À quoi pense une gosse de riche qui termine son secondaire à l’école publique, parce qu’elle n’avait pas les notes suffisantes pour être admise dans un collège privé? Et, surtout, qu’est-ce que la richesse quand elle n’apporte qu’amertume et révolte?

Gosse de riche

Femme squelette-2Elles m’ont traitée de gosse de riche dans la cour de l’école, ce matin. Les deux grandes, qui ont l’air d’avoir l’air si sûres d’elles-mêmes et qui mentent comme elles respirent. Puis, l’une des deux a craché par terre devant moi et m’a frappée sur le nez assez fort pour que ça saigne.

Je ne sais pas ce qu’elles me veulent, sinon mon argent de poche que je partage le plus souvent avec elles. Elles me paralysent en tout cas. Je ne sais pas comment réagir. Je reste là sans bouger et ça les mets encore plus en boule on dirait. Puis je cherche une insulte, je leur dis qu’elles sont folles, qu’elles ne me font pas peur, ce qui est faux, elles le savent bien.

Je suis triste. Je voudrais pouvoir parler à quelqu’un, quelqu’un qui m’aime bien sûr, pas à ces fausses copines qui jouent dans les deux camps et qui font courir des ragots à mon sujet dans notre gros village, je le sais. J’ai l’impression que rien ne marche jamais pour moi. Pourtant, je suis comme elles, ces deux filles de la famille d’accueil. Je n’ai pas des bonnes notes, je ne suis pas aussi intelligente que les autres, je me traine. Elles disent qu’elles ne veulent juste pas étudier. En tout cas, elles veulent plaire aux garçons et  ce n’est pas mon cas. D’abord ils me déplaisent, ensuite je suis une cause désespérée, désespérément plate dans tous les sens du mot. Mes frères m’appellent la planche à repasser.  Ces deux filles là veulent gagner de l’argent rapidement, par n’importe quel moyen, se marier, avoir des enfants. Moi, juste l’idée de devoir trouver un emploi me terrorise.

Je ne suis pas la seule ici parmi les « gosses de riches », ceux qui vivent dans les quartiers un peu plus confortables où il y a des arbres et où on a de grands appartements. Tout le monde sait que mon père est médecin et que nous habitons une belle maison de brique rouge, sur le coin du grand boulevard, juste à côté du presbytère. Tout le monde peut voir que nous avons un mur de lilas qui nous sépare de la rue et une grande cour où on peut s’assoir et se reposer. Pour ces filles qui vivent dans le secteur Nord, dans des blocs appartement bruyants et sur le trottoir, c’est ça la richesse.

Tout le monde semble croire que l’argent fait le bonheur. Elles en rêvent tout haut, de cesser d’avoir peur du lendemain, de cesser de manger toujours la même chose qui les fait engraisser, de pouvoir s’offrir tout ce qu’elles désirent. Elles me trouvent riche parce que j’ai un peu d’argent de poche chaque semaine et, « si je veux rester leur « amie » », je dois leur en donner une partie. J’accepte ce marché pour ne pas me faire tabasser dans un coin de corridor ou de la cour extérieure. Les profs interviennent le moins possible.

Carmen et Ginette me redonnent les taloches qu’elles recevaient à la maison. Elles me le disent, elles n’étaient pas bien traitées chez elles, c’est pour ça qu’elles sont « placées » chez des gens qui sont payés pour faire la discipline, qu’elles disent. Leurs frères étaient agressifs avec elles et leur père surtout. C’est lui qui faisait la loi à la maison et qui la changeait à son gré. Un sac à chicane.

Moi je me tais au sujet du mien, que tout le monde connait de toute façon. Il n’est pas méchant, plutôt gentil en réalité, mais il travaille jour et nuit et il est malade lui-même. Il fume comme une cheminée et il pue! Comme beaucoup d’hommes d’ailleurs, presque tout ceux qui s’entassent dans notre petite salle d’attente. Mon père dit que ça le calme de fumer. Oui mais ça lui brûle l’estomac et ça lui arrache les poumons, il est bien placé pour le savoir. Moi je trouve ça angoissant toute cette boucane. Ça me donne envie de casser des vitres.

Bref! Mon père il n’est juste pas là mais il pèse dans la balance, à sa manière. C’est lui qui a le mot final dans les décisions. Il est un peu sévère, très croyant et catholique. À part ça il ne parle pas beaucoup et à peu près que de médecine. Ma mère aussi est peu loquace d’ailleurs. Je ne sais pas pourquoi elle est si raide. Le mot d’ordre est de jouer, de rire d’à peu près tout et, surtout, d’étudier beaucoup et de ne déranger personne, car le bureau est dans la maison. J’ai l’impression d’avoir appris à me taire avant d’apprendre à parler.

Je suis obligée d’être assise avec les grandes derrière la classe, puisque je suis aussi grande qu’elles qui ont 17 ans et moi 15. Elles surveillent tout ce que je fais. Quand ce n’est pas l’une, c’est l’autre qui est assise devant ou juste à côté de moi. Les profs ne voient rien de tout ça. Ou ne s’en occupe pas, pourvu que ça ne fasse pas de bruit, sinon ils seraient obligés.

Nos vies se construisent autour de l’argent, de la réussite, de la famille et de la sacro-sainte religion. On aime la sécurité et le confort.  On est supérieurs même dans la mort. Nous avons les plus beaux cercueils.

Après on n’a plus le choix de vivre, on doit réussir c’est notre devise, avoir quelques enfants pour la postérité et qui vont nous apporter un peu d’aide au besoin. Les jeux sont faits, rien ne va plus pour le reste de tes jours. Et tout ira bien. C’est le Devoir avec un grand D. Famille, travail, honneur, patrie, sont les ingrédients de base du gâteau de la réussite. Moi, je ne vois pas le beau côté de tout ça, de toutes ces obligations, je ne suis ni heureuse, ni ravie, ni contente d’être là. Je me sens enfermée dans une cage et bien cirée chaque semaine, comme un meuble. Pas d’affection, pas de mots doux, pas d’encouragements, plutôt l’inverse. Je ne suis ni belle, ni bonne, mais je suis bien humble et bien propre, pas de danger! Mais, s’il n’y a pas de violence chez nous, c’est larvé dans mon grand frère, un peu sadique quand il peut. Que de l’angoisse, de la moquerie et de la discipline, agrémentés d’un peu de méchanceté. Heureusement il y a ma sœur qui m’aide!

Je ne me sens pas capable d’adhérer à tout ça. Parfois, j’ai envie de mourir tellement ça ne m’intéresse pas, et tellement je me sens différente. Et ce n’est pas Dieu qui m’aide, je n’y crois pas. C’est l’argent qui mène le monde, l’argent, l’argent, encore l’argent. Qu’est ce que je ferai plus tard, dans « la vie »? Ça semble être la question essentielle, à régler le plus rapidement possible. J’aurai 16 ans cet été. Je ne me sens pourtant aucun choix, même si j’ai l’air de les avoir tous? Vais-je, étudier et quoi étudier? Me marier…et avec qui? Je n’y pense même pas. Avoir des enfants? Je ne pourrais pas les rendre heureux, ne l’étant pas moi-même. (C’est mieux pour eux, j’en suis convaincue). Et je ne veux pas « gagner ma vie ».

Au moins, je sais ce que je ne veux pas! Je ne veux pas être riche.


*Supra, reproduction d’un collage d’Hélène Lecours: Femme squelette.


 

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