Il arrive un moment où nous sommes perdus. Vraiment perdus. Nous ne le savons pas toujours et nous continuons quand même à marcher dans le noir. Où suis-je? Nous suivons par habitude un chemin tout tracé. Or, c’est un labyrinthe sans points de repère. Avec de la chance, un jour peut-être, une petite lueur viendra éclairer le chemin? Qui sait?

Il est temps

Illocalis Loclitas

Johnson se pencha pour examiner le corps. Il avait déjà enfilé des gants de latex et tâtonnait les vêtements du cadavre, fouillant dans ses poches et examinant attentivement ses souliers. Johnson prenait toujours trop de précautions avec les indices. Le macchabée n’avait plus rien pour l’identifier. Seulement un reçu de bistro et un carton sur lequel était inscrite une adresse. C’était un homme dans la soixantaine, bien mis, les cheveux blancs. Bien que la figure et les mains soient recouvertes de poussière, ce n’était sûrement pas un clochard ni un drogué. Il ne portait aucune marque de blessures, ni à la tête, ni au cou, ni ailleurs. Il n’avait pas lutté, c’était évident. Son visage ne montrait aucun signe évident de frayeur, de colère ou encore de haine. Au contraire. Il semblait être mort calme et en paix. On aurait même pu dire heureux.

— Pourquoi m’avez-vous appelé? Il semble être décédé de mort naturelle. Cela ne concerne pas la section criminelle.

— Vous avez raison, inspecteur Johnson. Mais deux ou trois choses nous ont intrigués lorsque nous avons découvert le corps : le lieu d’abord, puis l’absence de carte d’identité, enfin ceci.

Un des policiers tendit à Johnson un anneau de laiton. Un symbole y était sculpté à même le métal. Ce n’était pas clair, mais on aurait dit une croix.

— Et alors?

— Ce n’est peut-être rien, mais nous avons trouvé cet anneau tout près de lui, comme s’il l’avait laissé tomber. Puis, regardez autour! Pensez-vous que c’est un endroit pour mourir?

— En effet, c’est plutôt inhabituel. Merci. Bon boulot. Je m’en occupe.

Le policier resta encore quelques instants à regarder le cadavre et ajouta :

— Vous ne trouvez pas qu’il vous ressemble? C’est presque vous, mais vingt ans plus vieux. Avez-vous de la parenté?

— Mais, vous divaguez! Il ne me ressemble pas du tout. De plus, je n’ai aucun frère et mon père est mort depuis longtemps.

Les policiers repartirent dans leur voiture de patrouille, laissant Johnson seul près du cadavre. Il est vrai que le lieu était inusité. Le corps avait été trouvé étendu dans une petite chapelle perdue au fond du cul-de-sac d’une ruelle. Johnson fit vite le tour de l’espace réduit et sortit pour attendre les gens du coroner. Après une demi-heure, il les vit arriver.

— Eh! bien, ce n’est pas trop tôt.

On examina sommairement le cadavre et on l’emporta aussitôt à la morgue. Johnson remonta dans son auto, puis fila à l’adresse indiquée sur le reçu. Il s’agissait d’un bistro en ville.

Il était dix heures, mais le boui-boui était déjà ouvert. Johnson poussa la porte et alla immédiatement vers le comptoir. Un barman rangeait des bouteilles. Il s’assied sur un tabouret et commanda une bière. Le barman se retourna et lui lança.

— Tiens, c’est vous. Comme allez-vous aujourd’hui?

Johnson fut fort surpris de cet accueil. Le barman lui parla comme s’il le connaissait. Or, il était certain de n’avoir jamais mis les pieds ici.

— Vous me reconnaissez?

— Je me souviens de vous, oui.

— Quand m’avez-vous vu la dernière fois?

— C’était, attendez, oui c’est ça. Il y a trois jours. Vous en teniez tout une!

— Vous vous rappelez que j’étais ici il y a trois jours! Vous ne confondez pas?

— Sûrement pas non, vous étiez tellement saoul.

— J’ai été violent?

— Pas du tout, au contraire. Vous aviez le vin triste, cher monsieur. Vous avez passé une partie de la soirée à me raconter vos malheurs : votre ex, vos enfants, vos problèmes de toutes sortes.

— Ce n’est pas la première fois que vous entendez les histoires de tout un chacun. Pourquoi vous souvenez-vous de moi?

