APOPHASE fait paraître en sections cet automne le livre «Trente ans après». Il s’agit de la réédition du livre de Suzanne Charest «… Et passe la vie !» qu’elle a publié tout juste avant sa mort. Christophe Viau, son fils, s’est chargé de la réédition tout en y mettant sa touche personnelle, bouleversante. Le livre est disponible en version papier et numérique. Voir à la rubrique OÙ TROUVER LE LIVRE.

Je suis un arbre qui donne ses fruits

LA COMMUNAUTÉ

Je viens de parler de réconciliation avec soi, avec ses qualités, avec ses limites, et aussi de réconciliation avec les autres, avec leurs qualités et leurs limites. À partir du moment où j’ai compris et où j’ai accepté jusque dans mes entrailles que j’étais limitée, j’ai aussi accepté que les autres soient limités et cette prise de conscience est devenue toute la base de mon acceptation de l’Église, tant de l’Église-peuple-de-Dieu que de l’Église-institution. À partir de ce moment-là, j’ai pu m’émerveiller que l’Évangile nous soit parvenu à travers les siècles en passant par un tel canal. Je demeure ébahie de la force de l’esprit saint qui agit malgré, et je dirais même, avec nos limites humaines. C’est merveilleux ! Moi, l’Église, maintenant, je l’ai dans le cœur et elle n’est pas prête d’en sortir ; j’en fais viscéralement partie ; je m’y retrouve !

Dans ce même mouvement d’acceptation de moi et des autres, à l’intérieur de cette Église bien humaine, en sa présence et en la présence d’un de ses représentants officiels, je désire me présenter publiquement avec mes qualités et mes limites, avec mon bon côté et aussi avec mes torts. Publiquement, je confesserai mes fautes parce qu’en Église elles ont été commises ! Dans Paul, on lit : « Vous serez jugés sur l’amour » (i Co 13, 1-8a). Par Paul, le Seigneur me répète qu’en arrivant de l’autre côté, une seule question me sera posée : « as-tu aimé ? » C’est pourquoi, avant mon départ, je veux demander pardon pour tous mes manques d’amour.

Je désire confesser publiquement mes fautes parce qu’elles ont été faites publiquement.

— pour chaque fois que mon ouïe, mon odorat, ma vue, mon toucher, mon goût ont manqué à l’amour. Pardon, Seigneur.

— pour chaque geste négatif posé. Pardon, Seigneur.

— pour chaque abstention à faire le bien. Pardon, Seigneur.

— pour les fois où je me suis cabrée devant ta volonté. Pardon, Seigneur.

— pour toutes les paroles qui ressemblent à des vipères. Pardon, Seigneur.

— pour mes manques de confiance aux autres. Pardon, Seigneur.

— pour les fois où j’ai préféré mes plaisirs à tes projets. Pardon, Seigneur.

— pour mes manques de confiance en toi, en ta providence, en ton amour. Pardon, Seigneur.

De toutes mes fautes et de celles de toute ma vie, je demande pardon à Dieu et à tous ceux que j’ai côtoyés durant ma vie. Pour toutes ces fautes, je demande au prêtre, représentant de Dieu et de tous mes frères et sœurs en Église, pardon et absolution.

VIVRE ENSEMBLE SA FOI

La dimension communautaire de la foi est devenue pour moi très importante. D’abord la dimension horizontale : les proches et les moins proches, ceux qui partagent la même vision, le même pari de foi. Puis la dimension verticale : tous ceux qui nous ont précédés dans la foi. C’est étonnant comme depuis deux ans et demi le présent et le passé se confondent presque ; le passé me parle et m’interpelle presque autant que le présent. Toute cette communauté de croyants, passée et présente, c’est mon Église.

