L’amour peut-il vaincre la haine? Il est permis d’en douter devant le tableau des exactions et des atrocités de ce monde. Néanmoins pour qui sait voir, il existe un nombre incalculable de petites lueurs qui percent les ténèbres si opaques de prime abord. Du moment que nous serons toujours capables de rester ouverts à cette chétive lumière, il sera encore possible de garder espoir.

La jeune fille qui souriait tout le temps

Acadie 2010-5Il y avait déjà trop longtemps que j’oeuvrais comme médecin dans ce camp de réfugiés. C’était un campement immense situé en plein désert où s’entassaient de grandes tentes blanches, toutes pareilles, à perte de vue. Elles étaient bien rangées selon un ordre rigoureux. On pouvait apercevoir plusieurs rues principales pavées et des ruelles perpendiculaires en terre, la terre marron du désert. Il arrivait parfois que l’ONU fasse bien les choses dans ces situations extrêmes qui commençaient à se multiplier sur la planète.

Je n’en étais pas à ma première expérience avec les réfugiés. Jusqu’à maintenant, j’avais œuvré en Afrique. Le boulot était dur, impitoyable. On y rencontrait toutes sortes de maladies et de malades. Un concentré informe de toute la misère du monde. J’étais sorti de ma dernière affectation très fatigué, avec un sentiment profond d’inachèvement. Quoi que je fasse, il y aura toujours plus de réfugiés, toujours plus de malades. Il me semblait que le flux incessant de ces malheureux ne se tarirait jamais.

Revenu au pays, j’avais décidé de tout abandonner et de revenir à la médecine conventionnelle. Mais c’était sans compter sur la force de persuasion de mon mentor. Il m’avait parlé de ce camp en Jordanie. « Le plus grand au monde. 130 000 réfugiés syriens. Il y a même un hôpital de campagne. Tu pourras y faire plus d’interventions ». Et j’ai rempilé. Encore. En me disant que ce serait la dernière fois.

Et ce fut la dernière fois.

***

J’avais depuis longtemps pris l’habitude du va-et-vient de femmes et d’hommes plus ou moins désœuvrés déambulant dans ce milieu qui ne leur était pas naturel. La plupart des réfugiés au triste visage avaient beau être là depuis un certain temps, ils semblaient toujours chercher leurs marques. Même les enfants jouaient au ballon sans enthousiasme dans les rues poussiéreuses.

Les yeux hagards des derniers arrivants étaient sans doute ce qui était le plus pénible. Ils avaient tout quitté sous un déluge de bombes. Ils avaient tout perdu : leur maison, leur métier, leur avenir. Tout. Il ne leur restait que ce qu’ils avaient sur le dos et, pour les plus chanceux, leur petite famille. Ils arrivaient épuisés et malades. Ma priorité consistait à m’occuper d’eux, à soigner leur corps. Pour leur âme, c’était autre chose…

Dans un camp comme celui-là, il arrive que l’on rencontre quelques personnes remarquables. Je voyais souvent passer cette jeune fille, marchant main dans la main avec sa mère. La vieille dame très digne portait l’hijab, comme toutes bonnes musulmanes. Mais la jeune fille, non. De longs cheveux noir de jais tombaient librement sur ses épaules. Pas d’abaya non plus pour elle. Un simple pantalon et un chemisier, toujours très propres, lui suffisaient. Quand un nouveau venu lui reprochait son habillement, sa mère répondait : « Amina a peut-être le corps d’une femme, mais c’est une petite fille de quatre ans dans sa tête ».

Amina se promenait parfois seule, sans sa mère. Elle avait un beau visage avenant qui attirait les regards. Mais surtout, surtout, son magnifique sourire était inoubliable. Elle souriait toujours, d’un large sourire qui découvrait ses gencives. La première fois que je suis arrivé face à face avec elle, son sourire ravageur m’a d’abord dérouté. Tant de candeur dans un milieu si désolant ! Cela me paraissait un affront à la misère et au désespoir partout rencontrés dans ce camp de malheur. Puis rapidement j’ai compris, et chaque fois que je l’ai croisée par la suite, j’esquissais un sourire moi aussi.

