Par cette réflexion étonnante, l’auteure Hélène Lecours nous invite à réfléchir sur la condition de l’humanité. Qui observe qui? Pourquoi? En chacun de nous, il y a un observateur et un observé, un participant et un dissident, mais qui sommes-nous vraiment? Des individus libres ou des cellules disséminées dans une masse humaine naturelle?

La Masse

GRANDS COLLAGES 004Le professeur Jimhill parlait haut et fort, sur un ton doctoral. Il échangeait des propos passionnés avec Jack, son plus proche collaborateur, au sujet de la recherche sur les masses, impliquant des populations rassemblées en un lieu particulier, pour des raisons culturelles ou sociales. Pour le professeur Jimhill, il s’agissait d’une recherche longitudinale menée depuis une vingtaine d’années par son laboratoire de psychologie sociale, une recherche passionnante.

— La Masse est née, presque anonyme, autour de 1789, à la faveur de la première révolution populaire d’envergure internationale en Europe, dit le professeur. Avant, il y avait des peuples. Autrement dit des masses plus petites, plus anonymes, lire serviles, et de ce fait plus silencieuses; mais plus différenciées aussi, chacun ayant ses blasons, ses drapeaux, ses chefs. Jusqu’à ce que, comme un cancer en développement, tous ces peuples ne puissent plus s’ignorer l’un l’autre ni se faire des guerres ininterrompues, et jusqu’à ce que des intérêts plus complexes joints à une évolution technologique effrénée les poussent vers l’uniformité de la grande Masse qui s’est formée et organisée peu à peu, depuis plus de deux cents ans maintenant.

— Cependant, remarqua Jack, cet accouchement historique a laissé des marques et des blessures que nous pouvons encore remarquer dans les chairs à peine cicatrisées de la Masse. Et il a laissé plusieurs foyers d’infection et de haine en surface. En profondeur, des plaies sont restées ouvertes, provoquant des souffrances au nom desquelles on cherche encore aujourd’hui activement à détruire ou à fragmenter la Masse, ce qui revient au même.

Le professeur Jim (comme on l’appelait familièrement) reprit :

— Cheminement à rebours impossible entre tous; voie de contradiction par excellence.

Et Jack d’insister, faisant évidemment référence aux pogroms et génocides de tous poils dorénavant reconnus comme tels

— Et pourquoi les masses distinctes qui survivent sous forme de peuples, cherchent-elles à détruire sinon à faire disparaître entièrement des masses voisines qui vivent pourtant bel et bien sur un territoire national traditionnel reconnu? Cela ne date pas d’aujourd’hui!

— Tout est là, bien sûr! reprit Jim. Je pense que la notion de territoire n’existe plus pour la Masse. C’est un concept absolument factice, malgré qu’il soit généralement basé sur des frontières concrètes et bien réelles. Les frontières changent au gré des richesses et des besoins de l’heure, et des peuples qui avaient longtemps vécu en harmonie et n’avaient pas de raisons de s’entre anéantir peuvent se mettre à le faire du jour au lendemain si un quelconque impératif économique vital se présente, la seule vraie loi sur terre étant celle de la survie, de la croissance indéfinie de la Masse, elle-même indéfinie. Et il semble bien que le seul moyen d’y parvenir soit de se fondre dans une Masse de plus en plus puissante.

Jack réfléchissait intensément et semblait préoccupé. Il demanda :

— Et quelle sera la prochaine étape, selon vous professeur?

— Mon hypothèse est que la Masse humaine, une fois véritablement mûre et complètement absorbée en elle-même, fera la rencontre d’une Masse plus grande. Ou peut-être sera-t-elle la plus grande et devra-t-elle assimiler, et par conséquent détruire, une Masse plus petite qu’elle rencontrera à plus ou moins brève échéance dans l’espace infini qui nous entoure. Et je suppose qu’il y a une Masse gigantesque dans laquelle nous finirons par nous enfoncer irrémédiablement. C’est tout naturel. Il n’y a rien là que du naturel d’ailleurs, insista-t-il.