Mon Église du présent, c’est d’abord ma communauté immédiate : Marcel, les garçons, les gens que je côtoie régulièrement ; ce sont aussi les gens que je connais moins et qui me sont plus éloignés. J’aime participer aux regroupements paroissiaux, même si c’est parfois impersonnel. En fait, lorsque tu vis en Église, tu ne choisis pas les gens qui t’entourent et qui ont la même foi que toi. Ça, c’est la réalité. J’ai déjà eu l’occasion de déménager dans un autre pays. Je trouvais cela fascinant de retrouver, à la messe du dimanche, les mêmes gestes et les mêmes paroles que dans mon patelin. J’étais surprise de me voir là, réunie avec des gens d’une autre culture, en train de réciter les mêmes prières. C’est ça l’universalité de l’Église. L’Église, c’est donc la communauté qui m’entoure, mais c’est aussi tous les gens à travers le monde qui participent à une même présence, celle du Christ.

L’Église-communauté-de-croyants, c’est aussi l’Église-institution. Je sais que ce n’est pas très à la mode de parler de l’Église-institution. Quant à moi, c’est au moment où je me suis réconciliée avec moi-même, au moment où j’ai décidé de marcher avec mes limites que je me suis réconciliée avec l’Église-institution ; elle a droit à ses limites, tout comme un individu, et j’ai cessé de ne me braquer les yeux que sur son aspect humain. Ainsi débarrassée de mes préjugés, j’ai pu prendre conscience du rôle qu’elle joue, rôle de continuité et de rassemblement dans le temps et dans l’espace. C’est pourquoi je veux recevoir le sacrement des malades des mains d’un ministre de l’Église, d’un représentant officiel de l’Église. Il va venir, avec ses qualités et ses défauts, mandaté par tous les membres de la grande Église. Il me dira que l’Église entière est présente, m’accompagne et me soutient dans l’événement que je suis en train de vivre. Elle me précède également puisqu’une partie de l’Église vit l’éternel présent de l’éternité.

Cette partie d’Église qui m’a précédée dans l’histoire, elle m’est beaucoup plus présente qu’avant. Ces gens sont partis et moi je suis encore là ; mais depuis quelque temps, c’est comme si je faisais un peu partie de leur passé et eux, de mon présent, c’est comme si la limite entre le présent et le futur était plus ténue qu’avant. J’ai bien hâte de rencontrer toute cette foule de gens qui ont vécu avant moi l’expérience de la mort ; que de choses on aura à se raconter ! Et de plus, les vivants d’aujourd’hui seront là puisque de l’autre côté, le passé, le présent et le futur seront réunis puisqu’il paraît qu’il n’y a plus de temps.

LA PRIÈRE


Pascal, 9 ans

Seigneur, prépare la place de ma mère.

Christophe, 9 ans

Seigneur, que ma mère, après son départ, reste toujours fidèle à sa présence en mon cœur.

Emmanuel, 11 ans

Seigneur, quand ma mère sera morte, je souhaite que tu nous aides, nous qui restons sur terre, à supporter ce moment de tristesse.


J’aime bien prier avec les psaumes ; on y sent vivre des gens, aux prises avec les mêmes sentiments que nous : peur, crainte, désir de vengeance, désespoir, joie, reconnaissance, amour. Toute la gamme des émotions y passe et si on veut, on peut trouver un psaume qui colle à chacun des événements que l’on vit. Ce sont des prières courtes ; il y en a pour tout le monde et pour toutes les situations. Ça nous tourne dans la tête comme une ritournelle ; on peut les réciter, les chanter…

J’aime bien aussi me laisser aller tout simplement à rester là, à contempler un paysage ou encore, à écouter le silence, ou encore le bruit que font les gens ; c’est pour moi une prière de bûche qui brûle, qui se consume doucement devant le Seigneur. Pour moi, tous les gestes de ma vie, toutes mes respirations sont une prière ; chaque seconde vécue dans la présence du Seigneur, chaque choix pris en se référant à sa volonté, chaque événement vécu en voulant y lire sa parole, tout cela est une prière.

Je voudrais que les minutes qui me restent soient des instants où j’intensifie mes relations avec le Seigneur. Je ne veux pas manquer ma sortie. Elle est le point culminant de ma vie entière.

