaque côté. Une couche de neige durcie d’où surgissent ici et là quelques plaques noirâtres recouvre le bitume. Le dessin fantaisiste de la chaussée la fait ressembler à un échiquier trafiqué par des fous. Par endroits, on peut apercevoir de dangereux miroitements. 

Un étranger aurait sûrement trouvé cette route impraticable. Pourtant, l’auto roule vite.

Il fait froid. L’air sec et cassant est d’une clarté exceptionnelle. Il n’y a que deux ou trois jours dans l’année, en janvier précisément, où l’atmosphère atteint une telle luminosité. Bien qu’il soit encore tôt, le soleil, tout en explosant sous son masque de glace, s’incline déjà vers l’horizon. 

Dans la voiture, un homme à la longue barbe poivre et sel regarde défiler les champs vides et plats. Même si un filtre verdâtre masque ses lunettes cornées, il doit quand même plisser les yeux jusqu’à les fermer tellement la neige scintille. Au loin, on aperçoit l’orée d’une forêt aux arbres nus, dépouillés de leurs atours. Les quelques taches vert sombre des conifères ne parviennent pas à briser la monotonie grise et rude. Les arbres paraissent morts, tués par un implacable ennemi. Et pourtant, ce paysage rassure. Tout est d’un calme, d’une sérénité. La terre dort d’un sommeil léthargique. 

Dans un geste machinal, le barbu enlève ses lunettes et se pince la racine du nez. Il tourne la tête vers la conductrice. Ni l’un ni l’autre n’ont prononcé une parole depuis leur départ. Il repose ses lunettes sur son nez.

— Quelle magnifique journée !

— Oui, c’est vrai.

— Tu sais, Christiane, je te suis très reconnaissant de…

Elle l’interrompt par un « voyons, voyons, Gérard ! ».

— Je ne savais plus trop à qui demander ce service. J’ai perdu la plupart de mes amis ces derniers mois…

— Je les comprends. Tu as fait le vide autour de toi, tu n’as pas retourné tes appels, tu as pris un numéro de téléphone privé… Tu t’es enfermé dans ce vieux chalet, au bout du monde. On a dû te croire mort ou…

—… fou ?

— Oui… fou.

Les mains de la femme se crispent sur le volant. Si Héneault avait regardé de son côté à ce moment-là, il aurait pu se préparer au violent accès de colère sur le point de se produire. 

— Mais bon sens, Gérard ! Tu as tout quitté, tu as laissé tomber ton entreprise, vendu tes parts… Et avec l’argent, qu’est-ce que tu as fait ? Tu l’as donné à je ne sais plus quel…

— Tu es furieuse ? Mais pourquoi ?

— Je ne suis pas furieuse ! hurle-t-elle. Je trouve totalement ridicule qu’à ton âge, tu te comportes comme un collégien.

— Mais de quoi parles-tu ?

— Gérard, Gérard. Tu as tout li-qui-dé !

— Oui. Et alors ?

— Mais qu’est-ce que tu vas faire sans profession, sans argent, sans relations ?

— Je ferai ce que je dois faire.

— Et lorsque ton coup de tête sera passé ?

— Mais Christiane, ce n’est pas un coup de tête.

— Tu m’en diras tant !

Héneault se tait, résigné, semble-t-il, à ne pas avoir le dernier mot. Finalement, il murmure.

— Tu ne manqueras de rien. J’ai fait le nécessaire.

— Comme si cela m’importait. Tu devrais me connaître un peu mieux, depuis le temps.

— Je sais, je sais, pardonne-moi.

— Gérard, je ne te reconnais plus.

— Tout cela n’a plus d’importance.

Ils cessent de parler pour un long moment encore. La ville commence à se faire plus présente à mesure que le soir tombe. L’horizon est maintenant rouge feu. Le ciel sans nuage adopte toutes les nuances de bleu imaginable. De la lavande au marine, puis à l’indigo. Mêlé à la surface neigeuse, le bleu du ciel se transforme en gris acier. Les maisons, de plus en plus nombreuses, sont engoncées dans leur blanc collet. Il n’y a pas longtemps encore, on en distinguait des trapues, des brunes ou des grises. Toutes différentes. Ici, un toit à lucarnes, là une galerie ouvragée. L’unique caractéristique commune était cette fumée sortant de leur minuscule cheminée, seul signe tangible de vie. 