— Avez-vous d’autres hypothèses professeur?

— Peut-être que, une fois atteintes les limites de nos cellules communes la nouvelle Masse ainsi constituée pourra-t-elle enfin choisir. Peut-être prendra-t-elle forme. Encore faudra-t-il que cette forme ne soit pas autodestructrice, qu’elle parvienne à cesser de croître sans décroître, tout en exploitant son environnement sans l’épuiser. Présentement, il est difficile de dire si la Masse est suffisamment intelligente et consciente pour parvenir à une telle réalisation. L’extinction est le chemin le plus probable.

— En effet, approuva Jack. Il me semble que la Masse est déjà atteinte de maladies graves et que son esprit, si jamais elle en a un ce qui est loin d’être prouvé, soit particulièrement atteint. En tout cas ses comportements sont erratiques, c’est le moins qu’on puisse dire. Et les blessures se multiplient. Croyez-vous que cela puisse se soigner, professeur?

Il y eut un bref silence. Puis le professeur Jim ajouta :

— Oui, je le crois. Avec beaucoup de détermination, de volonté et surtout de lucidité. Mais c’est l’élément le plus rare au sein des Masses ou de LA Masse, si on veut. Et, à date, les secousses dont Elle est périodiquement le terrain n’ont pas une cohérence constructive évidente.

— Certains en imaginent une, répliqua Jack.

— Ils ne peuvent rien prouver de plus que moi, réagit le professeur sur un ton péremptoire, mi-défi, mi-ironie. L’imagination ne suffit plus.

L’avis de Jack différait légèrement de celle du professeur Jimhill sur ce point. Il maintenait que la souffrance aiguillonne justement cette Masse – si soigneusement tenue par eux en observation, — vers plus de cohérence. Mais il admettait que les résultats de leur recherche et de leurs réflexions, jusqu’à maintenant, présageaient plutôt du contraire. La Masse ne semblait en effet avoir tiré aucune leçon du passé, et elle semblait généralement agir sous le coup d’impulsions instinctives.

D’ailleurs, tout le milieu scientifique pensait un peu dans ce sens. Certains prenaient même des paris sur les derniers jours de celle-ci et de sa planète bleue, et cela en justifiait plusieurs à continuer de soutenir l’exploitation éhontée dont ils aidaient les pratiques, de mille et une manières, et qui étaient leur gagne-pain. Jack pensait que ces gens brillaient plutôt par leur manque d’imagination, de créativité et de générosité, en particulier. Les solutions étaient là, il suffisait d’y réfléchir collectivement, grâce aux réseaux de communication devenus pratiquement instantanés. Ne manquait que la volonté politique, là-dessus il rejoignait Jimhill.

Assis au coin du feu de leurs ordinateurs tout-puissants, ses confrères et lui-même regardaient de concert la Masse s’épaissir et se complexifier de jour en jour comme un gros mollusque visqueux, difficile à saisir, évoluant pour ainsi dire dans une conscience limitée de cyclope, sous l’œil cependant analytique de ces observateurs inquiets.

— Où s’en va-t-elle aujourd’hui? pensa Jack à haute voix.

— En ce moment, elle absorbe l’assassinat de Digna Ochoa ainsi que tous les meurtres, sévices, tortures, exactions, injustices, dont elle se nourrit et se repaît chaque jour, pour ne pas dire à chaque instant. Elle réagit normalement, par une levée de boucliers immunitaires.

— Et où cela nous mène-t-il? insista Jack découragé.

— Les capacités d’absorption de la Masse semblent infinies, dit le professeur. Des spécialistes l’étudient depuis deux ou trois générations déjà et bien des hypothèses ont été vérifiées. Nous évoluons à la fois vers plus de compréhension et de transparence et vers une plus grande complexité, doublée d’une homogénéité grandissante.

— Nous avons appris à contrôler la masse, continua Jack, à la diriger dans une certaine mesure, c’est donc qu’il y a une logique dans tout cela. Mais nulle autre que celle de l’avidité, semble-t-il, avidité de vivre, avidité de vaincre.