Toute mon enfance a été bercée par des « priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. » un examen de conscience quotidien me faisait juger chaque jour comme s’il était le dernier. Dans ce grand mouvement de prière, tous les mourants du jour étaient associés. J’offrais leurs souffrances en union à toutes les messes qui se célèbrent chaque jour dans le monde entier.

Aujourd’hui, mourante à mon tour, j’aime me reposer sur ce grand courant de prière universelle. Je sens très fort la prière de parents, d’amis et de connaissances. Pour toute cette circulation d’énergie, merci, Seigneur.

LE SACREMENT DES MALADES

Mon corps a traversé allègrement le temps, marqué ponctuellement par les onctions et les rites de l’Église : les sacrements, signes pour les sens d’une présence gratifiante, aidante. Au fil des événements, chacun de mes sens a vécu tour à tour le plaisir et la déception. Ces sens m’ont accompagnée activement dans les moments de bonheur comme dans ceux plus décevants. Fidèles compagnons, ils méritent que, au moment de flancher, l’Église leur soit encore présente avec ses signes et ses rites ; c’est la raison pour laquelle je veux vivre le sacrement des malades.

Encore bien vivante et debout, je fais appel à la communauté qui m’entoure et à un représentant officiel de la grande Église, pour qu’ils prient sur mon corps et sur chacun de mes sens. À l’aide de l’huile pour laquelle de tout temps on reconnut une valeur curative, à l’aide de ce symbole, nous supplions une dernière fois le Seigneur de me laisser la vie ! Le pardon de mes manques d’aimer traduits par mes cinq sens, la guérison de mon corps si telle est la volonté de Dieu, un regard renouvelé sur la souffrance et la mort, voilà ce que j’espère de cet ultime sacrement.

Ce matin, si nous sommes réunis, c’est à cause de mon corps qui est très malade. Une leucémie comme la mienne, à mon âge, est une maladie qui ne pardonne pas. Les spécialistes travaillent très fort pour en trouver les causes et pour découvrir un médicament capable de la guérir. Le Seigneur qui a fait l’univers y a mis tout ce qu’il faut pour cela, et c’est aux humains de travailler fort, de chercher. Dans mon cas, pour le moment, c’est un échec de la médecine et il n’y a que Dieu capable d’intervenir efficacement.

Ce matin, par le rite de l’onction d’huile, nous demandons au Seigneur la guérison. Si telle est sa volonté, je guérirai ! S’il a un autre projet sur moi, ensemble, nous prierons pour qu’il me donne la force de le réaliser et pour qu’il nous aide à accepter ce projet.

De tout temps, on a donné à l’huile un pouvoir curatif. Si quelqu’un était malade, il allait chercher de l’huile et se frictionnait. Si un parent ou un ami était malade, l’entourage s’empressait de lui offrir le baume de l’huile.

Saint Jacques disait ; L’un de vous est-il malade ? Qu’il fasse appeler les Anciens de l’Église et  qu’ils prient sur lui, après lui avoir fait l’onction de l’huile au nom du Seigneur. La prière de la foi sauvera le patient. (Jc, 5, 14-15)

LA MESSE DES FUNÉRAILLES

L’Église, dans sa richesse, a tout ce qu’il faut pour accompagner chaque événement important de notre vie par des prières et des rites appropriés. La mort est un de ces temps forts, l’étape ultime de mon voyage terrestre.

J’aimerais que cet événement soit comme un cri de fête, un immense alléluia ! C’est ma rencontre avec le Seigneur, mon entrée dans le cœur du père : c’est « la » fête ! Aussi, il faudra l’Évangile de la résurrection et un cantique comme celui qui paraphrase le psaume 121 : J’étais dans la joie, Alléluia ! Quand je suis parti Vers la maison du Seigneur. Enfin nos pas s’arrêtent, Alléluia ! Devant tes portes, Jérusalem.