— Parce qu’il s’est passé quelque chose de particulier avant la fermeture. Un homme s’est approché de vous, vous a glissé une carte dans la main et vous a dit : « Il est temps. »

— « Il est temps. » Vous êtes certain? Et à quoi ressemblait-il, cet homme?

— C’était bizarre, comme s’il avait surgi de nulle part. Voilà pourquoi je m’en souviens. Il était vêtu de noir : pantalon, chemise, veste. Il avait un visage très quelconque, comme tout le monde je dirais. Je ne l’ai pas très bien vu, car il est reparti aussitôt.

Johnson remercia le barman, paya la bière qu’il n’avait pas bue et ramassa la facture. Puis, il se dirigea à pied vers l’adresse inscrite sur le carton trouvé dans la poche du mort. C’était un hôtel en ville. Il retourna la carte et lut : « La communauté chrétienne de Malte ». Cela ne lui disait rien.

Arrivé à l’hôtel, il montra le carton à l’employé au comptoir et lui demanda s’il connaissait ce groupe. Celui-ci répondit sans le regarder : « salle deux ». Il entra dans la pièce vide. Seule une personne déplaçait quelques chaises.

— Vous arrivez trop tôt. La réunion ne commence que dans une demi-heure. Comment allez-vous aujourd’hui?

— Vous m’avez déjà vu ici?

— Certainement, vous étiez avec nous avant-hier.

— Alors, vous vous souvenez sûrement de mon nom, dit Johnson plutôt dubitatif.

— Mais voyons, vous savez bien que nos rencontres sont anonymes.

— Oui, bien sûr…. Je suis resté jusqu’à la fin?

— Certes oui. Vous avez même été reçu par le Père abbé.

— Le Père abbé?

— Vous aviez tellement l’air bouleversé qu’il n’a pas voulu vous laisser partir ainsi.

— Où est-il, ce Père abbé? J’aimerais bien le revoir.

— Il n’est pas encore arrivé.

— Qu’ai-je fait après la rencontre?

— À vous de me le dire.

— Je… je ne me souviens plus très bien.

— Cela ne m’étonne pas, dans l’état où vous étiez. En tous les cas, le Père abbé vous a remis le synthème et vous êtes reparti.

— Le synthème?

— Mais oui, l’anneau de notre communauté. Le synthème!

Johnson sortit de sa poche l’anneau de laiton.

— Vous l’avez encore. C’est bien.

— Et où suis-je allé ensuite?

— À la chapelle, voyons. Vous ne vous souvenez vraiment pas?

— C’est flou… J’étais seul?

— Oui, à ce que je sache du moins. Le Père abbé ne pouvait pas venir avec vous et il vous a indiqué comment vous y rendre.

— C’est bien celle qui est au fond d’une ruelle.

— Évidemment, dit le jeune homme de plus en plus étonné.

— Merci… Au fait, avez-vous un numéro de téléphone où je peux le joindre?

— Son numéro est sur la carte.

Johnson retourna la carte. Sous le nom de la communauté, il y avait un numéro de téléphone écrit à la main. Il tourna les talons et repartit en quatrième vitesse.

— Mais attendez. Vous ne voulez pas assister à notre rencontre?

Johnson commença à se troubler. Que se passe-t-il? Qui était cet homme retrouvé mort? Et ce mystérieux personnage en noir? Et ce Père abbé? Peut-être était-ce une seule et même personne? Le mystère s’épaississait à mesure qu’il progressait dans son enquête.

À la sortie de l’hôtel, il s’empressa de signaler le numéro de téléphone sur son portable. La voix d’un homme lui répondit. Johnson se nomma et demanda le Père abbé de la Communauté chrétienne de Malte. L’homme lui répondit que c’était bien lui. Johnson demanda s’il était possible de le rencontrer dès maintenant. L’homme lui répondit par l’affirmative. Il lui donna une adresse se trouvant exactement au-dessus de la petite chapelle. Johnson referma le portable tout en se disant que l’affaire prenait une tournure de plus en plus étrange.

Lorsqu’il arriva sur place, il vit la petite porte sur le côté de la chapelle. Il sonna. On lui ouvrit. Il monta les escaliers et se trouva nez à nez devant un homme assez grand, plutôt maigre, au visage banal. Il était vêtu tout de noir, mais pas comme un curé. On aurait dit plutôt un portier de bar ou quelque chose s’approchant. L’homme le fit entrer et Johnson s’assied sur l’une des deux seules chaises du minuscule appartement.

