Un enfant assis, seul, sur un rocher. Il est tourné vers la mer. Ses yeux fixent l’horizon sans regarder vraiment. Sa mère le surveille de loin, dans l’attente d’on ne sait quoi. Qu’a-t-il à l’esprit? Peut-être pense-t-il que ce qu’il voit n’est qu’une illusion destinée à lui cacher l’essentiel.

La bille de verre

Informis Forma, une peinture de Marcel ViauLes vagues roulaient sur la plage, emportant quelques cailloux polis et luisants sur leur passage. C’était un flux incessant, mais tranquille. Bouillon blanc. Liquide verdâtre. Ou bleuâtre. Qui sait? Toujours en mouvement. Cela ne s’arrêtera donc jamais?

L’enfant était assis bien sagement sur un rocher, à l’écart des autres. Des petits gâteaux (peut-être trois ou quatre) étaient soigneusement empilés à ses côtés sur un morceau de papier. Sa maman savait lui faire plaisir. Elle ne le comprenait pas toujours, mais elle savait comment il aimait se retrouver seul, sans bouger, comme un petit bouddha assis. Elle lui préparait invariablement ses friandises favorites lorsqu’ils allaient à la mer. Tôt ou tard, invariablement, il venait lui demander son dû. Sans un mot, bien sûr. Elle le voyait ensuite partir avec son sac de papier à la main, sans se retourner vers elle, bien sûr. Il se choisissait un lieu surélevé (mais pas trop) sur lequel il s’asseyait. En retrait, elle l’observait du coin de l’œil en ayant soin de ne pas intervenir dans son univers.

Il approcha délicatement sa main vers les petits gâteaux déposés à son côté, en attrapa un et le porta à sa bouche. Il en prit une bouchée et mastiqua longuement. Ce qu’ils sont délicieux ces gâteaux, pensa-t-il! Ils sont tout ronds, toujours pareils. On doit les faire exactement de la même façon parce que c’est ainsi que cela doit être. Une fois, il avait brutalement jeté par terre un gâteau qui ne ressemblait pas aux autres. Il faut qu’ils soient tous pareils. Il n’existe qu’une seule forme de gâteaux. Tous doivent ressembler à un vrai gâteau. Voilà!

Néanmoins, il sait bien que la plupart des objets ne sont pas comme ses gâteaux. Les quelques rares arbrisseaux qui poussent sur cette plage ne sont pas tous semblables. On les appelle pourtant des arbrisseaux comme si c’était une seule et même chose. Les grains de sable ne se ressemblent pas non plus, même s’ils ont l’air pareils. Il avait déjà examiné soigneusement chacun des grains de sable qu’il avait un jour tenus dans sa main. Quand déjà? Il ne s’en souvenait plus. Il avait remarqué un tas de petites différences, de nuances de couleur et de texture. Il n’avait pas aimé et les avait jetés aussitôt.

Il déteste ce qui est informe. Lorsqu’il vient s’asseoir sur son petit rocher, toujours le même, il se positionne pour n’avoir pas à regarder ce gros récif à gauche. Il est irrégulier, sinistre, monstrueux. Les contours se brisent là où ils devraient se lisser, formant d’affreuses crevasses. Il en a froid dans le dos seulement que d’y penser. Voilà pourquoi il n’aime pas les gens. Ils sont tout aussi imprévisibles que ce rocher. Tantôt ici, tantôt là. Ils circulent sans savoir où ils vont. Ils reviennent, approchent leur visage affreusement mobile, puis repartent. Toujours différents. Inconstants, capricieux et instables.

L’enfant sortit une grosse bille de sa poche et se mit à l’examiner soigneusement. Le verre était transparent. Une large bandelette rouge tachetée de points jaunes la traversait. Il la gardait toujours sur lui, même la nuit. La bille l’intriguait, vraisemblablement. Il la tournait et la retournait entre ses doigts. La satisfaction qu’il éprouvait à tenir l’objet dans sa main était incomparable. Rien ne lui a jamais fait plus plaisir que de manipuler ce beau corps sphérique. La forme était parfaite et la surface absolument lisse. Les couleurs, emprisonnées pour toujours dans le verre, semblaient figées, immuables, éternelles. Cette bille était unique.

