L’enfance est une période fondatrice. Qui n’a jamais expérimenté ces réminiscences lointaines et primordiales qui forment le socle de notre vie d’adulte ? Une image, une odeur, un événement. Ces moments privilégiés, enfouis dans notre mémoire, nous façonnent plus qu’on ne veut bien l’admettre.

Là-bas

18.Infini Definitio

Ce que je suis bien dans les bras de mon papa. Il est tellement fort, mon papa.

Je ne sais pas bien où nous allons. Maman marche à côté et elle pleure. Ça me fait de la peine. Pourquoi elle pleure ? Je n’aime pas ça quand je la vois pleurer. J’ai envie de pleurer aussi.

Tiens, il y a des gens derrière. Ils marchent tous sans parler. Et ils sont vêtus d’une drôle de façon. Moi, ma maman m’a mis mes belles guêtres en cuir (elle m’a dit que c’est comme ça que ça s’appelait). J’aime bien quand elle me met mes guêtres. Elle les a cirés avant. Elles sont bien brillantes. Je ne sais pas à quoi elles servent, mais c’est joli. Ce sont des espèces de jambières comme pour jouer au ballon, sauf qu’on ne les met pas pour jouer. On les met quand c’est sérieux : aller à la messe (et pas n’importe quelle messe), quand on va voir tante Ida, et comme aujourd’hui. Mais dès que c’est possible, elle me les enlève. « Il ne faut pas les salir ou les égratigner », qu’elle me dit.

Ce matin, elle m’a habillé tout propre, m’a peigné avec la séparation sur le côté, comme lorsqu’on reçoit de la visite. Puis elle a mis mes guêtres et mes beaux souliers vernis. C’est pour ne pas les salir sur le chemin plein de terre que mon papa me porte. Ce qu’il est beau, mon papa. Il est fort aussi. Avant de partir, il s’est rasé. Je l’ai regardé faire dans la salle de bain. Il me laisse parfois le regarder. Je ne dis rien. Je ne fais que le regarder. Il passe son pinceau (il appelle ça un blaireau) dans la grande tasse où il y a du savon. Puis, il met un peu d’eau et tourne, tourne le blaireau jusqu’à ce qu’il y ait de la mousse et il s’en met sur le visage. Il prend ensuite un grand rasoir tout droit. « Mon p’tit gars, il ne faut jamais toucher à ça. Tu pourrais te faire très mal », qu’il m’a dit souvent. De toute façon, je n’ai jamais eu envie de le faire. Il est grand, mon papa. Parfois, il me fait un petit clin d’œil. Je l’aime, mon papa. Je suis tout près de son visage. Il sent l’eau qu’il se met après son rasage. Ça sent drôle. Je l’embrasse et il me met un gros bizou sur la joue en me serrant fort.

En avant, il y a des messieurs en noir qui transportent une grande boîte en bois. Ils sont drôles. Ils me font rire. Ils marchent bizarrement. C’est vrai que ce doit être lourd, ce machin. Je marche comme ça aussi quand je lève mon tricycle parce que je ne veux pas que les roues entre trop creux dans la terre. J’aime tellement rouler sur mon tricycle après la fin de l’hiver. Papa le sort enfin de la cave. Je m’installe sur mon siège, puis je pédale le plus vite possible sur le trottoir (pas dans la rue, maman ne veut pas !). Les roues font un drôle de craquement en roulant sur le sable laissé par la neige fondue. Ça fait une belle musique. Il fait beau, le soleil est chaud. Je suis bien.

J’ai hâte de revenir à la maison pour jouer dehors avec mon tricycle.

Ils ne sont pas tous de la même grandeur, les bonshommes. Ils portent des chapeaux spéciaux. Je n’avais jamais vu des chapeaux comme ça. Comme le tuyau de poêle à la maison. De la même couleur aussi. J’espère qu’ils ne sont pas aussi sales en dedans. Une fois, mon papa a voulu nettoyer le tuyau. Il a reçu plein de poussière noire dans le visage. Au début, j’ai eu peur. Papa était tout noir et je ne le reconnaissais pas. Mais comme maman riait beaucoup, j’ai ri aussi.

Il est arrivé pas mal de choses avant qu’on vienne ici. Ça commencé la semaine dernière. Je jouais dans la cour, derrière la maison. Je faisais semblant d’être un cowboy qui tuait des Indiens. J’avais beaucoup de travail à faire pour éviter les flèches qui arrivaient de tous les côtés, quand j’ai entendu un grand cri qui venait de l’étage. Ma maman est sortie en pleurant, a descendu l’escalier et elle est allée tout de suite téléphoner. Une ambulance est arrivée ensuite. Elle faisait beaucoup de bruit avec sa sirène. Je me suis bouché les oreilles. Deux hommes ont descendu de l’étage avec une sorte de lit. Il y avait quelque chose de gros sur le lit avec une couverture dessus. Quand j’ai posé la question à maman, elle m’a répondu : « C’est pépère. Il est parti chez le Bon Dieu ».