Tout le monde la connaissait. Tout le monde l’aimait. On la saluait en l’interpellant : « Hey Amina, ça va ! » Et elle souriait encore plus, si tant est que cela soit possible. Sans un geste, sans un mot, puis elle continuait son chemin. Parfois, elle s’arrêtait devant une tente ou devant rien du tout. Elle s’arrêtait là, tout simplement, et elle souriait. Les enfants venaient danser autour d’elle en se moquant, en lui faisant des grimaces, en l’apostrophant. Elle, et bien, elle souriait en les regardant, sans un geste, sans un mot.

À l’occasion, elle venait se placer directement dans la porte de la tente-hôpital. Elle n’entrait pas. Elle restait là, sans mot dire, en plein milieu du passage. Pour toute autre personne, je serais intervenu afin qu’elle s’éloigne. Mais elle, je la laissais faire. Les infirmières et les aides-soignants la contournaient pour entrer ou sortir. Parfois, je lui jetais un œil à la dérobée, toujours étonné par son attitude. Elle voyait sans voir, le regard perdu, comme si elle venait d’ailleurs, d’une autre planète, indifférente à ce qui se passait autour d’elle, le visage sérieux. Puis, sans crier gare, elle se mettait à sourire de toutes ses dents. Puis, elle cessait. Puis elle repartait sans dire un mot, sans faire un geste.

Pour moi, Amina représentait une parcelle d’humanité dans ce camp sans âme, un mince et faible rayon de bonheur, une trouée de lumière dans la noirceur ensoleillée de ce désert implacable.

On apprenait vite à ne pas toucher Amina, même pas un geste de tendresse sur le bras. Elle détestait cela. C’était l’une des rares fois où elle perdait son sourire. Elle sursautait alors, se rejetant en arrière dans un cri. Tant que nous n’avions pas reculé suffisamment, elle gardait une attitude de défense. Mais elle finissait toujours par se détendre et par reprendre son beau sourire.

Il lui arrivait néanmoins, en de rares occasions il est vrai, de s’approcher spontanément de quelqu’un. Il s’agissait toujours d’une personne qui avait atteint ses limites, effondrée sous son poids de malheurs. Amina le sentait, c’était évident. J’ai dû assister une ou deux fois au spectacle. Ces moments étaient magiques, empreints de grâce et de beauté. Elle s’approchait tout doucement de lui ou d’elle, lui passait les bras autour du cou, appuyait sa tête sur la sienne et lui disait tout bas : « je t’aime ».

Le geste était si rare et si fortuit que tous s’arrêtaient pour l’admirer en retenant leur souffle. Sa mère m’avait déjà expliqué qu’Amina avait longtemps accepté, lorsqu’elle était plus jeune, cette marque d’affection qu’elle lui prodiguait en lui répétant ces mots, les seuls qu’Amina ait jamais pu prononcer. Depuis son exil dans le camp, elle refusait tout contact de cette sorte avec sa mère, hormis sa main qu’elle prenait de temps en temps pour la promenade quotidienne.

***

Un jour, un jour comme les autres, un nouveau contingent de loques humaines est arrivé au camp. Homme, femmes et enfants, sales, poussiéreux, livides, ont traversé la seule porte de la clôture extérieure. Cette clôture grillagée n’avait pas d’autre utilité que d’empêcher les animaux nuisibles de s’introduire dans le camp. On n’aurait jamais pu interdire à personne de franchir cette frontière artificielle, pour entrer au camp ou pour en sortir. Ce n’était pas une prison après tout.

Je me tenais à l’entrée pour accueillir la nouvelle cohorte afin de faire un premier tri entre les malades et les bien-portants. Comme c’était souvent le cas, Amina venait assister à l’arrivée des pauvres hères. Et toujours son sourire désarmant. Je l’ai aperçu un peu en retrait parmi un petit groupe de personnes attroupées devant le grillage.

À un certain moment, allez savoir pourquoi, mon regard a été attiré par un mouvement inhabituel dans la foule des miséreux. Un jeune homme barbu portant un long et ample manteau se détachait lentement du groupe. Il marchait d’un pas hésitant, la tête basse en serrant frileusement son vêtement.