Maintenant, les résidences s’encordent sagement les unes à la suite des autres. De facture plus récente, elles paraissent pourtant démodées. Les mêmes fenêtres, les mêmes entrées de garage, les mêmes enfants jouant dans la neige. La route est dorénavant plus large et plus noire, plus sale aussi, et les voitures plus nombreuses. On peut sentir la nervosité des conducteurs à leur façon de manœuvrer. Le bruit des pneus sur le pavé détrempé a rompu depuis un bon moment le silence de la cabine. Imperceptiblement d’abord, le son n’a cessé de s’amplifier. Christiane regarde en coin son passager.

— Ton avion part à quelle heure ? 

— À huit heures dix.

— Tu t’arrêtes à Amsterdam ou Paris ?

— Amsterdam. Je prends ensuite un vol direct pour Lagos.

— J’espère que tu pourras te reposer un peu.

— Pas tellement, non !

Le bruit des pneus reprend ses droits pour quelques instants encore. Héneault semble absorbé, perdu dans des songes dont il a peine à livrer les secrets. 

— Mais qu’est-ce qui te prend, Gérard, de retourner là-bas. Tu n’as pas vu assez de misère ?

— Tu ne peux pas comprendre.

La phrase paraît lui avoir échappé, comme s’il l’avait laissée tomber malgré lui, ou plutôt comme s’il avait longtemps essayé de la retenir. Il se résigne à ouvrir la bouche de nouveau en soupirant. 

— Lorsque j’étais à Port-Harcourt… Tu te souviens, à peu près à cette époque-ci l’an passé ?

— Mais oui, bien sûr !… Comment pourrais-je l’oublier ?… Tu es revenu du Biafra totalement épuisé et à moitié mort !

— Tu as toujours le don d’exagérer ! … Bref… Je devais visiter un chantier. J’ai dû m’arrêter au seul hôpital encore en opération dans toute la région. Évidemment, la place était bondée de malades venus se réfugier là, pensant trouver un gîte sûr. J’avais abouti, je ne sais par quel hasard, dans une salle pleine d’enfants rachitiques, maigres comme ce n’est pas permis. Mais cette vision m’était devenue familière. Ce cauchemar quotidien avait cessé depuis longtemps de m’impressionner. 

Héneault reporte son regard vers la fenêtre. Les lumières de la ville s’allument maintenant.

— Puis, à un certain moment, une petite fille, pas différente des autres à première vue, attira mon regard. Comme les autres, elle était d’une maigreur extrême, mais son visage creusé n’avait pas la forme négroïde des populations locales. Elle devait être éthiopienne, ou quelque chose comme cela. Ses cheveux noir crépus et assez longs formaient un triangle autour de ses traits anguleux. Son nez aquilin donnait une profondeur inattendue à ses yeux noirs. Elle devait avoir dans les sept ou huit ans, un vrai record de longévité dans les circonstances… 

Il reprend ses lunettes une nouvelle fois, en retire le filtre verdâtre, dépose celui-ci dans un étui.

— J’ai finalement compris la raison pour laquelle elle avait attiré mon attention. De la main, elle me faisait un semblant de signe. En m’approchant d’elle, l’infirmière me dit : « C’est notre oiseau des îles. Elle veut que vous l’aidiez à faire une promenade ». D’abord surpris, j’ai pensé trouver une excuse pour me défiler. Qu’est-ce qui m’a pris ? Je n’en sais rien exactement.

Il remet les lunettes sur son nez.

— Je l’ai aidée à se lever. Elle n’avait que les os. J’avais l’impression de tenir entre mes mains des petits bâtons fragiles. Je lui ai pris l’avant-bras, ou du moins ce qui en restait, et je l’ai accompagnée dans sa promenade. Sa marche saccadée semblait lui demander des efforts inouïs. Puis, nous sommes revenus dans le coin de la salle où je l’avais trouvée. Je l’ai aidée à se rasseoir.

— C’est tout ?

— Ben, oui !

— Ça, c’est bien toi… Qu’est-ce que ça veut dire au juste ? 

