Ce qui nous paraît réel ne l’est pas toujours. Ce qui nous semble irréel peut faire surgir, malgré toute vraisemblance, la vérité profonde de notre vie. Qu’en savons-nous vraiment? Et surtout, qui sommes-nous pour juger de la vie des autres? Peut-être en fin de compte rêvons-nous le monde qui nous entoure. Qui sait?

Le cas numéro 36

Paysage d'Hawaï

Étude du cas de A.P. à la demande de la Curatelle publique en vue d’un placement sous tutelle. Mon rapport consiste à faire une évaluation psychologique du sujet afin de déterminer son degré d’inaptitude. Il m’a été amené par des policiers ayant reçu des plaintes de voisins disant avoir aperçu un vagabond couché au pied de l’un des arbres du parc. Selon les témoins, on ne l’avait jamais vu dans les parages auparavant.

Lorsque je l’ai reçu, le sujet était vêtu correctement, voire avec soin. Ses vêtements étaient souillés par le mauvais temps ayant assailli la ville ces derniers jours. Il n’avait vraisemblablement pas mangé ni dormi durant tout ce temps.

Deux policiers ont raconté l’avoir trouvé prostré sous un grand peuplier, ses bras enserrant le tronc. Ils ont eu énormément de difficultés à défaire son étreinte. Lorsqu’ils sont finalement arrivés à leurs fins, tous les deux ont signalé à leur façon son immense détresse. « On aurait dit qu’on lui arrachait le cœur », a déclaré l’un d’eux.

Le sujet est resté longtemps dans mon cabinet sans prononcer un seul mot, dans un état de catalepsie avancé. Son regard était vide. Vraisemblablement, il ne me voyait pas. Il ne savait pas non plus où il était, à l’évidence. L’entrevue a véritablement démarré lorsque le sujet a prononcé ces mots : « Sa fuite la rendait encore plus belle ». Puis, il a marmotté plusieurs énoncés sans suite impossibles à rapporter tellement ils étaient incompréhensibles. Encore une longue période a suivi avant d’obtenir des phrases plus ou moins cohérentes. Le récit de l’événement reste donc plus ou moins approximatif dans mon rapport. Les énoncés entre guillemets sont des citations exactes extraites des enregistrements.

L’incident a commencé dans un café de la rue R… Le sujet a aperçu une jeune fille qu’il qualifie lui-même de parfaite. Il en a fait la description suivante : Grande, mince et d’une beauté sans égale. La jeune fille était vêtue d’une longue robe d’été lui découvrant les épaules; elle avait les jambes nues. Elle portait aux pieds des « sandales à la romaine ». Surtout, et il a insisté sur ce fait, elle avait une « chevelure très longue et ondulante ». Pendant tout le temps qu’il était dans le bistro, il n’a pas cessé de l’admirer. À un moment, la jeune fille a rencontré son regard et lui a souri. Ce fut apparemment l’élément déclencheur de la crise.

À cet instant précis de l’entrevue, et pour la première fois, le sujet s’est exprimé personnellement en affirmant qu’il avait été « touché par la grâce », une expression à être interprétée. Le sujet a voulu aborder la jeune fille, laquelle s’étant aperçu de la manœuvre s’est levée précipitamment pour sortir. Il l’a ensuite suivie dans la rue à bonne distance. « Le léger vent d’été soulevait sa longue et douce chevelure ».

Il a continué à la suivre à travers les rues de la ville. Elle marchait de plus en plus vite, courant presque, tout en jetant des regards furtifs vers lui. Le sujet dit ne pas avoir compris l’attitude de la jeune fille. Elle semblait effrayée par sa présence. « Je ne lui voulais aucun mal ». Il était tombé follement amoureux d’elle. La soudaineté de la chose l’avait bouleversé. Il n’avait jamais cru que ce genre de phénomène puisse se produire ailleurs que « dans les romans à l’eau de rose ou à l’opéra ». Et surtout pas à lui. Pourtant, cela venait de lui arriver, a-t-il répété. Pendant l’entrevue, il en était encore complètement désemparé.

Le sujet a continué à suivre la jeune fille toujours à bonne distance, mais sous un mode de plus en plus rapide. Vers la fin de la poursuite, tous les deux couraient presque. Puis, la jeune fille a débouché dans le parc L…. J’ai pu saisir à travers le discours hachuré du sujet que la poursuite l’avait rendu encore plus amoureux. « Amoureux passionnément, à en perdre la tête ». Il vit alors la jeune fille s’arrêter, à bout de souffle, tentant de reprendre haleine. Il s’arrêta aussi, toujours en maintenant une distance respectable. Elle l’a longuement regardé.

Puis il s’est passé quelque chose que le sujet n’a pas été en mesure d’expliquer. Elle a crié à plein poumon : « Viens, mon père, viens à mon aide! ». Le sujet dit être resté figé sur place par ce cri qui l’a désespéré. Il ne savait plus quoi faire. Il voulait lui dire tout l’amour qu’il ressentait pour elle. Il a crié à son tour qu’il l’aimait plus que tout au monde, qu’il ne voulait que son bonheur, qu’il la chérirait pour le reste de sa vie.

La jeune fille s’est alors immobilisée comme une statue en levant les bras au ciel. Elle est restée ainsi sans bouger pendant de longues minutes. Puis, des racines se sont mises à pousser à travers ses sandales, ses jambes se sont rapprochées en un seul morceau et ses bras se sont allongés jusqu’à devenir des branches. Finalement, la chevelure de la jeune fille s’est transformée en un feuillage épais.

Le sujet s’est aussitôt élancé vers l’arbre, se jetant à corps perdu sur son tronc. Il l’a ensuite enserré de ses bras. Après lui avoir donné des baisers, il affirme avoir senti son cœur battre à travers le bois dur. Il lui a murmuré son amour « indéfectible », lui a promis qu’il l’aimerait toujours, quelle que soit la forme qu’elle prendrait. Que même devenue arbre, il passerait sa vie à admirer sa « belle chevelure agitée par le vent ». Et que cela lui suffisait.

Il est resté ainsi accroché au peuplier du parc jusqu’à ce qu’on le trouve.

Mon opinion professionnelle à propos du cas 36 est la suivante : A.P. ne présente aucune menace pour autrui qui obligerait à une mise sous tutelle. Il serait sans doute possible de recommander un suivi en psychiatrie. Avec une médication adéquate, il pourrait émerger de sa dépression sévère et peut-être reprendre une vie normale.

Fin de mon rapport.


© Supra, reproduction d’un dessin numérique de Christophe Viau : Paysage d’Hawaï


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1 réflexion au sujet de “Le cas numéro 36

  1. le degré de dangerosité est bas. Le jugement est présent. La médication reste inchangée. Les contes de fées d’autrefois étaient plus joyeux.Très beau le dessin.

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