Il se dirigea, comme instinctivement, vers le petit attroupement où Amina se tenait. Il finit par arriver presque nez à nez avec elle. Il leva alors les yeux et la vit. Elle, tout sourire, le regarda sans broncher. L’homme semblait désemparé par la situation. Il perdit contenance et laissa retomber les bras tenant son manteau. Alors, l’horreur de la situation est apparue à tous ceux qui étaient près de lui. Quelqu’un a crié : « Il a une bombe ». Alors tout le monde s’est mis à courir en panique. Tout le monde, sauf Amina. Elle restait plantée là devant l’homme qui lui, figé, semblait paralysé.

Puis elle s’approcha doucement de lui, passa ses bras autour de son cou, appuya sa tête sur la sienne et lui murmura quelque chose à l’oreille.

***

Le lendemain, les journaux ont rapporté un simple fait divers. Un attentat suicide avait eu lieu dans un camp en Jordanie. Sans qu’on ne sache trop pourquoi, la plupart des personnes avaient eu le temps de s’enfuir, de sorte que l’attentat n’avait fait que deux victimes. Il y avait bien sûr le kamikaze et Amina, la jeune fille qui souriait tout le temps.


© Supra, reproduction d’un vitrail d’Edmond Thériault : Extrait d’un ensemble de vitraux dans l’église des Saint-Martyrs-Canadiens de Pont-Landry.


 

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6 réflexions au sujet de “La jeune fille qui souriait tout le temps

  1. Et bien symboliquement c’est comme si la mort gagnait sur la vie, ou la haine sur l’amour, ou le désespoir sur l’espoir. Le seul rayon d’espoir au milieu de la grande noirceur – très réaliste par ailleurs – que tu décris disparait de ce camp de misère, suite à une bombe humaine.. « Et ce fut la dernière fois » signale le médecin au début. sous-entendant qu’il n’y retournerait plus.. A-t-il renoncé pour de bon à aider cette situation inqualifiable? Voilà ce que soulève en moi cette lecture. Amicalement.
    (Pis c’est où ça Pont-Landry?)

    • Voilà sans doute le genre de réflexions que se faisaient les deux pèlerins en revenant vers Emmaüs après l’assassinat de leur Rabbi sur une colline à Jérusalem.

  2. Monsieur Marcel,

    D’abord en ouvrant le courriel, l’image de cette jeune fille avec ses composantes, sans savoir pourquoi, m’a rentrée direct au coeur. J’aurais voulu l’agrandir tellement elle me parlait et qu’elle beauté touchante elle a.

    De plus le conte en lui-même je n’ai pas de mots pour dire ce que j’ai ressenti à le lire, mais je vous dirais plutôt que je l’ai vécu. Vous avez par vos mots de façon progressive dans l’histoire, réussi à me le faire vivre profondément, et avec tout ce que ça l’amène en nous dans ces temps là. Je me sentais quasiment près d’eux dans ce camp tellement c’est bien décrit.

    Pour conclure Monsieur Marcel en toute modestie, j’ose vous partager ma réflexion suite à cette lecture. La voici:  » Je pense que lorsque l’on est dans son Etre, comme cette jeune fille me semble être, on est sûrement dans notre vérité d’Etre… et pour moi c’est ça qui me touche, et que je trouve nourrissant.  »

    Merci.

    Lorraine Daigle

    • Il est vrai que cette jeune fille représente, dans son état le plus pur, ce que nous deviendrions vraiment si nous voulions nous ouvrir à l’autre sans réserve.

  3. Cher Marcel,
    Quel merveilleux conte pour le premier anniversaire d’apophase ! J’en reste sans voix…
    En ces jours où chez nous on parle beaucoup de la jungle de Calais…
    Me revient à l’esprit un passage de Saint Paul : « Celui qui pratique la miséricorde, qu’il ait le sourire. » (en latin : Qui miseretur, in hilaritate !)
    Cher Marcel, Aide-nous à garder le sourire… et l’humour.
    Amitié.
    Jean

    • Comme l’Idiot de Dostoïevski, il y a de ces êtres lumineux qui sont sur terre juste le temps d’éclairer la voie de ceux qui ne voient pas encore.
      Merci, Jean, de ta fidélité.
      Amicalement.
      Marcel

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