N’entendons-nous pas, à certaines occasions, l’expression « brûler de l’intérieur »? Un feu nous ronge et nous semblons incapables de l’éteindre. Lorsque ce feu nous pousse vers l’être aimé, il nous est des plus agréable. Nous le cultivons. Mais il peut arriver qu’il nous envahisse et nous consume. Alors nous cédons à la flamme, pour le meilleur ou pour le pire.

Feu, feu, joli feu!

9.Superessentialis EssentiaLa scène se passe dans une salle d’interrogatoire de police. Un homme dans la trentaine est assis en face d’un inspecteur de police plus âgé que lui. L’homme est nerveux, il bouge constamment sur sa chaise et fait des gestes répétitifs avec ses doigts. L’inspecteur est plutôt calme, du genre placide même. Alors qu’il parle sur un ton monocorde, l’homme module sa voix selon les sujets abordés.

— Vous aimez le feu, Aidan? dit l’inspecteur.

— Que voulez-vous dire?

— Ma question est pourtant simple. Aimez-vous le feu?

— J’aime sa couleur.

— Et rien d’autre?

— Pourquoi me demandez-vous cela?

— Simplement parce que je trouve que vous vous intéressez beaucoup au feu.

— C’est si rare?

— Bien sûr que non. Moi-même j’ai un foyer chez moi et j’y fais brûler quelques bonnes bûches régulièrement. L’été, il m’arrive même de chanter autour du feu avec mes enfants lorsque je fais du camping.

— [Silence]

— Mais il ne m’est jamais arrivé de regarder un immeuble flamber pendant des heures comme vous le faites.

— [Silence]

— Vous faites du feu parfois?

— Oui, ça m’arrive.

— Vous trouvez ça beau à voir?

— Certainement.

— Qu’est ce que vous trouvez de si intéressant dans un bon feu?

— [Silence]

— Vous savez, j’aimerais vraiment connaître votre avis.

— Vous ne comprendriez pas.

— Possible. Essayez toujours.

— Le feu, c’est le plus qu’essentiel.

— [Silence] C’est tout! C’est tout ce que vous avez à dire sur le feu?

— [Silence] Le feu brille d’un éclat total tout en gardant à jamais son secret. Il embrase tout sans se mêler à rien. Il envahit entièrement une matière, mais il en est aussi totalement séparé.

— Vous m’en direz tant.

— [Silence]

— Pardonnez-moi. Je n’avais aucunement l’intention de me moquer de vous. Je suis intrigué tout bêtement. Je ne m’attendais pas à… cela.

— À quoi vous attendiez-vous donc?

— Je ne sais pas. À ce que vous me parliez de la chaleur des flammes, du plaisir de regarder brûler des objets, par exemple.

— Le feu a le pouvoir de détruire des objets sans subir lui-même aucun changement. Il bouge sans cesse tout en faisant bouger les autres. Il est capable d’échapper à toute attraction terrestre. Son domaine s’étend partout, mais il ne se laisse enfermer nulle part. Il rend plus grande toute matière qui l’accueille.

— [Silence]

— Je vous avais dit que vous ne comprendriez pas.

— Mais qui êtes-vous donc? Un philosophe, un mystificateur, un fanatique…?

[Silence] … un criminel?

— [Silence]

— Vous n’avez rien à dire?

— Le feu, on ne peut ni soutenir son éclat ni le contempler face à face, mais son pouvoir est partout. Là où il naît, il tire tout à lui; mais aussi il fait un don total de lui à quiconque l’approche si peu que ce soit. Il redonne vie aux êtres par sa chaleur et les illumine, mais lui demeure pur et sans mélange.

— Ça suffit maintenant avec tes sornettes. Tu ne t’en tireras pas comme ça. Ta folie a fait beaucoup de dommage. Sans parler du risque couru par les pompiers qui ont éteint les incendies que tu as allumés.

— Vous n’y entendez strictement rien, n’est-ce pas? Je parle dans le vide.

— Détrompe-toi. Je comprends trop bien au contraire. Au fond, tu ressembles au feu que tu allumes. Tu n’existes pas tant que tu restes inactif. Quand tu t’enflammes, tu es puissant et tu n’as plus besoin de personne.

— Le feu est tout et rien. Il est partout et nulle part. Il est le bien et le mal sans être l’un et l’autre.

— [Silence]

— L’étincelle qui enflamme, c’est une prière éveillant à une montée irrésistible vers la joie.

— Nous allons te mettre en cellule pour encore vingt-quatre heures. Garde, veuillez reconduire cet homme.


La scène se passe le lendemain, dans le bureau de l’inspecteur. Un sergent en uniforme arrive en trombe dans le bureau en ouvrant la porte sans frapper.

— Inspecteur! Inspecteur!

— Qu’y a-t-il, sergent?

— Le jeune homme que vous avez interrogé hier.

— Oui. Et alors. Parle donc!

— Eh bien, il… il est mort.

— Quoi? Mais que s’est-il donc passé? Il était enfermé dans une cellule.

— On ne sait pas.

— Comment, « on ne sait pas »! Qui m’a foutu une bande d’abrutis pareil? Vous ne savez pas comment il est mort.

— Bien… Oui… On le sait… Mais on ne sait pas comment cela a pu se produire.

— Mais, vas-tu parler enfin!

— Voilà. Un des gardes a senti de la fumée dans le couloir. En s’approchant de la cellule de votre homme, il a aperçu une lueur inhabituelle. En regardant par la trappe, il a observé… il a entrevue… et bien, il a cru voir.

— Quoi?

— Et bien, il a vu l’homme en flamme.

— Quoi? Mais vous êtes certain de lui avoir tout confisqué avant de l’enfermer. Vous l’avez fouillé complètement?

— Évidemment, nous avons suivi la procédure. Comment cela a-t-il pu se produire? Vous avez une idée?

— Non, bien sûr que non.

— [Silence] Ça va, vous, inspecteur?

— [Silence] Oui, oui, ça va. On n’a rien pu faire pour le sauver?

— Non le temps d’entrer dans la cellule et c’était trop tard. Le garde était vraiment choqué. On a dû le conduire à l’hôpital. Il disait des choses incohérentes.

— Quoi donc?

— Des choses impossibles.

— Mais quoi donc? Parle enfin!

— Eh bien, il disait que lorsqu’il a regardé par la fenêtre, l’homme brûlait déjà sur toute la longueur, mais il ne tombait pas. Il restait debout et… et.. il…

— « II » quoi?

— Et bien, le garde a eu une hallucination, c’est certain.

— « Il »  quoi?

— Il souriait. C’est ce que le garde a dit. Il souriait. C’est incroyable une chose pareille.

— [Silence] Évidemment, c’est incroyable.

— J’ai déjà entendu parler de cas de combustion spontanée. C’est peut-être ce qui est arrivé?

— Vous dites des bêtises. Sortez maintenant!

— [Silence]

— Et fermez la porte!


© Supra, reproduction d’une peinture de Marcel Viau : Superessentialis Essentia

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5 réflexions au sujet de “Feu, feu, joli feu!

  1. Hmmm… dans beaucoups d’écrits, le feu y est vu comme élément de transmutation… et la transmutation est un sujet intense par lui-même… que dire… nous en savons si peu. Merci de ce texte qui fait réfléchir, Marcel.

  2. Un sujet intéressant. Le pyromane et la philosophie du feu. Le feu intérieur et extérieur, à la fois créateur et destructeur. MMmm, y en aurait encore beaucoup à dire là-dessus!?

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