Il se demandait d’où pouvait donc provenir un tel chef-d’œuvre. Elle ne ressemblait en rien aux galets que l’on trouve par centaine sur la plage, encore moins aux arbrisseaux et aux grains de sable. Elle était apparue un jour sur le rebord de sa fenêtre près de son lit. Sa curiosité fut tout de suite excitée. Il avait d’abord hésité à la tenir entre ses doigts. Il n’aimait pas ce qui venait chambouler son espace et ses habitudes. Puis, prenant courage, il s’en était emparé délicatement, bien décidé à la lâcher si quelque chose arrivait. Il a d’abord ressenti la fraîcheur du contact, ce qui le fit légèrement sursauter. Voyant que rien ne se produisait, il la roula dans sa paume, ce qui eut pour effet de la réchauffer. Il arriva dès lors une merveille, presque un miracle. Le miroitement de la lumière a ouvert quelque chose en lui. Il ne savait pas quoi. Quelque chose qu’il n’avait jamais connu auparavant. Une sorte d’état de grâce. Pour la première fois, il s’était senti bien. Plus de crainte, plus d’angoisse, plus de peur. Rien.

Il leva le regard pour voir au loin, là-bas, cherchant une forme quelconque capable de le rattacher à autre chose qu’au ciel immense et à l’océan infini. Un jour, il avait aperçu un bateau qu’il avait longtemps suivi du regard. C’était autrefois, naguère, hier peut-être. Le bateau était blanc et se confondait de temps en temps avec les vagues. Parfois, il s’enfonçait jusqu’à devenir invisible, faisant naître en lui une pointe d’angoisse. Puis, il redevenait visible à son grand soulagement. Sa voile rapetissait de plus en plus au fur et à mesure que le temps s’écoulait, ce qui lui sembla être un phénomène des plus étrange. Le navire disparaissait inexorablement. Qu’allait-il advenir de lui? Au bout de l’horizon, il chutera sans doute dans un précipice dont on ne voit pas la fin. Des cataractes énormes, inimaginables, l’entraîneront vers les profondeurs sans que personne à bord n’y puisse rien.

Pourquoi, se dit-il, les matelots acceptent-ils de naviguer vers le gouffre? Peut-être existe-t-il autre chose que je ne connais pas, un autre monde différent du mien? Ces marins ont accepté de partir vers d’autres cieux en espérant sans doute découvrir un univers perdu. Au village, il en avait déjà rencontré deux, avec leur drôle de chapeau. C’était hier ou il y a longtemps. Ils marchaient bizarrement, comme si le sol tanguait sous leurs pieds. Si sur terre ces hommes paraissaient lourds et patauds, en mer des ailes devaient leur pousser. Sur leur navire, ils filaient à la vitesse du vent. Rien ne les arrêtait, l’exil ne les effrayait pas, convaincus de trouver là-bas ce qu’ils cherchaient. Plus tard, se dit-il, je serai marin.

Il porta de nouveau son regard sur la bille, la tint entre le pouce et l’index et la leva à la hauteur des yeux. Ce qu’il vit le fascina. La mer et le ciel devinrent rougeâtres. Quel étonnant prodige, se dit-il! Se peut-il que le monde bascule ainsi instantanément? Celui qui était devant lui quelques minutes auparavant n’existait plus; l’univers était maintenant en feu. Il n’avait pas peur pourtant. Il savait d’instinct que ce qu’il voyait n’était qu’un reflet. Autre chose existait derrière cette mer rouge mouchetée de jaune. Mais cette autre chose lui était aussi étrangère, aussi inatteignable que le monde aperçu à travers sa bille.

Après tout, quelle importance! Lui, il était bel et bien là, face à la mer. Qu’y aura-t-il de changé lorsqu’il n’y sera plus? Si elle le veut, la mer, elle pourra toujours emporter des navires vers un univers inconnu. Elle pourra toujours être bleue ou verte ou encore rouge avec des taches jaunes. Elle pourra toujours rester là ou disparaître.

Il pencha la tête vers sa main : moi, j’aurai ma bille de verre.

Et pour la première fois, l’enfant sourit.


*Supra, reproduction d’une peinture de Marcel Viau: Informis Forma


 

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7 réflexions au sujet de “La bille de verre

  1. Ouf !
    T’en fumes du bon Marcel!
    Mais c’est un fait, tout peut basculer instantanément. Ce qu’on voit et perçoit n’est qu’un reflet de la réalité. L’important c’est d’être bel et bien là et de se garder à portée de main, une bille de verre.

  2. Finalement, Marcel, tout n’est que question de passage, de traversée, de …fugue en somme. Et l’on te suit sans réticence de l’autre côté de ton miroir en direction de la lumière.
    Je note aussi une belle observation de l’enfance. Sais -tu qu’il existe un titre de roman pour enfant qui est précisément « la bille de verre » ? C’est un poète belge qui a écrit cet ouvrage étrange qui te plairait sans doute beaucoup : Maurice Carême.

    Bonne continuation, Marcel et heureuse de te retrouver par delà l’océan,

    Danièle

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