— Ce que je veux dire, c’est qu’il s’est passé quelque chose en moi lors de cet événement, une espèce de déclic. Je n’ai d’ailleurs compris que récemment la portée de tout cela… Vois-tu, pendant que j’accompagnais la marche de mon petit oiseau, je la regardais. Tout ce qui lui restait comme énergie, elle le consacrait à ses mouvements. Uniquement à ça. Elle se concentrait totalement sur ses gestes. Et franchement, je n’ai jamais revu depuis un tel ravissement sur un visage. Toute sa personne semblait éclairée de l’intérieur. À un moment donné, elle m’a regardé de ses grands yeux sombres. On pense parfois que les mourants ont les yeux vides. Et bien, pas les siens. Ils brillaient de mille feux.

— C’est triste…

— J’en suis certain maintenant… C’est à cet instant précis que j’ai su… Comme dans un éclair, j’ai su.

— Oui. Je comprends. Ce monde est vraiment injuste.

— Non, non… Ce n’est pas cela… Comment te dire ? Tu vois, Christiane, j’étais le barbare ignare et inculte entrant pour la première fois dans Constantinople. L’enfant affamé et moribond que je soutenais de mes bras puissants, c’était la basilique Sainte-Sophie. Je tenais entre mes mains ce petit amas d’os fragile, cet ange merveilleux, tout de blanc et d’or vêtu, surpris en pleine ascension vers sa demeure, une demeure à tout jamais interdite aux barbares. Je contemplais mon petit oiseau des îles, si frêle et si délicat, mais rempli de ce que je savais m’être totalement inaccessible. Moi, je possédais tout. Et pourtant, je n’avais rien. Rien. Rien.

Il se tait enfin, définitivement cette fois. 

***

Il faisait nuit depuis longtemps lorsqu’ils arrivèrent à l’aéroport. Christiane avait cherché une place où se garer dans le stationnement encombré. Ensuite, elle avait sorti l’une de deux valises fatiguées de la malle arrière. Elle se tient maintenant debout devant Héneault. Elle ne veut pas le quitter tout de suite. Mais il insiste.

— Non. Tu vas être obligé de payer des frais de parking. 

Christiane le dévisage. On peut voir dans ses yeux passer une lueur difficile à identifier. Avant de remonter dans l’auto, elle prend la main de l’homme et la serre doucement. Il se laisse faire, le bras ballant, fixant obstinément l’entrée des départs. Après un moment, il se tourne vers elle et lève le bras dont elle tient encore la main. Il l’appuie quelques instants sur son cœur. Puis, il se dégage et commence à marcher d’un pas lourd vers l’aérogare. 

Il ne se retourne pas.

***

Héneault fixe l’immense cadran circulaire de l’horloge. Tous les fuseaux horaires y sont représentés. Des villes aux noms exotiques en font le tour : Kuala Lumpur, Le Caire, Bangkok. Et bien sûr, Paris, Londres, Genève ont leur place en évidence. Une chose frappe dans cet étrange appareil. Le cadran se sépare en deux parties égales, l’une noire, l’autre blanche. En noir apparaissent les heures de nuit et en blanc, celles de jour. Le grand cercle forme un Yin-Yangjaponais dessiné, dirait-on, par un artiste américain du pop-art. Cette horloge fait rêver Héneault, vraisemblablement. Il s’arrache à regret de sa contemplation et déplace son regard vers les passagers. 

Tous les aéroports se ressemblent. Une foule bigarrée de personnages parfois hauts en couleur se croisent sans se voir. Ici, une famille maghrébine traîne de lourds colis. Là, deux hommes d’affaires pressés, complets gris et cravates de soie, fendent l’air en vitesse. Des hôtesses de l’air, préparant leur sourire figé, marchent d’un pas assuré. Des enfants excités et fourbus courent entre les bancs recouverts de vinyle gris. Un couple d’amoureux flotte quelques pieds au-dessus du tapis ras, indifférent aux autres.

Aussi étrange que cela puisse paraître, le va-et-vient des gens ne provoque ni tumulte ni chaos. Les boules sur cette gigantesque table de billard ne s’entrechoquent jamais. Elles vont, comme par instinct et sans l’aide de personne, s’empocher à la bonne place et ce, dans un élan unique, dans un même mouvement. De temps à autre, une voix féminine annonçant les départs d’une voix feutrée domine le brouhaha créé par les multiples déplacements. 