— Oui et non, reprit Jimhill immédiatement. Elle nous réserve encore des surprises, du moins je l’espère, et à certains moments des lueurs de cohérence brillent dans l’obscurité absolue de l’instinct. À certains moments on y croit, puis tout s’éteint conclut philosophiquement le savant tout en se dirigeant vers l’écran cathodique littéralement océanique qui le tenait en contact permanent et direct avec la Masse du moment. En tout cas elle sent ou peut-être même sait-elle que nous l’observons et la manipulons. Cela rend certainement les choses plus intéressantes pour nous, mais cela ne prouve en rien une intelligence cohérente.

Dans un ultime effort pour faire parler Jimhill, Jack lança :

— On dit généralement que la Masse nivelle tout par le bas, croyez-vous cela professeur?

— Je constate en tout cas qu’il émerge d’Elle des éléments qui la dépassent et que peut-être Elle s’efforce de rattraper ou de niveler, comme vous dites, en les faisant disparaître. Les différences énervent la Masse.

— Comme si cela devait jeter ces « éléments » dans l’oubli, persifla Jack un peu amer.

— Effectivement, reprit le professeur, ce qui est surprenant, c’est que cela a souvent l’effet contraire de provoquer des agglomérats qui se promènent comme des cellules guérisseuses dans l’organisme éthéré et souffrant de la Masse, ces agglomérats se multipliant en réseaux de cellules finiront peut-être par amoindrir le mal et donner une force nouvelle et une direction différente à la Masse. On peut les voir à l’œil nu quand ils sont suffisamment volumineux et devenus si actifs qu’on ne peut plus les retrancher sans provoquer bien pire encore.

Pendant qu’il parlait, le professeur avait saisi la souris, avec son habituelle main gauche, et il avait commencé à balayer la Masse qui remplissait l’écran de signes et de données, afin de pointer des exemples d’agglomérats, de cellules réparatrices ou en révolte. Son collègue l’avait suivi et leurs yeux se posèrent simultanément sur une tache sombre logée presque au cœur de la Masse, à peine visible.

— En voici un relativement petit, s’exclama le professeur. Il y en a de beaucoup plus gros, mais ils sont généralement moins actifs que les petits. C’est presque inversement proportionnel à vrai dire. Si bien que c’est alors qu’ils sont très limités en nombre de cellules individuelles que les agglomérats démontrent le plus d’énergie. Cela leur permet de circuler plus rapidement à travers la Masse intangible et d’entrer en contact avec tous ses organes en un temps record.

— C’est un phénomène bizarre, dit Jack, car la Masse, tout en ne supportant pas les différences, crée de façon exponentielle les conditions nécessaires à leur éclosion.

— Phénomène bien contradictoire en effet, répondit Jim. Mais tout ce qui concerne la Masse ne l’est-il pas?

Le vieux Jimhill enleva ses lunettes. Ses yeux étaient fatigués, leur journée de travail tirait à sa fin et ils aspiraient tous deux à retourner se fondre pendant quelques heures dans la foule en attente aux portes du métro et dans la masse humaine qui les attendait dehors.


*Supra, reproduction d’un collage d’Hélène Lecours


 

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3 réflexions au sujet de “La Masse

  1. Aux nouvelles cette semaine il était question de New-York ville intelligente et du Centre de la science et du progrès urbain et cela était bien près de ressembler à mes deux chercheurs sur la Masse.

  2. si je vire la masse à l’envers, je vois des individus vivant en société au milieu d’institutions qui le libèrent sur le plan matériel mais qui l’enchaînent sur le plan moral. Indépendamment de la dynamique entre les masses, l’individu doit choisir le degré de liberté de sa pensée.

  3. J’apprécie les multiples sens que peut prendre ce terme symbolique et évocateur de « Masse ». Je ne peux m’empêcher de jongler avec, bien après avoir fini la lecture du texte…

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