Lorsque j’ai parlé à Marcel de ce projet, il m’a dit : « Moi, je ne vis pas cela ainsi ; je vois davantage ton départ terrestre, la rupture de nos projets. » et j’ai compris que la messe des funérailles devait souligner ces deux aspects : la joie et la souffrance, ou plutôt la joie dans la souffrance. C’est pourquoi nous avons ajouté le psaume 17 : Je t’aime, Seigneur, ma force, mon sauveur, Tu m’as sauvé de la violence. Le Seigneur est mon roc, mon rempart et mon libérateur, c’est mon Dieu. Dans mon angoisse j’invoquais le Seigneur, vers mon Dieu je lançai mon cri ; Il entendit de son temple ma voix et mon cri parvint à ses oreilles.

Ensuite, Marcel et moi avons choisi un texte de Job. Tous les amis de Job viennent le voir et lui disent : « tu as sûrement fait quelque chose de mal pour que le Seigneur te punisse ainsi. » Job répond : « pourtant, j’ai fait comme tout le monde, pas plus ni moins. » puis il gémit vers le Seigneur : « Seigneur, tu sais, toi, que je ne suis pas fautif, qu’est-ce que tu veux de moi ? Que veux-tu me dire ? » À la fin, il comprend qu’il n’y a pas de coupable : les choses sont ainsi, c’est tout. Ce que le Seigneur veut : sa transformation, sa conversion.

Et enfin, un texte de Paul : Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas l’amour, je ne suis que bronze qui sonne ou cymbale qui retentit. Quand j’aurais le don de prophétie et que je connaîtrais tous les mystères et toute la science, quand j’aurais toute la foi jusqu’à déplacer les montagnes, si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien. Quand je distribuerais tous mes biens, quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n’ai pas l’amour, cela ne me sert de rien. (I Co 13, 1-3)

LA VIE

Je suis une paysanne dans l’âme. Les paysans savent ce qu’est le cycle de la vie et de la mort. Je suis née en pleine nature, dans un coin isolé, sur une terre. J’ai passé mon enfance à contempler la nature. Je me couchais pendant des heures sur la « grosse roche » à regarder le ciel, à sentir les odeurs, à entendre les bruits. J’ai grandi seule avec moi-même et j’ai un grand besoin de solitude intérieure. Ce contact avec la nature a fortement coloré ma spiritualité. C’est à travers elle que je voyais Dieu, que je Le percevais. La vie, la mort, c’est normal pour moi. J’avais constamment sous les yeux le cycle vie-mort-vie. Alors, la vie entière est marquée par le couple mort-résurrection. Dieu est

Dans la nature. Il n’y a rien en dehors de Dieu. La nature est en Dieu. Ma vie fait partie de ce grand courant cosmique.

Le fruit reste longtemps vert sur l’arbre. Puis d’un seul coup, il rougit, il est prêt, il est mûr, il tombe. Il tombe dans la terre, prêt à repousser. Plus le fruit aura bien mûri, plus celui qui va pousser de la terre sera beau. Si le fruit mûrit mal, si la gelée l’a atteint, il peut rester accroché désespérément à l’arbre et y passer l’hiver. Il ne produira pas d’autres fruits alors. Il sera mort, mais sa mort sera stérile. Pour qu’un fruit produise un autre fruit, il doit tomber dans de la bonne terre, être arrosé par une pluie légère, avoir du soleil, beaucoup de soleil. S’il tombe sur de la roche, c’est fini. Mais si celui qui s’occupe du pommier a enlevé la roche et l’a remplacée par de la bonne terre, il aura participé à faire pousser d’autres fruits.

Les enfants sont pour moi un peu comme ces fruits qui repoussent. Ma vision par rapport à eux est double. D’un côté, il m’est pénible de penser que le travail commencé avec eux est laissé en chantier. Il y a en moi un cri profond : que deviendront-ils ? Cette affection qui les entourait, qui était mienne, ils ne l’auront plus. C’est un cri humain, terre-à-terre, senti, à ras le sol. D’un autre côté, ma confiance en la vie prend le dessus. Je me laisse alors imprégner par l’image des petites graines que mon père mettait en terre chaque printemps. Ces petites graines poussaient, fortes, vigoureuses, pleines de vie.

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