***

Quelques mois auparavant, l’arrivée des ravisseurs de l’Anglais Cross avait brisé le rythme routinier de ce grand manège. En échange de leur otage, les « felquistes » avaient négocié un sauf-conduit pour Cuba. On avait tous vu à la télé le cortège de véhicules de police suivant la vieille Chrysler grise, leur arrivée directement sur le tarmac et l’envolée du « Yukon » des Forces armées canadiennes. La crise d’octobre venait de se terminer. Il y avait eu un mort, la Loi des mesures de guerre, la mobilisation de l’Armée, des centaines d’arrestations. Le Québec ne serait jamais plus comme avant.

***

Depuis plus d’une demi-heure, Héneault est enfoncé dans un fauteuil inconfortable face à d’immenses vitrines panoramiques. De puissantes lampes éclairent les pistes, colorant le tableau d’un bleuté à la Greco. Des mastodontes ailés, dont on pourrait contester la capacité à s’élever dans l’atmosphère, circulent à la vitesse des limaces. Immobile, il observe le déplacement des avions. Rien, semble-t-il, ne le fera jamais bouger de là. Il lui a fallu passer par les fastidieuses démarches d’enregistrement des bagages, toujours accompagnées d’une petite bousculade. Oh ! pagaille très civilisée, mais pagaille tout de même. Cette activité plutôt désagréable l’a complètement épuisé.

Il détourne le regard et examine avec une attention extrême un objet cylindrique posé à sa droite. Il s’agit d’une colonne métallique chromée sur laquelle repose un cendrier de verre épais. Des mégots s’amoncellent dans les dunes de cendres. Il passe le majeur sur le pourtour du cendrier. Une pellicule grisâtre s’y est déposée, laissant sur son doigt une trace. Il enfonce sa phalange maculée dans la paume de son autre main et se met en frais de la nettoyer. 

Puis, il enlève ses lunettes et après en avoir refermé les branches, les dépose sur ses genoux. Il sort un mouchoir de sa poche de veste et s’essuie les deux mains. Après avoir replié avec soin le morceau de tissu et l’avoir remis à sa place, il frotte énergiquement ses prunelles avec le pouce et l’index de la main droite. Il regarde de nouveau à l’extérieur. Ses yeux de myope ne doivent plus voir maintenant que des ombres floues. 

Soudain, il s’agite, lui qui jusqu’alors était resté immobile comme un bouddha attendant les offrandes. Son visage devient livide et ses yeux, hagards. Il fixe avec intensité quelqu’un dans la foule. C’est un jeune homme assis un peu plus loin. D’où il est, Héneault ne peut apercevoir que son profil arrière, ses cheveux longs, la manche d’une chemise africaine, une jambe recouverte d’un vieux jeans et une sandale fatiguée.

Il reprend ses lunettes, ouvre les branches et les replace avec minutie sur son nez. Il regarde de nouveau dans la direction du jeune homme et plisse les yeux. Saisissant machinalement son sac, il s’approche de lui à pas feutrés. Il marche presque sur la pointe des pieds, comme lorsqu’on pénètre dans une cathédrale. Pendant tout ce temps, ses yeux sont rivés sur le personnage.

Arrivé tout près du fauteuil, il hésite, examinant un moment encore les longs cheveux bruns. Puis, il tend une main tremblante vers l’épaule du jeune homme et l’effleure.

L’autre se retourne.

— Oh !… Pardonnez-moi… Je vous avais pris pour quelqu’un d’autre.

Héneault se tourne et se dirige vers la vitrine panoramique, stoppe à quelques centimètres de la cloison et laisse tomber son sac. Il s’immobilise, les bras pendants, les mains ouvertes, inertes. Sa bouche pincée tremble légèrement. La mince digue formée par ses lèvres sèches est sur le point de se rompre sous la force d’un torrent invisible et mystérieux. Il semble désemparé devant la puissance de l’orage. Tous les tourbillons du monde se bousculent à la sortie, frappant avec insistance la barrière désormais affaiblie de la bouche entrouverte. 

Mais rien ne se produit. Rien, sinon un mouvement de la tête laissant entrevoir des yeux embués par un écran de larmes. Il ne sanglote pas, ne gémit pas. De l’eau, de l’eau claire, recouvre le bleu azur de ses pupilles et déborde sur ses joues. Simplement de l’eau. De l’eau vive, de l’eau qui nettoie, lave, purifie. De l’eau qui sourd de l’intérieur et se répand pour nourrir la terre. 

Simplement de l’eau.

FIN

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