Je pense que c’est justement chez le Bon Dieu qu’on va aujourd’hui. Je dis ça parce que papa a dit qu’on allait voir là où pépère était parti se reposer ou quelque chose comme ça. Donc, on va voir pépère chez le Bon Dieu. Drôle de place quand même pour rester, ce Bon Dieu. Il y a plein de grosses pierres partout, bien rangées, bien alignées, comme lorsque je mets mes petits soldats au garde-à-vous. Tiens, je vois des gens là-bas avec des fleurs dans les mains. Ils ont l’air bien tristes eux aussi.

Pourquoi les gens sont si tristes lorsqu’ils viennent voir le Bon Dieu ? Il fait si beau pourtant. Que je suis bien ! Le gazon est tout vert, le ciel est si bleu. Puis le soleil qui commence à tomber là-bas. Il ne faut pas que je le regarde dans les yeux, que papa a dit. C’est vrai que ça chauffe. Là, une croix comme celle dans la chambre de maman et papa, mais plus grosse, bien plus grosse. Elle est plantée dans la terre.

Ça me fait tout bizarre en dedans quand je la regarde. Je ne peux pas expliquer. C’est comme lorsque je fais du tricycle, mais plus encore. Quand je pédale, je regarde les trottoirs, la rue, les maisons, puis la montagne. Je trouve tout ça bien beau, mais c’est comme si quelque chose me retenait. Je ne peux pas aller plus loin que le bout de la rue, je ne peux pas suivre le chien de madame Blanchette parce qu’il court trop vite, je ne peux pas savoir où vont les autos. Ici, chez le Bon Dieu, c’est autre chose. Je regarde la croix, le ciel, le soleil et je me dis que je pourrais voler, comme un oiseau. Je pourrais partir là-bas, très loin, sans que rien ne m’empêche de le faire. Tout là-haut, là-haut !

Mon papa m’a pris doucement les bras, car je ne m’étais pas aperçu que je les levais au ciel, et il me les a ramenés sur ses épaules. Puis, nous sommes arrivés près d’un grand trou. Alors, il s’est passé des choses bizarres. C’est la première fois que je voyais ça. Un prêtre comme celui qui est à la messe à réciter des prières. Il lisait dans un petit livre noir. Il ne parlait pas comme nous à la maison. J’ai rien compris de ce qu’il disait. Personne d’autre ne parlait. Seulement le prêtre. Tout le monde écoutait les mains croisées sur la poitrine, comme ça, surtout les dames. Ils avaient tous la tête baissée. Moi, et bien je riais parce que j’ai vu un écureuil qui nous regardait. Il se tenait sur deux pattes près d’un arbre. On aurait dit que lui aussi récitait des prières.

Puis les hommes avec le chapeau bizarre ont tiré sur les cordes qui étaient passées en dessous de la boîte et l’ont descendu dans le fond du trou. Quand ils ont fini, tout le monde a pris une petite poignée de terre — c’est sale. Maman n’aurait pas voulu que je fasse ça — et l’a jeté dans le trou. Maman pleurait encore. J’étais triste de la voir pleurer.

Papa me tenait toujours dans ses bras. Lui, il ne pleurait pas. J’ai bien examiné son visage. Il y avait une sorte de voile sur ses yeux très bleus. Papa, il ne regardait pas le trou, mais au loin, là-bas. Il regardait le ciel. Je ne comprenais pas pourquoi il ne faisait pas comme les autres. Je ne comprenais pas pourquoi il regardait là-bas. Qu’est-ce qu’il voyait donc ? Je me suis tourné pour voir aussi. Mais j’avais beau plisser les yeux. Rien. Il n’y avait rien. Ça m’a beaucoup, beaucoup surpris.

Dans tous les cas, moi je ne veux pas aller dans un trou comme pépère, même si c’est pour aller me reposer chez le Bon Dieu. Ça doit être noir et froid là-dedans, surtout l’hiver. Pourquoi les gens ils veulent aller voir le Bon Dieu comme ça, dans une boîte, au fond d’un trou ?

Moi, quand je voudrai me reposer chez le Bon Dieu, je m’envolerai dans le ciel bleu, là-haut.

Oui, c’est ça ! Je m’en irai au loin. Là-bas.


© Supra, reproduction d’une peinture de Marcel Viau : Infini Definitio


 

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