— Je suis le Père abbé. Et vous, vous êtes celui que j’ai rencontré avant-hier, n’est-ce pas?

— Si vous le dites. En réalité, je ne me souviens de rien.

— Effectivement, vous étiez bien mal en point.

— Est-ce vous qui m’aviez invité à la rencontre lorsque j’étais au bistro?

— Oui.

— Pourquoi moi?

— Notre communauté s’occupe des âmes perdues. Et vous étiez une âme perdue. À l’évidence.

— Que voulez-vous dire?

Le Père abbé ne répondit pas. Johnson était de plus en plus désemparé. Que se passait-il donc? Le Père abbé reprit enfin la parole :

— Vous êtes prêt maintenant? Il est temps.

C’était exactement l’expression que le Père abbé était censé avoir utilisée dans le bar. Il est temps pour quoi? Prêt à quoi? Johnson s’apprêta à lui poser des questions lorsque le Père abbé lui dit :

— Descendez à la chapelle et priez. Laissez ici tout ce qui fait partie de votre vie antérieure. Votre pistolet, vos papiers d’identité. Tout. On entre dans cette chapelle anonymement. Vous devez vous présenter nu devant Dieu, car Lui seul connaît votre âme.

Johnson hésita. Un policier ne se départit jamais de son arme de service. Mais une force irrésistible le poussa à accepter. Il déposa le tout sur la petite table. Le Père abbé l’accompagna jusqu’en bas, il ouvrit la chapelle avec sa clé et il lui dit :

— Je dois vous quitter maintenant. Entrez, il est temps.

Johnson obéit. Il poussa la porte de la chapelle où il avait trouvé le cadavre. Cette fois, il pénétra à l’intérieur dans le but évident d’examiner la pièce. Elle lui est apparue métamorphosée. Il y régnait une atmosphère de sérénité, ce qui étonnait étant donné son emplacement en plein cœur de la ville. Les vitraux, fortement colorés, étaient d’une grande beauté. On aurait dit une espèce de mélange entre le contemporain et le médiéval. L’architecture confondait habilement l’exubérance du baroque et la rigueur du Bauhaus. Tout respirait l’harmonie.

Au centre, sur un autel magnifiquement sculpté, se tenait une croix très simple. Une croix de Malte. Il sortit l’anneau de sa poche et en compara l’image avec la croix.

Soudain, Johnson vit un rayonnement d’un vert très doux et cristallin provenant de la croix de l’autel. Il fut envahi par une grande chaleur. Tout à coup, sans crier gare, sa vie commença à défiler comme un film en accéléré. Et ce n’était pas un film à l’eau de rose : les remords, la culpabilité, les regrets. Tout lui remontait. Les jugements expéditifs, les faux-fuyants, les lâchetés. Celle qu’il avait si mal aimée; ceux à qui il avait fait tant de tort. Tout y passa.

Puis le film s’arrêta aussi vite qu’il avait commencé. Une paix incroyable s’installa en lui, une paix qu’il n’avait jamais connue auparavant. Il se sentit réconcilié avec lui-même, avec les autres, avec le monde. Il venait de voir clair. Tout s’illumina.

En se retournant vers la porte d’entrée, Johnson vit le reflet de son visage sur la vitre. Ses cheveux étaient devenus blancs, d’un coup. Il s’affaissa lourdement sur le sol en terre battue et resta étendu là, la poussière lui recouvrant le visage. Puis il sombra. Pourtant, il n’avait jamais été aussi heureux.

Un peu plus tard — il n’aurait pas pu dire quand —, il eut conscience que l’on s’agitait autour de lui. Il sentit une main fouiller ses poches. Puis, il entendit, comme dans un grésillement lointain, quelqu’un dire à un autre :

— Pourquoi m’avez-vous appelé? Il semble être décédé de mort naturelle. Cela ne concerne pas la section criminelle.

— Vous avez raison, inspecteur Johnson…

La mort n’est qu’un passage.


*Supra, reproduction d’une peinture de Marcel Viau : Illocalis Localitas


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2 réflexions au sujet de “Il est temps

  1. C’est ma préférée jusqu’à présent. Les paradoxes du temps. Les continuités et les ruptures dans nos histoires. Et le mystère de la mort.

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